Le Tigre et L’Euphrate prennent leurs sources en Turquie avant de traverser la Syrie et l’Irak. (Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5 Generic license.)


Outre le changement climatique, c’est principalement la Turquie qui menace l’approvisionnement de la Syrie en cette ressource vitale. Dix ans de guerre ont fait le reste.


Par Karin Leukefeld

Paru le 25 novembre 2021 sur Jungewelt.de sous le  titre KRIEG MIT ANDEREN MITTELN: Wasser als Waffe


En 1992, la «Convention sur la protection et l’utilisation des cours d’eau transfrontières et des lacs internationaux» a été adoptée dans le cadre de la Commission économique des Nations Unies pour l’Europe (CEE-ONU) et est entrée en vigueur en 1996. En 2013, la convention a été reprise par l’ONU pour tous ses Etats membres, mais seuls 40 Etats y participent. Ceux-ci ont ratifié la convention et l’ont ainsi intégrée dans leur législation nationale.

Une sécheresse record menace la Syrie

Les médias occidentaux et les organisations internationales comme l’ONU tirent la sonnette d’alarme. Une «sécheresse record» menace «des millions de personnes» dans le nord-est de la Syrie, titrait début novembre le journal britannique The Independent. Le Times britannique a prédit une «guerre de l’eau dans le berceau de la civilisation» et a averti que la «prochaine tragédie syrienne» était imminente. La Turquie utilise «l’eau comme une arme», écrivait mi-novembre le portail Internet Al-Monitor, qui livrait un autre récit dramatique sous le titre déchirant «Les chameaux pleurent leurs petits qui meurent dans la sécheresse meurtrière de la Syrie».

Il est vrai qu’en Syrie, comme dans tout l’est du bassin méditerranéen, l’eau est rare. Les chutes de pluie et de neige ont considérablement diminué ces dernières années. Les rivières, les lacs, les cours d’eau et les réservoirs souterrains, les aquifères, ne sont plus remplis comme ils l’étaient il y a quelques années. Le réchauffement du climat mondial contribue nettement au manque d’eau dans ce pays situé entre l’Euphrate, le Tigre et la Méditerranée. Mais le changement climatique n’est pas le seul responsable de la dévastation de la région.

La Turquie ferme le robinet d’eau

Actuellement, la Turquie a de nouveau fermé le robinet de l’Euphrate. Ankara veut frapper l’«administration autonome du nord et de l’est de la Syrie» (Rojava), majoritairement kurde, le long de la frontière avec la Turquie. Ankara opère depuis des années dans le nord de la Syrie par des invasions et des attaques militaires, dans le but de repousser les Kurdes et d’y imposer une zone tampon. Pour cela, elle soutient et finance des milices djihadistes qui, en dix ans de guerre, ont échoué sur différents autres fronts contre le gouvernement syrien.

La guerre a gravement endommagé l’approvisionnement en eau et l’infrastructure nécessaire à cet effet le long de l’Euphrate. En réduisant délibérément le débit d’eau à l’heure actuelle, la Turquie porte préjudice à toute la région.

En Syrie, l’Euphrate alimente principalement Alep et les provinces de Rakka, Hasaka et Deir Al-Sor au nord-est en eau et en électricité. Les champs de blé et de coton à Hasaka et dans la vallée de l’Euphrate sont irrigués par un vaste système de canaux et de réservoirs. Mais depuis des mois, le niveau de l’eau baisse dans l’Euphrate et dans le plus grand réservoir d’eau, le barrage d’Assad. Cela réduit également la puissance énergétique du barrage de Tabka. La Djazira – l’île –, comme on appelle aussi la région située entre l’Euphrate et le Tigre au nord-est de la Syrie, perd de plus en plus d’eau.

Station de pompage d’eau «contrôlée»

A cela s’ajoute le fait que la Turquie et ses alliés djihadistes contrôlent depuis 2019 la station de pompage d’eau d’Aluk au nord de Hasaka, la capitale de la province. Alimentée par l’eau du Khabur, un affluent de l’Euphrate qui prend sa source en Turquie, Aluk pouvait fournir de l’eau douce à environ un million de personnes à Hasaka et dans les environs. Depuis la prise de contrôle par les Turcs, la station n’est que rarement mise en service.

