10 novembre 2016: Une immense banderole à l’effigie du président américain sortant Barack Obama et portant l’inscription « Goodbye Murderer » a été accrochée sur le pont Arlington, à Washington

Par Carl Boggs

Paru le 14 septembre 2018 sur Counterpunch

Donald Trump serait-il déjà le pire de tous les présidents américains? En moins de deux ans, son bilan sur la scène mondiale est assez effrayant: retrait des États-Unis des accords de Paris, sabotage du traité nucléaire iranien, déplacement à Jérusalem de l’ambassade américaine en Israël, sanctions injustifiées contre la Russie, l’Iran et le Venezuela, bombardement terroriste de Mossoul et d’autres villes irakiennes, menaces massives contre des amis et des ennemis – sans oublier un don de 54 milliards de dollars au Pentagone et une « modernisation » nucléaire renforcée. Difficile d’imaginer bien pire.

Une profession de foi parmi les libéraux et les médias officiels est que la présidence de Trump est unique en tant que maison de l’horreur, sans précédent dans son autoritarisme, ses déclarations folles et son mélange idéologique de xénophobie, racisme, sexisme et extrémisme. Ceux de la « résistance » savent qu’à peu près toutes les alternatives (Bill Maher, LeBron James) seraient bien meilleures, bien que les spécificités – au-delà du péché mortel de Trump de partenariat avec Poutine – soient rarement mentionnées. Mais précisément quelles alternatives? Bernie Sanders? Le Comité national démocrate ne lui a jamais donné beaucoup de chance. Les comparaisons évidentes sont le prédécesseur de Trump, Barack Obama, et sa concurrente, Hillary Clinton. Obama a été responsable de la politique étrangère des États-Unis au cours des huit dernières années, de sorte que son héritage (avec beaucoup d’aide de Clinton) pourrait être utile à rappeler.

Obama s’est avéré être l’un des occupants les plus militaristes de la Maison-Blanche dans l’histoire américaine, portant la présidence impériale à de nouveaux sommets. On a dit qu’Obama était le seul président dont l’administration a été empêtrée dans de multiples guerres du début à la fin. Ses projets impériaux ont touché de nombreux pays – l’Afghanistan, l’Irak, la Syrie, la Libye et la Somalie, ainsi que des interventions indirectes au Yémen et au Pakistan. Il a donné l’ordre de lancer près de 100,000 bombes et missiles contre des cibles sans défense, soit 70,000 de plus que le total du belliciste George W. Bush contre cinq pays. L’Irak seul – où les forces américaines auraient dû être retirées – a reçu 41,000 bombes et missiles ainsi que des quantités indicibles de munitions plus petites. Pendant ce temps, durant sa présidence, Obama a mené des centaines d’attaques de drones au Moyen-Orient, faisant plus que doubler le total de Bush, tous dirigés conjointement (et secrètement) par la CIA et l’armée de l’air.

Obama a opéré deux des opérations de changement de régime les plus insensées de l’après-guerre, en Libye (2011) [ne pas négliger ici le rôle prépondérant au départ de BHL-Sarkozy, Ndlr] et en Ukraine (2014), laissant les deux nations réduites à un état de guerre civile et de ruine économique continuelles. Au cours des sept dernières années, la Libye a été envahie par un ensemble de milices, de groupes djihadistes et d’hommes forts locaux – résultat prévisible de l’offensive américaine de bombardements USA/OTAN visant à détruire le régime nationaliste (et modernisateur) laïque de Kadhafi. Ce fut le plus grand moment de gloire de la secrétaire d’État Clinton, son impérialiste exultant après l’assassinat de Kadhafi. Alors que cet article est en cour de rédaction, les conditions s’aggravent de jour en jour en Libye, des informations font état de centaines de personnes tuées lors de violents affrontements dans la banlieue de Tripoli alors que des milices rivales luttent pour le contrôle de la capitale. Les milices contrôlent désormais les ports, les aérodromes et une grande partie des infrastructures pétrolières. Plusieurs dizaines de milliers de Libyens sont expulsés de chez eux, un développement de la situation accueilli avec silence par CNN et les autres médias.

