Lions from Babylon’s Ishtar Gate. (Jami430/Wikimedia Commons)

Par Joe Lauria

Publié le 18 avril 2022 sur Consortium News.com

La première chose à garder à l’esprit est que la guerre de l’information est une guerre. Une guerre par d’autres moyens, mais une guerre tout de même. L’objectif est de gagner. De vaincre votre adversaire. La guerre de l’information, comme on l’appelle aujourd’hui mais qu’on connaissait auparavant sous le nom de propagande, existe sous une forme rudimentaire depuis le début de l’humanité, évoluant au cours des millénaires en grande partie grâce aux progrès de la technologie, des systèmes politiques et de l’éducation des populations.

Dans la préhistoire, nous pouvons voir une sorte de guerre de l’information dans la culture de la guerre, envoyant un message à la fois au groupe national et à l’ennemi. Cela prenait la forme de battements de tambours, par exemple, ce qui nous reste aujourd’hui dans l’expression “battre les tambours de la guerre”. Mais aussi dans la danse, le chant et la décoration du guerrier. Tout cela préparait le peuple à la guerre et avait pour but d’inspirer la peur à l’ennemi.

Avec l’installation dans les villes et le développement de l’écriture – le début de ce que l’on appelle la civilisation – de nouvelles technologies ont été utilisées dans ce que nous appelons aujourd’hui la guerre de l’information. L’architecture a joué un rôle important pour inspirer la crainte à la fois aux sujets du souverain et à ses ennemis. Les lions sur les portes de Babylone, les pyramides de Zoser et de Gizeh et les arcs de triomphe de Rome envoyaient des messages de grandeur et de puissance aux amis comme aux ennemis.

Au cours des croisades médiévales européennes contre l’Islam, l’idéologie et l’iconographie chrétiennes, ainsi que la propagande antimusulmane prêchée en chaire, ont joué un rôle majeur dans la mobilisation des masses pour soutenir les guerres de conquête dans ce qui sera plus tard appelé le Moyen-Orient.

La presse à imprimer et la guerre de l’information

La guerre de l’information moderne en Europe a commencé avec le développement de la presse à imprimer et l’augmentation de l’alphabétisation. Les souverains n’avaient plus à se fier uniquement aux arts visuels ou aux discours publics pour préparer les populations à la guerre et envoyer des messages à l’ennemi. Ils disposent bientôt de pamphlets, puis de journaux quotidiens pour façonner l’information en temps de guerre.

Cela est encore rendu possible par la proximité des propriétaires de journaux avec les cercles dirigeants avec lesquels ils partagent des intérêts communs, commerciaux ou politiques. Au cœur de l’histoire de la guerre et de l’information, du XIXe siècle à nos jours, se trouve la manière dont les gouvernements ont utilisé la presse, supposée indépendante, pour mener une guerre de l’information contre des ennemis étrangers et des populations réticentes dans leur pays.

La presse a joué un rôle essentiel dans le soutien national au colonialisme européen à l’étranger, en glorifiant l’empire et en déshumanisant ses victimes. Elle remplit toujours cette fonction puisque les voix des victimes ciblées, comme les Irakiens, les Iraniens et les Palestiniens, sont rarement entendues dans les médias américains. Elle facilite l’entrée en guerre contre un peuple dont les Américains ignorent à peu près tout.

La tromperie est un élément essentiel de la guerre de l’information, principalement à l’égard de l’ennemi, mais aussi à l’égard des populations locales si les motifs de la guerre sont cachés ; par exemple, l’Amérique prétend qu’elle part en guerre pour répandre la démocratie plutôt que pour assurer sa domination économique et politique.

À la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle, la collecte de renseignements plus près du champ de bataille et leur diffusion par les gouvernements par le biais des médias sont devenues une partie de plus en plus sophistiquée de la guerre de l’information. Le général prussien et théoricien militaire Carl von Clausewitz a averti que “de nombreux rapports de renseignement en temps de guerre sont contradictoires ; un plus grand nombre encore sont faux, et la plupart sont incertains […] les rapports s’avèrent être des mensonges, des exagérations, des erreurs, et ainsi de suite. En bref, la plupart des renseignements sont faux, et l’effet de la peur est de multiplier les mensonges et les inexactitudes.”

Et pourtant, ces mensonges et exagérations ont fait leur chemin dans les journaux, puis à la radio, à la télévision et aujourd’hui sur les médias sociaux.

