Christophe Oberlin


On croyait que les racialistes faisaient définitivement partie de l’histoire. Eh bien non, des néo racialistes rentrent par la fenêtre avec une approche surprenante qui serait celle de lutter contre le racisme. Comble de la confusion, une certaine gauche accuse ceux qui les critiquent d’idéologie d’extrême droite.

On croyait que les racialistes faisaient définitivement partie de l’histoire du 19ème et de la première moitié du 20ème siècle. Eh bien non, des néo racialistes rentrent par la fenêtre avec une approche surprenante qui serait celle de lutter contre le racisme. Amalgames, jargon, approximations, scientisme, ils surfent sur une polémique politico médiatique absurde. Comble de la confusion, une certaine gauche accuse ceux qui les dénigrent d’idéologie d’extrême droite.  Pour couronner le tout, la querelle implique aussi le terme « islamo-gauchiste ». Certains prétendent qu’il s’agit d’une idéologie qui « gangrène l’université », d’autres que le mot n’a aucune définition scientifique et « qu’ils n’ont jamais rencontré d’islamo-gauchistes ». Or les mots ont un sens, et parfois même plusieurs.

Le terme « gauchiste » peut être décliné de différentes façons. Il peut désigner des staliniens nostalgiques prônant les bienfaits du goulag. Ou encore des anticapitalistes plaçant leur espoir dans l’avènement de la révolution mondiale. Mais aussi des personnes pour lesquelles la « gauche » était synonyme de services publics de qualité, de réduction des inégalités, et qui ne se reconnaissent plus dans des partis classiquement classés à gauche mais qui à l’épreuve du pouvoir ont oublié leurs convictions. A ces derniers l’appellation de « gauchistes » ne déplait pas.

Le terme « islamiste » prête encore plus à confusion.  Sous la colonisation il signifiait simplement musulman. Pour beaucoup de ceux qui se réclament aujourd’hui de l’islamisme, il s’agit plutôt d’une référence à l’islam politique, une idéologie politique du type de celle des démocraties libérales, appuyée sur des valeurs religieuses, analogue aux partis démocrates chrétiens. Les mêmes insistent sur l’esprit des textes sacrés davantage que sur leur lecture littérale, la compatibilité de l’islam avec la démocratie, citent la république islamique… du Sénégal ! Pour d’autres enfin islamisme est synonyme de « guerre sainte » (concept qui n’existe pas en islam), de violences inouïes exercées contre de supposés « mécréants ». Certains en rajoutent encore en assignant à des fous furieux sanguinaires la qualification supplémentaire de « jihadistes » (alors qu’ils ignorent le sens du mot jihad selon ceux qui l’ont inventé).

Ainsi, en associant les différents groupes sus-définis « d’islamistes » et de « gauchistes », on obtient au moins neuf définitions possibles, allant d’une alliance entre les laudateurs des procès de Moscou et les égorgeurs, aux humanistes luttant contre les inégalités quelles qu’elles soient, la discrimination envers les musulmans faisant partie du programme. En tant qu’islamo-gauchiste, je me retrouve dans cette dernière définition. Après plus de trente années passées au sein de l’université française, je peux néanmoins témoigner que l’islamo-gauchisme y demeure très minoritaire ! [2]

Alors les ondes et la presse écrite se retrouvent brusquement encombrées de commentateurs enseignants ou chercheurs chagrinés de se voir montrés du doigt comme « islamo gauchistes ». De quoi parlent ils savamment ?  De l’islamo-gauchisme « qui n’existe pas ».  Et voilà qu’ils enchainent en chœur et sans transition sur la « race », les « études de genre » et « l’intersectionnalité ». Avant-garde de la lutte contre les discriminations, ils affichent avec fierté leur « blanchité » (pourquoi pas blancheur ou blanchitude ?) venant au secours des « racisés ». Les plus médiatiques d’entre eux arguent des « travaux nord-américains » démontrant que les travaux subalternes féminins aux USA (serveuses et femmes de ménage) seraient liées à la « race ». On se débarrasse de la question de la définition des « races » en affirmant avec hauteur qu’il ne s’agit pas de races biologiques mais sociologiques. Or on ne définit pas un mot par ce qu’il n’est pas, et surtout pas en se limitant à quelques exemples. La classification « essentialisante » est de retour, pour utiliser un terme à la mode (réduire à l’essentiel, caricaturer, amalgamer des caractères de nature différente). Or une classification en science répond à des critères précis.  Et les sciences sociales bien comprises devraient reposer sur l’observation et le raisonnement, pas sur la publication d’un néologisme qui, une fois repris, assure la notoriété éternelle à son inventeur ou son inventeure.  Quels sont ces critères[1]  ?