Le manque d’eau entraîne une surexploitation des réserves d’eau souterraines et des puits, qui ont été reforés et pompés si souvent ces dernières années que l’eau est salée et insalubre en raison de l’afflux d’eaux usées. De plus, le diesel manque pour faire fonctionner les pompes. Ceux qui ont de l’argent achètent de l’eau potable à des prix élevés. Ceux qui n’ont pas d’argent continuent à utiliser l’eau polluée, ce qui nuit à la fois à la nature, aux hommes et aux animaux: les maladies diarrhéiques chez les enfants et les éruptions cutanées augmentent de manière dramatique.

Du fioul lourd dans les eaux souterraines

La pollution de l’eau est également liée à la destruction et à l’exploitation sauvage et inappropriée des ressources pétrolières syriennes depuis 2012. Le pétrole lourd est déversé dans le sol sans protection, il atteint la nappe phréatique et donc la chaîne alimentaire. Cela entraîne un grand nombre de cancers et – chez l’homme et les animaux – des fausses couches et la naissance de bébés mort-nés. Les nomades vivant de l’élevage de chameaux et de moutons dans la région désertique syro-irakienne de Hasaka et Deir Al-Sor se déplacent normalement avec leurs animaux du nord au sud et inversement, afin de trouver du fourrage pour le bétail là où les pâturages sont verts – selon la saison. Or, les animaux sont trop faibles ou trop malades pour effectuer ces longues migrations.

Cancer dû à l’uranium appauvri

Les fausses couches des animaux et surtout le grand nombre de cancers chez les humains peuvent aussi avoir une autre raison: fin 2015, l’armée de l’air américaine a utilisé des munitions à l’uranium appauvri (UA) dans le nord-est de la Syrie. Ces munitions toxiques provoquent des cancers, des fausses couches et de graves malformations chez les nouveau-nés. Les conséquences visibles des munitions à l’UA n’apparaissent généralement que cinq à sept ans après leur utilisation. Celle-ci a eu lieu dans le nord-est de la Syrie fin 2015.

Sanctions économiques de l’UE et des Etats-Unis

Outre le manque d’eau, le prix élevé du blé est également lié à la division de fait du pays le long de l’Euphrate. La culture, la récolte et la transformation organisées de manière centralisée – qui garantissaient toujours aux Syriens suffisamment de farine et de pain avant la guerre – sont ainsi empêchées. La moitié des silos à blé syriens ont été détruits pendant la guerre. En raison des sanctions économiques de l’UE et des Etats-Unis, le blé fait l’objet de spéculations – comme le pétrole et le coton – ce qui fait grimper les prix. Depuis Hasaka, Rakka et Deir Al-Sor, ces matières premières sont vendues dans le nord de l’Irak et en Turquie.

Dans le nord-est du pays, les engrais et les semences sont distribués par des organisations humanitaires internationales. Le ministère syrien de l’Agriculture ne peut actuellement pas agir dans cette région. De plus, Damas ne peut pas acheter d’engrais sur le marché mondial, car il est répertorié comme explosif dans la liste des sanctions de l’UE et des Etats-Unis.

Karin Leukefeld

Leukefeld a fait des études d’ethnologie ainsi que des sciences islamiques et politiques et a accompli une formation de libraire. Elle a travaillé dans le domaine de l’organisation et des relations publiques, notamment pour l’Association fédérale des initiatives citoyennes pour l’environnement (BBU), pour les Verts allemands (parti fédéral) et pour le Centre d’information sur le Salvador. Elle a également été collaboratrice personnelle d’un député du PDS au Bundestag (politique étrangère et aide humanitaire). Depuis 2000, elle travaille comme correspondante indépendante au Moyen-Orient pour différents médias allemands et suisses. Elle est également auteur de plusieurs livres sur son vécu dans les zones de guerre du Proche et du Moyen-Orient.

(Traduction «Point de vue Suisse»)Source:https://www.jungewelt.de/artikel/415238.krieg-mit-anderen-mitteln-wasser-als-waffe.html,

Imprimer