Le porte-parole des Nations Unies, Stéphane Dujarric, a récemment dénoncé cette violence, notant les bombardements aveugles par des groupes armés tuant des civils, y compris des enfants. Pour ne pas être en reste, les Etats-Unis (rejoints par quelques Etats européens) ont publié une déclaration condamnant les violences en Libye, en lisant notamment: « Nous exhortons les groupes armés à cesser immédiatement toute action militaire en Libye, ils seront tenus responsables de toutes ces actions. » Quelle attention de la part de ces très militaristes acteurs qui, avec la bénédiction de l’ONU, n’ont apporté que la mort et la destruction sans fin au peuple libyen.

En Ukraine, alors que Vladimir Poutine était diabolisé en tant que « nouvel Hitler », de véritables fascistes (ou au moins néo-fascistes) ont été installés au pouvoir grâce au complot bien planifié et généreusement financé par les fonctionnaires néo-conservateurs d’Obama, dirigé par Victoria Nuland et acclamés par des personnalités telles que John McCain, Joe Biden et John Brennan, tous ces plans visant à faire entrer le régime de Kiev dans l’orbite OTAN/Union européenne. Le régime fantoche de Porochenko a reçu depuis 2014 suffisamment de largesses économiques et militaires américaines pour financer sa guerre contre les séparatistes dans la région russophone du Donbass, faisant plus de 10,000 morts, avec aucun règlement en vue. À la suite des horribles précédents de la Libye, de l’Irak et de l’Afghanistan, la société ukrainienne s’enfonce dans le chaos et la violence sans fin.

Il est facile d’oublier que c’est l’administration Obama qui a planifié et réalisé les premières phases de l’opération de Mossoul (commencée en octobre 2016) qui a fait des centaines de milliers de victimes (avec au moins 40,000 morts), a laissé une ville de deux millions d’habitants dans l’état de décombres de Dresde, et a conduit près d’un million de civils à l’exil. Le même sort, à plus petite échelle, a été apporté à d’autres villes à majorité sunnite d’Irak, dont Ramadi, Tikrit et Falloujah (déjà détruites par les forces américaines en 2004). Quel que soit l’objectif officiel, et quel que soit le nombre de collaborateurs secondaires impliqués, il s’agissait de crimes de guerre monstrueux.

Après avoir appelé à un monde dénucléarisé (et avoir reçu un prix Nobel de la paix pour cette promesse), Obama a renversé le cap et s’est lancé dans la plus ambitieuse modernisation nucléaire américaine depuis le début des années 1950 – le même projet dont Trump a hérité. S’exprimant à Prague en 2009, le président a appelé à l’abolition totale des armes nucléaires, affirmant que « la guerre froide a disparu, mais pas des milliers de ces armes [nucléaires]. . . Nos efforts pour contenir ces dangers doivent être centrés sur un régime mondial de non-prolifération. » Un objectif louable bien sûr. Mais pour le prix d’un milliard de dollars (sur deux décennies), Obama a décidé de créer de nouveaux systèmes de livraison de missiles, d’élargir l’arsenal des ogives tactiques et de financer un nouveau cycle de bombardiers et de sous-marins. Ces initiatives ont violé le Traité de non-prolifération nucléaire interdisant de tels actes, tout en bloquant essentiellement tout effort réel de réduction et de non-prolifération nucléaires.

Dans les mois qui ont précédé le départ d’Obama, ce dernier a jeté les bases d’une nouvelle guerre froide plus dangereuse avec la Russie. Cet agenda, qui annule les projets antérieurs de « remise à zéro » avec le gouvernement Poutine, avait de multiples facettes – élargissement des forces de l’OTAN le long des frontières russes, soutien renouvelé à l’oligarque Porochenko en Ukraine, nouvelles sanctions économiques plus sévères, expulsion de diplomates, accusations d’ingérence russe dans les élections de 2016. Non seulement cette stratégie, avancée avec impatience par les Clintons et leurs alliés dans les médias, a apporté de nouveaux niveaux de folie à la politique américaine, mais elle a menacé les deux puissances nucléaires d’une confrontation armée à un point jamais atteint auparavant, même au plus fort de la guerre froide.

