Dans un mois, nous saurons si les Américains comprennent le danger que constitue la préoccupation fanatique de l’administration Bush avec le terrorisme, combinée avec le contrôle par un seul parti des branches législative et exécutive. Si, lors des élections de novembre, les électeurs laissent passer l’occasion de retirer le Congrès des mains des Républicains, l’Amérique fera l’expérience d’une descente plus rapide dans un Etat policier.

La réponse de l’administration Bush au 11/9, un événement sur lequel nous n’avons qu’une information incomplète et discutable, a été de piétiner des libertés civiles importantes, telles que l’habeas corpus[1], le privilège avocat-client, la vie privée, les clauses de sauvegarde de la liberté individuelle et l’interdiction de l’incrimination par soi-même. Aujourd’hui, les « détenus » incarcérés par les officiels du gouvernement des Etats-Unis sont détenus sans charges ni garanties – emprisonnés essentiellement sans procès, sans droit d’accès à un avocat et à leur famille, et torturés dans un effort pour obtenir leur auto-incrimination, tandis que les citoyens des Etats-Unis sont espionnés sans mandat.

Voici les éléments distinctifs d’un Etat policier. Ils ont conduit le Président Bush et son gouvernement à entrer en conflit avec la constitution des Etats-Unis, les Conventions de Genève et la loi statutaire des Etats-Unis. Pour sanctifier ces violations de la Constitution, des traités et de la loi, le Congrès Républicain a voté la semaine dernière une loi de surveillance sans mandat et une loi sur la détention, qui détruisent la vie privée et suppriment pour les détenus les protections judiciaires et celles des Conventions de Genève.

De nombreux Américains ne se sentent pas concernés par ces développements, parce qu’ils croient que seuls les terroristes en font l’objet. En réalité, la majorité des « détenus terroristes » sont des personnes innocentes vendues aux Américains comme « terroristes » contre des primes. Le Président pakistanais Pervez Musharraf déclare : « Nous avons encaissé pour des millions de dollars de primes ». Claudio Cordone, d’Amnesty International, a publié le 29 septembre un communiqué sur cette organisation[2], :  » Les chasseurs de primes, parmi lesquels des policiers et de simples citoyens, ont capturé des personnes de différentes nationalités, le plus souvent au hasard, semble-t-il, et les ont vendues aux Américains ».

De plus, la définition de « suspect terroriste » est sujette seulement à la discrétion des fonctionnaires qui l’ont arrêté. Aucune preuve n’a besoin d’être présentée ou même possédée pour justifier la détention d’une personne en tant que terroriste. Comme aucune preuve n’est requise, n’importe qui peut être accusé d’être un suspect terroriste.

Considérez aussi que les lois tendent à être interprétées de manière assez large. Par exemple, The Racketeer Influenced and Corrupt Organizations Act (RICO) [la loi contre les Organisations Corrompues et Influencées par des Racketteurs] était destinée à s’appliquer contre le crime organisé. Aujourd’hui, une accusation de RICO peut survenir dans pratiquement n’importe quel contexte, y compris les affaires de divorce. Elle s’applique aux individus, aux entreprises légales et aux groupes de protestation politique.

Le Président Bush, le vice-président Cheney et toute une brochette d’écrivains néoconservateurs et républicains essayent d’élargir la définition de terroriste pour inclure ceux qui critiquent franchement la guerre d’Irak de Bush. Le 29 septembre, par exemple, The Associated Press a rapporté que Bush a déclaré que les détracteurs qui affirment que la guerre d’Irak a rendu l’Amérique moins sûre embrassent la « propagande de l’ennemi ».

En portant cette accusation, Bush condamne le National Intelligence Estimate [Evaluation Nationale du Renseignement], préparé par les agences de renseignements étasuniennes qui ont conclu que la guerre d’Irak a rendu les Américains moins sûrs en engendrant plus de terrorisme.

