Manifestation à Washington for Gaza, Jan. 13, 2024. (Diane Krauthamer, Flickr, CC BY-NC-SA 2.0)

« Biden est déconnecté de la réalité »

La méconnaissance de la réalité n’est pas une question “accessoire” et gênante sur le plan électoral, qui nécessite une meilleure gestion des relations publiques de la part de l’équipe de campagne.

Alon Pinkas, un ancien diplomate israélien de haut rang, bien connecté à Washington, nous dit qu’une Maison Blanche frustrée en a finalement « assez ». La rupture avec Netanyahu est complète : le Premier ministre ne se comporte pas comme le devrait un « allié des États-Unis » ; il critique sévèrement la politique de Biden au Moyen-Orient, et les États-Unis ont désormais compris ce fait.

M. Biden ne peut pas se permettre de mettre en péril sa campagne électorale en raison de nouvelles répercussions sur Israël, et c’est pourquoi – comme le montre clairement son discours sur l’état de l’Union – il redoublera d’efforts pour mettre en place des cadres politiques mal interprétés à la fois pour Israël et pour l’Ukraine.

Que compte faire M. Biden face à l’acte de défiance de M. Netanyahou à l’égard du “Saint-Graal” des recommandations politiques américaines ? Il a invité Benny Gantz, membre du Cabinet de guerre israélien, à Washington et l’a associé à un ordre du jour “réservé à un Premier ministre ou à quelqu’un dont on pense qu’il sera, ou devrait être, Premier ministre”. Les responsables pensaient apparemment qu’en initiant une visite en dehors des protocoles diplomatiques habituels, ils pourraient “déclencher une dynamique susceptible de conduire à une élection en Israël”, note M. Pinkas, et d’aboutir à un leadership plus favorable aux idées américaines.

Il s’agissait clairement d’une première étape vers un changement de régime par le biais de la “force de persuasion”.

Et la raison principale de la déclaration de guerre à Netanyahou ? Gaza. Joe Biden n’a apparemment pas apprécié la rebuffade reçue lors des primaires du Michigan, lorsque le vote de protestation en faveur de Gaza a dépassé les 100 000 “absentions”. Les sondages – en particulier chez les jeunes – envoient des signaux d’alerte rouges pour novembre (en grande partie à cause de Gaza). Les dirigeants nationaux démocrates commencent à s’inquiéter.

Le principal commentateur israélien, Nahum Barnea, prévient qu’Israël est en train de “perdre l’Amérique” :

“Nous avons l’habitude de penser à l’Amérique en terme d’appartenance à une même famille… Nous recevons des armes et un soutien international et les Juifs donnent leurs votes dans les États clés et de l’argent pour les campagnes électorales. Cette fois, la situation est différente … Comme les votes lors des élections [présidentielles] sont comptabilisés au niveau régional, seuls quelques États … décident réellement … À l’instar de la Floride, [un] État clé, où le vote des Juifs peut permettre l’accession à la Maison Blanche, le vote des Musulmans du Michigan peut également être déterminant … [Les militants] ont appelé les électeurs des primaires à ne pas voter pour protester contre le soutien de Joe Biden à Israël … Leur campagne a réussi au-delà de toute espérance : 130 000 électeurs démocrates l’ont soutenue. Le camouflet infligé à M. Biden s’est répercuté sur l’ensemble de l’establishment politique. Elle n’a pas seulement témoigné de la montée en puissance d’un nouveau lobby politique efficace et toxique, [mais] aussi du dégoût que ressentent de nombreux Américains lorsqu’ils voient les images de Gaza.

“Biden aime Israël et a vraiment peur pour lui”, conclut Barnea, “mais il n’a pas l’intention de perdre les élections à cause de cela. Il s’agit d’une menace existentielle”.

Le problème, cependant, est diamétralement opposé : la politique américaine est profondément viciée et totalement déconnectée du sentiment de la majorité de l’opinion publique israélienne. De nombreux Israéliens estiment qu’ils mènent une lutte existentielle et qu’ils ne doivent pas devenir de la “chair à canon” ( selon eux) dans le cadre d’une stratégie électorale démocrate américaine.

