Par Fyodor Lukyanov
Paru le 6 janvier 2022 sur RT sous le titre Kazakhstan intervention sees Russia set a new precedent


Les acteurs étrangers ne sont peut-être pas à l’origine des troubles, mais ils en détermineront le dénouement.

L‘explosion soudaine de violence au Kazakhstan a pris les analystes et les observateurs internationaux par surprise. Aujourd’hui, la décision de déployer une force régionale de maintien de la paix est devenue le dernier jalon important pour l’espace post-soviétique.

Aux premières heures de la matinée de jeudi, l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) dirigée par la Russie, qui regroupe les forces armées de six anciennes républiques de l’URSS, dont le Kazakhstan, a annoncé qu’elle enverrait une force de maintien de la paix pour aider à maintenir l’ordre alors que les troubles se propageaient dans la vaste nation d’Asie centrale.

Cette évolution représente un flou dans la ligne de démarcation entre les processus internes et externes – Les raisons pour lesquelles le gouvernement kazakh est au bord de l’effondrement sont de nature interne et sont liées au transfert prolongé et de plus en plus bizarre du pouvoir, après le règne de près de trois décennies du leader vétéran Nursultan Nazarbayev. [1]

Cependant, les manifestations de rue, qui ont été déclenchées par la hausse des prix du carburant et ont vu des bâtiments gouvernementaux incendiés et des troupes capituler face aux manifestants, ont été immédiatement présentées comme un acte d’agression extérieure de la part de « groupes terroristes » étrangers.  Désormais, il semble que l’ennemi vienne toujours de l’extérieur, même s’il est en réalité à l’intérieur. Cette affirmation a permis de déclarer officiellement que le pays était attaqué et de faire appel à l’OTSC.

Ce n’était pas le cas dans le passé, lorsque des événements récurrents similaires se produisaient fréquemment au Kirghizstan, ni en Arménie il y a trois ans et demi. À l’époque, l’OTSC – Moscou principalement, mais aussi les autres membres – soulignaient le caractère interne des troubles, affirmant qu’une intervention étrangère n’était pas nécessaire.

Cependant, cette fois-ci, c’est différent, alors que les lignes entre affaires étrangères et intérieures deviennent floues à travers le monde. Il y a plusieurs dizaines d’années, les libéraux et les militants des droits de l’homme étaient à l’origine de la confusion croissante entre l’intérieur et l’extérieur, en défendant l’idée selon laquelle la souveraineté nationale pouvait être mise de côté lorsque les droits de l’homme et les libertés étaient en jeu. Aujourd’hui, les justifications données relèvent de la protection et de la préservation : une menace pour la sécurité nationale du pays en question et de ses voisins justifie une intervention.

Il convient de noter que, cette fois, la demande de forces de maintien de la paix émane d’un gouvernement à la légitimité incontestée – les manifestants eux-mêmes n’ont réclamé publiquement que le départ de Nazarbayev, qui conserve une emprise sur la politique intérieure, et non du président actuel. C’est ce qui différencie cette rébellion des événements de 2010 à Bichkek, lorsque le président kirghize par intérim, Roza Otunbayeva, avait tenté de faire appel à l’OTSC après que son prédécesseur, Kurmanbek Bakiyev, eût été évincé par des manifestations de masse.

L’ensemble du système gouvernemental du Kirghizstan s’était effondré, ce qui rendait toute intervention très discutable d’un point de vue juridique. Mais les fondements juridiques de la décision actuelle sont plus solides que ceux des interventions censément « humanitaires » de l’Occident – qui ont abouti au renversement de gouvernements reconnus au niveau international, quelle qu’ait été leur réputation.

À l’avenir, nous en saurons probablement plus sur la façon dont tout cela s’est passé – sur le processus de décision au Kazakhstan et en Russie, et sur qui a suggéré d’impliquer l’OTSC. Mais pour l’instant, il est clair que le gouvernement russe a choisi de prendre une longueur d’avance, au lieu d’attendre que la flamme se transforme en brasier. Il s’agit dune évolution de l’approche utilisée il y a un an et demi au Belarus, lorsqu’il avait suffi au président Vladimir Poutine de signaler que les forces russes étaient prêtes à intervenir si la dégradation de la situation intérieure l’exigeait. Cette fois, Moscou a fait l’impasse sur les avertissements et est passée directement à l’action, pensant probablement que le gouvernement kazakh ne pourrait pas tenir tout seul.

Mais les lignes ne doivent pas s’effacer complètement. La question importante est maintenant de savoir si le déploiement des forces de maintien de la paix de l’OTSC signifiera ou non la fin de la rivalité entre clans au Kazakhstan, telle qu’elle s’est manifestée à travers la « transition du pouvoir », et conduira plutôt à une consolidation du pouvoir (et dans quelles mains ?). La Russie a toutes les opportunités d’en profiter, puisqu’elle aura désormais une présence militaire dans l’État, au cœur de sa politique en tant que médiatrice dont les actions pourraient déterminer l’évolution de la situation. C’est semblable à ce qui s’est passé en Arménie après la guerre de 2020. Il ne s’agit que d’une solution temporaire, mais elle fournit un ensemble d’outils efficaces pour l’avenir proche.