La radio et le cinéma

La radio sans fil a constitué une avancée majeure dans la technologie de la guerre de l’information. Elle permettait de diffuser la voix d’orateurs humains sur de vastes distances, bien au-delà des rassemblements en plein air sur les places des villes pour entendre un dirigeant parler depuis un balcon. L’Allemagne nazie a fait un usage intensif de la radio dans sa guerre de l’information pour rallier son propre peuple et diaboliser les Alliés. Elle diffusait des émissions de propagande en anglais, tout comme les Japonais.

Les nazis et les Américains ont également fait du cinéma une partie importante de leurs efforts de guerre de l’information, avec les films de propagande de Leni Riefensthal en Allemagne, et avec Hollywood, qui a produit des films particulièrement racistes décrivant les Japonais comme des sous-hommes, tout comme les nazis avaient dépeint les Juifs dans leurs films. Les films d’actualités diffusent le récit de la guerre de chaque camp auprès de leur public national.

Télévision

Lors des conflits d’après-guerre, comme au Vietnam, l’image à été l’outil le plus puissant de transmission par la télévision de l’information de la guerre; bien que les reportages de guerre critiques sur la violence aient contribué à retourner la population américaine contre le conflit. Cette situation a été corrigée, du point de vue des dirigeants américains, par l’intégration des médias dans l’armée lors de l’invasion de l’Irak en 1991.

La présentation du bombardement de Bagdad, notamment sur CNN, et les comptes rendus télévisés des responsables du Pentagone sur le déroulement de la guerre (y compris certaines des premières vidéos montrant des bombes frappant des bâtiments) sont devenus une arme dans la guerre de l’information contre l’Irak.

Ce phénomène s’est répété avec plus de sophistication lors de l’invasion américaine de l’Irak en 2003, au cours de laquelle les médias américains ont été utilisés pour susciter une frénésie d’enthousiasme pour la guerre auprès de la population américaine. Frénésie surpassée aujourd’hui par la couverture de la guerre en Ukraine, alimentée en grande partie maintenant par les médias sociaux.

Les médias sociaux

La guerre en Ukraine est marquée par la guerre de l’information menée par les deux camps, qui atteint une omniprésence et une sophistication peut-être jamais vues auparavant. Une fois encore, la technologie joue un rôle de premier plan. Au-delà du puissant outil qu’est la télévision dans la guerre de l’information, l’internet, et en particulier les médias sociaux ont changé la donne, même si les journaux et la télévision continuent de jouer leur rôle.

En fait, on peut dire que le conflit en Ukraine est la première grande guerre de l’ère des médias sociaux. Il a ouvert de nouvelles possibilités d’orienter la perception d’une guerre par le public. Les médias sociaux ont introduit de nouvelles formes de guerre de l’information : les bots, les trolls et les fermes à trolls. Les médias sociaux ont permis aux citoyens d’entrer dans la mêlée, et nombre d’entre eux ont été transformés en propagandistes individuels régurgitant les tromperies officielles des deux côtés d’une guerre. Les médias sociaux permettent à la propagande de se propager plus rapidement que la radio, la télévision ou les journaux ne le pourraient jamais.

La technologie de la reconnaissance faciale s’est associée aux médias sociaux pour former ce que le Washington Post qualifie de “guerre psychologique classique” en Ukraine. Le journal a déclaré :

“Les autorités ukrainiennes ont effectué plus de 8 600 recherches par reconnaissance faciale sur des soldats russes morts ou capturés au cours des 50 jours qui ont suivi le début de l’invasion de Moscou, utilisant les scans pour identifier les corps et contacter des centaines de leurs familles dans ce qui pourrait être l’une des applications les plus macabres de cette technologie à ce jour.

L’objectif étant de susciter l’aversion contre la guerre russe, selon le Post.

Alors qu’Internet et les médias sociaux ont commencé avec de grandes promesses de démocratisation de l’information, ils sont devenus une arène de contrôle gouvernemental par procuration, avec l’application à l’Ouest d’un récit unique de la guerre en Ukraine. Les utilisateurs de Twitter qui contestent le récit de cette guerre fait par le gouvernement et les médias occidentaux sont de plus en plus souvent expulsés du service, tandis que les messages pro-occidentaux sont amplifiés.

Le contrôle total du récit est recherché et le mot “total” est dans totalitaire.

Rappelez-vous que la guerre de l’information est une guerre. Il s’agit de gagner. Il ne s’agit pas d’être véridique ou même factuel. Il s’agit de convaincre vos populations nationales et de nuire à votre ennemi.