La réalité est que c’est Israël qui est en train de rompre avec l’équipe Biden – et non l’inverse.

Le plan clé de Biden, qui repose sur un appareil de sécurité palestinien revitalisé, est décrit – même dans le Washington Post – comme “improbable”. Les États-Unis ont tenté une “redynamisation” des forces de sécurité de l’Autorité palestinienne sous l’égide du général américain Zinni en 2002, et de Dayton en 2010. Cela n’a pas fonctionné, et pour cause : les forces de sécurité de l’Autorité palestinienne sont tout simplement considérées par la plupart des Palestiniens comme les larbins méprisables chargés de faire respecter l’occupation israélienne. Elles travaillent dans l’intérêt de la sécurité israélienne et non dans celui de la sécurité palestinienne.

L’autre composante principale de la politique américaine est une “solution à deux États” encore plus improbable, “déradicalisée” et anémiée, enfouie dans un consensus régional d’États arabes conservateurs jouant le rôle de superviseur de la sécurité. Cette approche politique reflète une Maison Blanche en décalage avec l’Israël plus eschatologique d’aujourd’hui, une Maison Blanche qui ne parvient pas à dépasser les perspectives et politiques héritées des décennies passées qui, même à l’époque, ont constitué un échec.

La Maison Blanche a donc eu recours à une vieille astuce : projeter tous ses propres échecs politiques sur un dirigeant étranger qui n’a pas réussi à faire fonctionner ce qui était “irréalisable”, et essayer de remplacer ce dirigeant par quelqu’un de plus conciliant. Pinkas écrit :

“Une fois que les États-Unis ont acquis la conviction que Netanyahou n’était pas coopératif, qu’il n’était pas un allié attentionné, qu’il se comportait comme une brute ingrate … qu’il ne se préoccupait que de sa survie politique après la débâcle du 7 octobre, le moment est venu de tenter une nouvelle approche politique”.

Toutefois, la politique de M. Netanyahou – pour le meilleur ou pour le pire – reflète l’opinion d’une majorité d’Israéliens. Netanyahou présente des défauts notoires et est très impopulaire en Israël, ce qui ne signifie pas pour autant que la majorité des Israéliens ne sont pas d’accord avec son programme et celui de son gouvernement.

C’est ainsi que Gantz a fait son entrée dans le pool diplomatique de Washington et de Londres, présenté par l’équipe Biden comme un futur Premier ministre.

Mais ce stratagème n’a pas fonctionné comme prévu. Comme l’écrit Ariel Kahana dans Israel Hayom du 6 mars :

“Gantz a rencontré tous les hauts responsables de l’administration, à l’exception du président Biden, et a présenté des positions identiques à celles que Netanyahou a défendues lors des entretiens de ces dernières semaines”.

“Ne pas détruire le Hamas à Rafah signifie envoyer un camion de pompiers pour éteindre 80 % du feu”, a déclaré M. Gantz à M. Sullivan. M. Harris et d’autres responsables ont rétorqué qu’“il serait impossible d’évacuer 1,2 million de Gazaouis de la zone de Rafah, une évacuation qu’ils considèrent comme une condition préalable essentielle à toute opération militaire dans cette ville du sud de la bande de Gaza”“M. Gantz n’est pas du tout d’accord”.

“Des divergences encore plus importantes sont apparues lors des discussions relatives à l’aide humanitaire. Alors que de nombreux Israéliens sont furieux de la décision d’autoriser la livraison d’aide humanitaire à l’ennemi – [qu’ils considèrent comme tel] un acte qui aide le Hamas, prolonge la guerre et retarde la prise d’otages – les Américains estiment qu’Israël n’en fait pas assez. Les collaborateurs de Joe Biden ont même accusé les responsables israéliens de mentir sur la quantité d’aide fournie et sur le rythme de son acheminement.

Bien entendu, l’aide est devenue (à juste titre) la question névralgique qui pèse sur les perspectives électorales du parti démocrate, mais Gantz ne l’entendait pas de cette oreille. Comme le note Kahana :

“Malheureusement, les plus hauts responsables américains sont également déconnectés de la réalité en ce qui concerne d’autres aspects de la guerre. Ils continuent de penser que l’Autorité palestinienne doit gouverner Gaza, que la paix peut être obtenue grâce à la “solution à deux États” et qu’un accord de normalisation avec l’Arabie saoudite est à portée de main”.