De nombreux analystes recommandent vivement à la Russie de suivre l’exemple des États-Unis et de l’UE, en rapprochant « tous les acteurs », en apaisant l’opposition et en façonnant un rapport de force favorable à Moscou dans les États clés, mais ils ne tiennent pas compte du fait que chaque culture politique a ses propres forces et faiblesses. En réalité, Moscou ne sait pas faire cela – elle ne l’a jamais fait – et lorsqu’elle a essayé, elle a toujours échoué. Le scénario idéal pour la Russie serait de disposer d’une présence militaire sur place, qui lui éviterait d’avoir à gérer la complexité de la vie politique locale. En d’autres termes, quel que soit le vainqueur, il devra agir en tenant compte de la présence militaire russe et ne pas négliger complètement son partenaire de longue date.

Il y a environ quatre ou cinq ans, ce que nous appelons l’espace post-soviétique est entré dans une phase cruciale, où ces pays ont dû prouver qu’ils étaient des États souverains pleinement fonctionnels. En 1991, ils ont été reconnus comme tels, mais parce que l’URSS s’était effondrée plutôt que pour toute autre raison.

Si leurs maturations respectives ont pris des formes différentes, le contexte général était le même, avec un intérêt significatif de la part de la Russie et de l’Occident, et de certains pays au niveau régional, mais à un moindre degré. Les acteurs extérieurs qui se sont disputés l’espace post-soviétique à cette occasion sont devenus un facteur de déstabilisation, mais ils ont conféré une certaine logique aux développements et les ont inscrits dans des contextes internationaux plus larges.

Cependant, à un certain moment, les poids lourds de la politique ont commencé à se désintéresser de ce qui se passait dans les « nouveaux États indépendants », comme on les appelait dans les années 1990. Au milieu des changements mondiaux, les puissances internationales se sont de plus en plus concentrées sur leur propre liste de problèmes, qui ne cessait de s’allonger.

Elles ne se sont pas vraiment détournées des anciens États soviétiques, mais elles ont commencé à leur consacrer moins de temps et de ressources. Cela vaut également pour la Russie, même si elle a un statut spécial dans cette configuration et qu’elle cherchait des formes d’influence optimales dans le contexte de la réduction de sa sphère d’intérêts.

Le paysage politique des anciens États soviétiques a donc été façonné par des processus internes qui reflétaient les interactions entre les différents acteurs internationaux impliqués, ainsi que par la culture politique et la structure sociale locales.

Il y a aussi le fait qu’une nouvelle génération politique entre en politique dans l’espace post-soviétique et que, dans certains cas, elle s’oppose aux dirigeants plus âgés.

Ces changements ne sont pas provoqués par une influence extérieure. Les acteurs étrangers doivent y réagir, intervenir ou menacer d’intervenir, comme ils l’ont fait au Belarus, s’adapter et essayer de faire en sorte que tout fonctionne en leur faveur, mais le résultat final dépend de la maturité et de l’efficacité des nouveaux systèmes sociaux et politiques du pays, plutôt que de quelconques mécènes étrangers.

Il s’agit d’une épreuve de vérité, et tous les pays ne la réussiront pas. Le cas de l’Arménie montre que les conséquences pour une nation peuvent être terribles (et ce n’est pas fini), même si selon l’opinion dominante, malgré d’importants problèmes, le pays avait une identité forte et pouvait mobiliser ses ressources avec succès, et survivre face à un vieil adversaire. Le Kazakhstan pourrait également s’avérer un exemple de la façon dont une façade de succès longtemps cultivée cache en réalité un fond problématique et tordu. Et ce cas ne sera certainement pas le dernier.

C’est la première fois que la Russie met une institution qu’elle contrôle au service de ses propres objectifs politiques. Jusqu’à présent, il semblait que de telles structures étaient purement ornementales. Il est clair que les forces de maintien de la paix de l’OTSC déployées au Kazakhstan seront principalement constituées de troupes russes. Tout d’abord, cela garantit une réponse efficace. Ensuite, si le Kazakhstan peut accepter la présence de troupes russes sur son sol, il n’est absolument pas question de forces arméniennes ou, disons, kirghizes. Néanmoins, l’utilisation de la marque de la coalition offre à Moscou davantage de possibilités et justifie en outre l’existence de cette alliance.

L’avenir dira si d’autres États membres de l’OTSC seront confrontés au scénario kazakh, mais un précédent a été créé.

À l’approche des pourparlers russo-américains sur les questions de sécurité, cette affaire vient à point nommé pour rappeler que Moscou peut prendre des décisions militaires et politiques imprévisibles et rapides pour influencer les événements dans sa sphère d’intérêts. Plus cette démarche sera confirmée, plus la responsabilité assumée sera grande, bien sûr, y compris la responsabilité des développements dans ces pays, où les problèmes sont loin d’être terminés. Bien sûr, Moscou devrait de toute façon faire face aux retombées de ces problèmes, et il est plus facile de le faire de manière proactive, et avec une variété d’outils à portée de main.

Ce qui est clair, c’est que si le fait de qualifier les manifestants de « terroristes » étrangers a permis au gouvernement kazakh d’obtenir le soutien d’un poids lourd étranger, cela a également propulsé le conflit sur la scène internationale. Avec quelles conséquences pour l’espace post-soviétique, ou pour le monde, nul ne le sait encore.

Fyodor Lukyanov

Fyodor Lukyanov est rédacteur en chef de Russia in Global Affairs, président du présidium du Conseil de la politique étrangère et de défense et directeur de recherche du Valdai International Discussion Club.

[1] Aux dernières nouvelles, Nazarbayev a quitté le pays avec sa famille. Le président Tokayev serait en train de reprendre le contrôle de la situation.

Source: RT

Traduction : Corinne Autey-Roussel /Entelekheia.fr

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