Si Bush peut accuser la CIA d’ « embrasser la propagande terroriste », n’importe quel chroniqueur ou journaliste qui fait son travail sans mentir peut être placé dans le camp de ceux qui sont « contre nous » et interné sur l’accusation d’apporter « aide et soulagement à l’ennemi ».

En votant les lois sur les détenus et sur la surveillance, le Congrès a donné à la branche exécutive le pouvoir de faire taire la contestation. Les Américains naïfs croient qu’il y a une différence entre le fait que le gouvernement ait des pouvoirs arbitraires pour arrêter les ennemis, sur lesquels il n’a pas à rendre de compte, et utiliser ces pouvoirs contre ses propres citoyens. Mais les gouvernements se servent toujours des pouvoirs qu’ils acquièrent. Autrement, il n’y aurait pas d’intérêt à la Constitution des Etats-Unis, qui a été écrite pour restreindre la croissance du pouvoir du gouvernement. Si l’on peut faire confiance au gouvernement sur son utilisation des pouvoirs arbitraires, sur lesquels il n’a pas à rendre de comptes, la Constitution des Etats-Unis n’est d’aucun intérêt.

Les Démocrates, bien sûr, n’ont rien fait pour nous protéger de la guerre illégale de Bush ou de ses assauts contre la Constitution et les libertés civiles. Les Démocrates ont subi la pression de la menace d’être politiquement placés dans le camp de ceux qui sont « contre nous » ; et, les Démocrates sont autant dans la poche de l’AIPAC[3], de l’industrie pétrolière et du complexe militaro-industriel que les Républicains.

Néanmoins, la domination d’un seul parti amplifie les erreurs et marginalise la contestation et le débat. Le Congrès Républicain cède à l’exécutif Républicain afin de garder un front commun que l’opposition ne peut infiltrer. Les politiques nuisibles et les lois attentatoires à la liberté sont votées pour servir le pouvoir politique, pas parce qu’elles sont bonnes pour les Américains ou conformes à la Constitution.

Les Démocrates ne méritent pas plus que les Républicains d’être au pouvoir, mais en permettant aux Démocrates de remporter les élections, les électeurs peuvent renforcer la capacité des Américains à contester les mesures de l’Etat policier de Bush et son engagement dans des guerres interminables au Proche- et au Moyen-Orient. La domination d’un seul parti supprime la contestation au sein du gouvernement et, par conséquent, rend la contestation tout ce qu’il y a de plus difficile à l’extérieur du gouvernement.

La liberté et la démocratie en Amérique sont déjà affectées par les médias lourdement concentrés entre quelques mains, qui ne servent plus les intérêts du public. Un gouvernement à un seul parti combiné à une presse contrôlée par des grands groupes n’est pas la recette pour maintenir la liberté et la démocratie en Amérique.

Par Paul Craig Roberts | 5 octobre 2006

Paul Craig Roberts fut Secrétaire-adjoint au Trésor dans l’administration Reagan. Il a été rédacteur en chef associé de la page éditoriale du Wall Street Journal et rédacteur en chef collaborateur de National Review. Il est aussi le co-auteur de « The Tyranny of Good Intentions » [La Tyrannie des Bonnes Intentions].

Article original : « One-Party Rule and the Corporate Press Threaten Freedom and Democracy

Traduction : [JFG-QuestionsCritiques]

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Notes :

[1]habeas corpus : droit de demander la raison pour laquelle on est incarcéré.

[2] Lire le communiqué d’Amnesty International

[3]AIPAC : American Israel Public Affairs Committee, le comité aux affaires publiques américano-israéliennes, c’est à dire, le lobby d’Israël aux Etats-Unis.
Lire : « Quand Israël espionne les Etats-Unis »

Source: http://questionscritiques.free.fr/edito/CP/Paul_Craig_Roberts/Etat_policier_Bush_habeas_corpus_051006.htm

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