Les représentants de l’administration américaine ont donc entendu de la bouche de M. Gantz le même programme politique que celui que M. Netanyahu leur a répété au cours des derniers mois : M. Gantz a également prévenu qu’il était inutile d’essayer de l’opposer à M. Netanyahou, qu’il pourrait tout à fait souhaiter remplacer Netanyahou en tant que Premier ministre à un moment donné, mais que ses politiques ne seraient pas fondamentalement différentes de celles du gouvernement actuel, a-t-il expliqué.

Maintenant que la visite est terminée et que M. Gantz a dit ce qu’il avait à dire, la Maison Blanche doit faire face à une nouvelle réalité : les limites du pouvoir américain et du respect systématique de ses règles par les autres États, même les alliés les plus proches.

Les États-Unis ne peuvent ni imposer leur volonté à Israël, ni obliger un “groupe de liaison arabe” à voir le jour, ni obliger un éventuel groupe de liaison arabe à soutenir et à financer les “solutions fantaisistes” de M. Biden pour la bande de Gaza. C’est un tournant pour le pouvoir américain.

Netanyahou est un “vieux routier de Washington” expérimenté. Il s’enorgueillit de sa capacité à bien décrypter la politique américaine. Il est certain qu’il a calculé que si Biden peut faire monter la rhétorique d’un cran ou deux, ce dernier est tenu en laisse quant au fossé qu’il (ne) peut (pas) creuser entre lui et les méga-donateurs juifs au cours d’une année électorale.

Netanyahou semble donc avoir conclu qu’il pouvait ignorer Washington en toute sécurité – au moins pour les dix prochains mois.

Biden souhaite désespérément un cessez-le-feu, mais même sur ce point – la question des otages, sur laquelle repose toute la politique américaine – les États-Unis ne savent pas à quoi s’en tenir. Une demande a été adressée à la dernière minute au Hamas pour qu’il indique quels sont les otages en vie dans la liste d’origine.

Cette demande peut sembler raisonnable aux yeux des étrangers, mais les États-Unis doivent savoir que ni le Hezbollah, ni le Hamas ne donnent gratuitement de “preuves de vie” des otages : il y a un coût en termes de ratio d’échange pour les morts et pour les otages en vie. (Il y a une longue histoire d’échecs des demandes israéliennes de “preuves de vie”).

Les rapports indiquent qu’Israël refuse d’accepter le retrait de Gaza, de permettre aux Palestiniens du nord de Gaza de rentrer chez eux, et d’accepter un cessez-le-feu généralisé.

Toutes ces exigences sont celles du Hamas – et elles ne sont pas nouvelles. Pourquoi M. Biden devrait-il être surpris ou offensé de les voir se répéter ? Il ne s’agit pas d’une escalade des exigences de Sinwar (comme le prétendent les médias occidentaux et israéliens). Il s’agit plutôt d’une stratégie de négociation irréaliste adoptée par Washington.

Selon le média Al-Quds, le Hamas a présenté au Caire “un document final qui n’est pas sujet à négociation”. Ce document comprend, entre autres, l’exigence de d’arrêt des combats à Gaza pendant une semaine complète avant toute conclusion d’un accord de libération d’otages, ainsi qu’une déclaration israélienne claire sur le retrait total de la bande de Gaza, assortie de garanties internationales.

Le Hamas exige également le droit inconditionnel de tous les habitants de Gaza à rentrer chez eux et que l’approvisionnement de toute la bande de Gaza se fera sans restriction de sécurité, et ce dès le premier jour de l’accord. Selon le document du Hamas, la libération des otages commencerait une semaine après le début du cessez-le-feu. Le Hamas rejette la demande d’Israël d’exiler et d’envoyer à l’étranger l’un de ses membres ou de ses dirigeants. (Cela s’est produit lors de la libération des otages du blocus de l’église de la Nativité, où un certain nombre de Palestiniens ont été exilés dans des États de l’UE – un acte fortement critiqué à l’époque).