1) Une classification se doit d’être exhaustive, de sorte que tous les objets classés y trouvent une place. La soi-disant classification « ethno raciale » aux Etats-Unis perd la moitié de son effectif lors des recensements, la moitié des personnes refusant de se classer.  Les promoteurs de cette classification se sont d’ailleurs débarrassés du casse-tête de classer en demandant aux personnes observées de se classer elles-mêmes. De plus le nombre des « races » aux Etats-Unis augmente de façon surprenante d’année en année. Dernière en date dans certaines universités : la « race juive ».

2) La classification doit être fidèle (inchangée en fonction de différents observateurs) et reproductible, ceci est une évidence.

3) Une classification doit être exclusive, c’est-à-dire utiliser des critères de même nature s’excluant les uns des autres. On ne va pas classer les gros d’un côté et les Italiens de l’autre. C’est pourtant ce que fait la classification américaine avec les blancs (naturellement), mais aussi les « noirs » (couleur de peau), les hispaniques (langue), les Hawaïens (lieu de naissance), les natifs (origine indienne supposée) etc…

4) Surtout, et c’est là le plus important, une classification doit être pertinente, c’est-à-dire adaptée à la recherche projetée. Classer en fonction de la couleur de la peau dans l’étude des cancers de la peau est pertinent car il y a un lien de cause à effet entre l’intensité de la mélanodermie et les cancers, avec une demi-douzaine de phototypes décrits. On est alors loin du caractère binaire entre la « blanchité » et la… noirceur ? (C’est curieux les néo racialistes ne manipulent pas ce dernier adjectif).

Enfin il faut connaitre l’existence, redoutable car souvent méconnue, de corrélations non causales. Si une étude « nord-américaine » constatait que 100% des femmes de ménages sont noires, ce n’est pas parce qu’elles sont noires mais pauvres. Et les études sur la discrimination des afro-américains nécessitent beaucoup plus de finesse que « blanchité » et noirceur. Ma femme de ménage est blonde aux yeux bleus, elle vient d’un pays où les médecins sont moins bien payés qu’une femme de ménage en France. Et voir les chercheurs (et chercheuses), du haut de leur « blanchité » venir au secours, par de puissantes études, des « racisés » est assez curieux. Car, contrairement aux classificateurs ethno raciaux aux USA qui ont renoncé à classer par eux-mêmes, nos « universitaires chercheurs et chercheuses », en assignant le mot de « racisé » à une personne, lui assignent une race (qui, même qualifiée de sociologique, ne retire rien au crime). Une chercheuse en thèse s’est plainte que le terme de « blanchité » fut refusé par sa direction de thèse : encore heureux, c’est justement pour cela que les thèses sont dirigées ! Ce qui n’empêche pas un enseignant de réclamer l’établissement dans notre pays d’une classification « ethno raciale ». Semblant oublier que celle-ci fut instituée aux Etats-Unis au temps de la ségrégation. Et sans se poser la question de savoir si cet « outil scientifique » a contribué en quoi que ce soit à la réduction des discriminations aux Etats-Unis.

Lorsque vous parlez sans micro, adressez-vous au dernier rang de la salle, et tout le monde vous entendra. Lorsqu’un médecin parle à un patient il utilise des mots que quiconque peut comprendre. Vous, chercheurs et chercheuses, universitaires ou pas, néo racialistes, les bons mots sont ceux que vous pouvez définir, ceux qui pourront être compris par un enfant de 8 ans. Commencez par faire vos cours devant une classe de Primaire, et allez les faire ensuite en fac ou à la télé. Réservez le jargon et les approximations aux mauvais sociologues et aux mauvais philosophes. Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. Et ne recherchez pas la gloire en paraphrasant le grand Coluche. « Mal nommer les choses ajoute aux malheurs du monde ».

Christophe Oberlin

* Chirurgien, séjournant à Gaza trois fois par an depuis 2001, auteur de nombreux ouvrages sur la question Palestinienne

[1] Voir Quelles est la blancheur de vos Blancs et la noirceur de vos Noirs – Pour en finir avec les « races humaines, Christophe Oberlin, Editions Edilivre, 2014.

[2] Comme exemple d’islamo-gauchisme étranger, citons l’alliance entre le Front Populaire de Libération de la Palestine, classé à gauche de la gauche, et le parti Hamas islamiste, avec la dénonciation commune des accords d’Oslo, ou la constitution de listes électorales communes lors d’élections municipales.

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