L’importance de l’ignorance dans la guerre de l’information

Il existe aux États-Unis un terrain fertile pour mener la guerre de l’information sur l’Ukraine. Dans toutes les guerres, l’ignorance de la politique étrangères joue un grand rôle. Le manque de connaissances des Américains sur les autres pays est aggravé par le fait que les États-Unis n’ont jamais été envahis, sauf brièvement par les Britanniques en 1812, et que les États-Unis eux-mêmes ont commencé par une invasion des Européens au cours de laquelle ils ont anéanti la population indigène, puis ont envahi le Mexique, puis les possessions espagnoles et, franchement, n’ont jamais cessé d’envahir d’autres nations.

La méconnaissance de cette histoire rend les Américains vulnérables à la propagande qui dissimule l’expansionnisme américain. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, cette ignorance joue un rôle important dans la susceptibilité du public américain à la propagande de guerre.

Les Américains ne comprennent généralement pas la psyché de la Russie, qui a été envahie à de nombreuses reprises, notamment par les plus grandes puissances européennes aux XIXe et XXe siècles. Ils ne savent généralement pas, parce qu’on ne leur dit jamais, que l’Union soviétique a détruit 80 % de la Wehrmacht pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils ne savent pas ce qu’un renouveau du nazisme signifie pour le peuple russe, ni même qu’il y a un renouveau du nazisme en Ukraine, parce qu’il est occulté par les médias d’entreprise.

Sous couvert de respectabilité et d’objectivité, les médias d’information des États-Unis et d’Europe, qui sont étroitement alignés sur leurs gouvernements, ont joué un rôle important dans la guerre de l’information en omettant délibérément trois faits cruciaux dans leur récit de la guerre en Ukraine, ce qui change complètement la donne.

Les médias omettent d’évoquer le rôle des États-Unis dans le coup d’État de 2014 à Kiev ; qu’une guerre civile de 8 ans a été depuis lors menée dans la région orientale du Donbass contre les Ukrainiens russophones qui ont résisté au coup d’État (l’aide de la Russie à l’époque a été faussement présentée comme une invasion) ; et que les combattants néo-nazis, maintenant incorporés dans l’armée d’État ukrainienne, ont joué un grand rôle dans le coup d’État, dans la guerre civile et dans les combats actuels.

Il existe de nombreuses preuves que les États-Unis étaient derrière le renversement violent du président ukrainien démocratiquement élu en 2014, en particulier une conversation téléphonique ayant fait l’objet d’une fuite entre un haut fonctionnaire du Département d’État et l’ambassadeur américain à Kiev discutant quelques semaines avant le coup d’État de qui composerait le nouveau gouvernement. Il existe des preuves plus qu’abondantes de l’influence des néo-nazis en Ukraine.

La guerre de l’information menée par les médias a également peu mis l’accent sur les mesures diplomatiques qui auraient pu empêcher l’invasion russe, à savoir les accords de Minsk, vieux de sept ans. Mesures qui auraient pu mettre fin à la guerre civile si les États-Unis, l’Allemagne et la France avaient fait pression sur Kiev pour qu’il les applique.

Les propositions de traité que la Russie a présentées aux États-Unis et à l’OTAN en décembre dernier, qui auraient permis de retirer les troupes de l’OTAN d’Europe de l’Est (où l’OTAN n’a pas tenu sa promesse de ne pas s’étendre) et de retirer les missiles de cette région afin de créer un nouvel arrangement en Europe -en prenant en compte des intérêts de la Russie en matière de sécurité- ont également été minimisées. La Russie a menacé d’une réponse “technique/militaire” si les traités étaient rejetés. Ils ont été rejetés et la Russie a envahi le pays.

En ignorant la diplomatie, les États-Unis semblent avoir voulu l’invasion afin de déclencher leur guerre de l’information et économique contre la Russie, dans le but de renverser Vladimir Poutine, ce que Joe Biden a admis. En laissant tout cela de côté dans l’histoire de l’Ukraine, l’Occident a dépeint Poutine comme un simple personnage de dessin animé fou.

Un autre terme en vogue pour la guerre de l’information est celui d’opérations psychologiques, ou psy-ops, comme l’offensive ukrainienne de reconnaissance faciale. On peut dire que le gouvernement américain, par l’intermédiaire de ses médias privés complaisants, a mené une opération psychologique sur le peuple américain. On peut en dire autant de l’Europe. Pratiquement rien du contexte de cette guerre ne leur a été expliqué. Comment est-ce possible avec d’anciens responsables du renseignement et de la défense travaillant maintenant comme analystes de télévision ?

C’est le rôle des médias indépendants, tels que Consortium News, dont je suis le rédacteur en chef, qui ont tenté de combler les lacunes.