Dans une clause distincte, le Hamas a déclaré que ni lui, ni aucun autre groupe palestinien, ne fournirait de liste d’otages jusqu’à 48 heures avant la mise en œuvre de l’accord. La liste des prisonniers dont le Hamas demande la libération est longue et comprend 57 personnes libérées dans le cadre de l’accord de 2011 sur Gilad Shalit et arrêtées à nouveau par la suite, toutes les femmes et les mineurs détenus pour des raisons de sécurité, tous les malades détenus pour des raisons de sécurité et toutes les personnes âgées de plus de 60 ans. Selon le rapport, ce n’est qu’une fois la première étape achevée que les négociations sur l’étape suivante de l’accord pourront commencer.

Ces demandes ne devraient surprendre personne. Il n’est que trop fréquent que des personnalités peu expérimentées croient que des accords sur les otages peuvent être conclus relativement facilement et rapidement, par le biais de la rhétorique, des médias et de la pression diplomatique. L’histoire est bien différente. Il faut en moyenne plus d’un an pour parvenir à un accord sur la libération d’un otage.

L’équipe Biden doit de toute urgence revoir son approche, en partant du principe que c’est Israël qui est en train de rompre avec le consensus américain dépassé et mal évalué. La plupart des Israéliens sont d’accord avec Netanyahu, qui a répété hier que “la guerre est existentielle, et doit être gagnée”.

Comment se fait-il qu’Israël puisse envisager de rompre avec les États-Unis ? Peut-être parce que Netanyahou comprend que la “structure de pouvoir” aux États-Unis – comme en Europe – qui contrôle une grande partie, sinon la plus grande partie de l’argent qui façonne la politique américaine, et en particulier la position du Congrès, dépend fortement de l’existence et de la poursuite de la “cause” israélienne, et qu’il n’est donc pas vrai qu’Israël dépende entièrement des structures de pouvoir américaines et de leur “bonne volonté” (comme le présuppose Biden).

La “cause d’Israël” donne aux structures américaines internes leur sens politique, leur programme et leur légitimité. Une issue “sans Israël” leur couperait les vivres et placerait les Juifs américains dans une situation d’insécurité existentielle. M. Netanyahou le sait et sait aussi que l’existence d’Israël, en soi, offre à Tel-Aviv un certain degré de contrôle sur la politique américaine.

À en juger par le discours sur l’état de l’Union prononcé hier, l’administration américaine est incapable de sortir de l’impasse dans laquelle elle se trouve actuellement avec Israël et, au contraire, ne fait que répéter des notions rabâchées et truffées de platitudes. L’utilisation du discours sur l’état de l’Union comme d’une chaire d’intimidation pour les vieilles idées n’est pas une stratégie. La construction d’une jetée à Gaza a elle aussi un passé. Elle ne résout rien, si ce n’est qu’elle consolide le contrôle israélien sur les frontières de Gaza et sur toute perspective possible pour la bande de Gaza post-occupée – Chypre remplaçant Rafah pour les contrôles de sécurité israéliens. (Gaza possédait autrefois un port et un aéroport international – tous réduits à l’état de ruines, bien sûr, par les précédentes séries de bombardements israéliens).

La méconnaissance de la réalité n’est pas une question électoralement “accessoire” et gênante qui nécessiterait une meilleure gestion des relations publiques de la part de l’équipe de campagne :

Les responsables israéliens et américains mettent en garde depuis un certain temps contre une éventuelle montée des tensions qui coïnciderait avec le début du ramadan, le 10 mars. La chaîne israélienne Channel 12 rapporte que le chef de file du renseignement militaire d’“Aman”, a averti le gouvernement israélien, dans un document confidentiel, de la possibilité qu’une guerre de religion éclate pendant le mois de Ramadan, en commençant par une escalade dans les territoires palestiniens, en s’étendant à plusieurs fronts, puis en s’étendant à l’ensemble de la région.

Cet avertissement – selon Channel 12 – a été la principale raison de la décision de M. Netanyahu de ne pas imposer de restrictions plus sévères que d’habitude aux Palestiniens entrant à Al-Aqsa pour les prières du Ramadan.

Oui, les choses pourraient empirer, et c’est peu dire, pour Israël.

Alastair Crooke

Source: UNZ.com