Les contributions d’Obama à une présidence impériale plus robuste sont allées plus loin. Collaborant avec Israël et l’Arabie saoudite, il a alimenté la guerre civile en Syrie en offrant aux combattants « rebelles » une aide matérielle, logistique et militaire cruciale pour que Clinton – anticipant une victoire électorale – puisse fournir un nouvel épisode joyeux de changement de régime, celui-ci mettant les États-Unis face aux Russes. En outre, pendant son mandat, Obama a déployé plus de troupes d’opérations spéciales dans le monde entier (dans plus de 70 pays) que tout autre prédécesseur.

Beaucoup de libéraux et de nombreux progressistes – sans parler d’une grande partie de l’intelligentsia des médias – auront du mal à concilier l’image d’un Obama agressivement impérialiste avec l’image plus familière d’un homme politique réfléchi s’exprimant pour la paix, le contrôle des armements et les droits de l’homme. Mais ce même dualisme correspond le mieux à la réalité historique. Dans son livre Le syndrome d’Obama, Tariq Ali écrit: « De la Palestine à l’Irak, Obama a agi comme un simple intendant de l’empire américain, poursuivant les mêmes objectifs que ses prédécesseurs, avec les mêmes moyens mais avec une rhétorique plus émolliente ». Il ajoute: « Historiquement, le modèle de la variante actuelle de la présidence impériale est Woodrow Wilson, un chrétien non moins pieux, dont chaque mots étaient paix, démocratie ou autodétermination, tandis que ses armées envahissaient le Mexique, occupaient Haïti et attaquaient la Russie [oui, la Russie!], et dont les traités ont offert une colonie après l’autre à ses partenaires en guerre. Obama est une version simpliste de la même chose, sans même quatorze points à trahir. »

À l’approche du mi-mandat électoral de 2018, Obama a choisi de s’écarter de la norme historique et de poursuivre l’attaque contre une présidence Trump considérée comme signifiant tout ce qui est mal. Une victoire démocrate rejetterait la « vision sombre de la nation [de Trump] et ramènerait l’honnêteté, la décence et la légalité » au gouvernement américain. Dans son premier discours, Obama a déclaré que la peur orchestrée du public avait créé des conditions « propices à l’exploitation par des politiciens qui n’ont aucun scrupule et aucune honte de tirer parti de la sombre histoire des divisions raciales, ethniques et religieuses. » Cette « histoire sombre » comprend-t-elle également le militarisme et l’impérialisme?

Quel que soit le point de vue du phénomène Trump dans sa totalité, la quantité de morts et de destructions qu’il a apportées au monde ne se rapproche pas (encore) du bilan d’Obama en matière de guerre, de drones, de changements de régimes, de provocations militaires et de déploiements mondiaux. Si les intérêts des néo-conservateurs ont façonné la politique étrangère des États-Unis, ces intérêts ont jusqu’à présent été plus largement adoptés par Obama et les Clinton que par Trump, en dépit de la présence effrayante des lieutenants belliqueux de Trump. Malheureusement, durant les huit années d’agressions impériales d’Obama très peu de peux de voix progressistes se sont levées sur le plan politique et médiatique. Obama jouissait d’une immunité presque totale, à l’abri de toute protestation, à une époque où même les moindres vestiges d’un mouvement anti-guerre américain, autrefois vigoureux, avaient disparu de la scène.

Carl Boggs

Carl Boggs est l’auteur de plusieurs ouvrages récents, dont Fascism Old and New (2018), Origins of the Warfare State (2016) et Drugs, Power, and Politics (2015). On peut le joindre à [email protected]

Traduction: La gazette du citoyen

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