Sur le champ de bataille

L’ancien commandant suprême des forces alliées de l’OTAN, le général Wesley Clark, explique quels sont les objectifs de la Russie dans l’est de l’Ukraine et comment l’Ukraine peut les arrêter. (Capture d’écran CNN)

Là où la guerre de l’information est la plus intense, c’est sur les événements du champ de bataille ukrainien. Il est devenu impossible de savoir ce qui s’y passe. Deux histoires totalement différentes émergent. Selon l’Occident, l’Ukraine est en train de gagner la guerre. La Russie affirme que son opération se déroule comme prévu.

Les gouvernements et les médias occidentaux, qui se fient presque entièrement à ce que leur disent Kiev et Washington, ont affirmé pendant des semaines que la Russie était “bloquée” sur la voie de la conquête de Kiev, puis qu’elle avait été vaincue sur place et avait dû se retirer. La Russie a déclaré qu’elle n’avait jamais eu l’intention d’attaquer Kiev et qu’elle avait stationné ses forces près de la ville pour faire diversion et empêcher les forces ukrainiennes de défendre Kiev pendant qu’elle attaquait Marioupol, siège du régiment néonazi Azov. La Russie affirme qu’elle a maintenant déplacé ces forces vers le Donbass.

L’Ukraine et les médias occidentaux accusent la Russie d’avoir perpétré des attaques -très médiatisées- à Marioupol contre un théâtre et une maternité, un massacre à l’extérieur de Kiev et le bombardement d’une gare bondée, tandis que la Russie affirme que l’Ukraine est responsable de toutes ces attaques. Une enquête dirigée par les Nations unies est nécessaire. Mais nous ne connaîtrons peut-être jamais la vérité sur ces incidents.

L’Ukraine et l’Occident affirment que la Russie tue délibérément des civils, tandis que la Russie affirme qu’elle évite délibérément de cibler les civils et qu’elle ne riposte qu’aux attaques provenant de zones civiles. Jusqu’à présent, l’ONU n’a signalé que 2 072 morts civils depuis l’invasion du 24 février, il y a sept semaines, ignorant un responsable ukrainien qui a déclaré la semaine dernière que 10 000 personnes avaient été tuées dans la seule ville de Mariupol. Bien sûr, les deux camps tirent dans une guerre, mais à l’Ouest, ce sont seulement les Russes qui tuent les gens.

Il est très rare qu’une voix discordante se fasse entendre. Un responsable du Pentagone a déclaré au magazine Newsweek que la Russie n’avait franchement pas tué beaucoup de civils et qu’elle aurait pu en tuer beaucoup plus si elle l’avait voulu.

Le régiment néo-nazi Azov a affirmé que la Russie avait utilisé des armes chimiques pendant la guerre. Les médias occidentaux l’ont abondamment rapporté, sans mentionner l’affiliation nazie d’Azov. Maintenant, l’histoire a disparu.

Le Pentagone, par ailleurs, a agi comme une sorte de frein à la guerre d’information des États-Unis.

Le Pentagone a déclaré qu’il ne pouvait pas déterminer qui était responsable du massacre de Buca, même si Biden a dit que la Russie l’était ; il a déclaré qu’il ne pouvait pas confirmer l’histoire de l’utilisation d’armes chimiques par Azov ; et il s’est fermement opposé à une zone d’exclusion aérienne et à l’envoi de jets polonais en Ukraine, même après que le secrétaire d’État Antony Blinken l’ait soutenu – tout cela pour empêcher une guerre OTAN-Russie et les conséquences inimaginables que cela pourrait entraîner. Le Pentagone nous sauve. Jusqu’à présent.

La guerre de l’information russe

Il est devenu très difficile de comprendre comment la Russie mène sa guerre de l’information, car le réseau de télévision anglophone RT et la radio Sputnik ont été interdits en Occident. Le Kremlin et d’autres sites gouvernementaux ont été piratés. Ce sont des tactiques clés dans la guerre de l’information menée par l’Occident.

On ne peut obtenir la version russe de l’histoire que sur Telegram, où l’on peut lire des déclarations banales du ministère de la défense sur le nombre exact d’équipements militaires ukrainiens détruits, des chiffres qui doivent être pris avec des pincettes. Sur le plan intérieur, la Russie a également écrasé la dissidence, en fermant des médias, en interdisant les manifestations et en mettant même hors la loi le mot “guerre” pour décrire ce qu’elle fait.

Voilà où nous en sommes dans le paysage de l’information sur le conflit ukrainien.

Depuis la nuit des temps, les victimes de la guerre ne sont pas seulement celles qui sont tuées, mais aussi celles à qui l’on ment.

C’est un vieux dicton mais il est toujours vrai : la première victime de la guerre de l’information est la vérité.

Joe Lauria 

Source: Consortium News.com

Traduction