Capture d’écran: Netanyahou prononce la déclaration devant la CPI, le 20 mai 2024. (Capture d’écran de la chaîne Youtube IsraelPM)

Dans sa diatribe contre la CPI, M. Netanyahou a cité un verset biblique qui met en garde contre les dangers de ne pas anéantir complètement la société de l’ennemi. Il n’est pas difficile de comprendre ce que cela signifie pour la guerre génocidaire d’Israël contre Gaza.

Les actualités sur l’affaire de la CPI contre les plus hauts dirigeants d’Israël sont omniprésentes. Le procureur général de la Cour, Karim Khan, souhaite délivrer des mandats d’arrêt à l’encontre du premier ministre Benjamin Netanyahou et du ministre de la défense Yoav Gallant (ainsi que de trois responsables du Hamas), soupçonnés de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité, mais le vrai scoop dans toute cette affaire est que l’impunité des dirigeants israéliens semble s’éroder.

Netanyahou, bien sûr, était furieux. C’est la comparaison morale avec le Hamas qui semble l’avoir le plus exaspéré, et il n’était, en fait, pas le seul – les dirigeants libéraux israéliens qui ont farouchement critiqué Netanyahu pour sa conduite pendant la guerre de Gaza se sont maintenant ralliés à sa cause, y compris le chef de l’opposition Yair Lapid, le ministre du cabinet de guerre Benny Gantz, et l’ancien Premier ministre Ehud Olmert.

Mais pour M. Netanyahou, les nouvelles de la CPI ont été l’occasion de faire une nouvelle allusion à la guerre biblique d’extermination contre “Amalek”. C’est cette même référence biblique que M. Netanyahou a invoquée dans une déclaration faite le 28 octobre au début de l’invasion terrestre israélienne à Gaza. “Souvenez-vous de ce qu’Amalek vous a fait”, a-t-il déclaré, citant le verset biblique dans lequel Dieu a ordonné aux Israélites d’exterminer la nation ennemie des Amalécites jusqu’à leurs bébés et leur bétail. L’Afrique du Sud a soumis la déclaration de Netanyahu à la CIJ comme preuve de l’intention génocidaire d’Israël à Gaza.

Cette fois-ci, Netanyahou utilise la même référence pour rallier la nation contre ses ennemis – ce qui inclut apparemment maintenant la CPI – en recourant à des propos codés dans la version hébraïque de sa diatribe contre la Cour. Apparemment, M. Netanyahou se dit que plus ses références à Amalek sont vagues, plus elles passeront inaperçues.

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La version du discours qu’il a prononcée en anglais (texte ici) était également délirante, qualifiant la requête de la CPI de “diffamation du sang” et comparant le procureur général de la CPI à un juge nazi. Mais le discours s’est arrêté là, avec une invocation de l’Holocauste pour affirmer que “plus jamais ça, c’est maintenant”.

La version hébraïque est différente. Elle se terminait par une phrase en hébreu – “Netzah Israel lo yeshaker” – qui signifie “le Dieu éternel d’Israël ne mentira pas”. C’est cette phrase qu’il a prononcée à l’intention des “mensonges de La Haye”, comme il l’a exprimé dans sa déclaration. La signification de cette phrase ne sera pas évidente pour le grand public, car elle fait appel à des concepts chargés dans l’histoire et la mythologie biblique et sioniste.

La phrase elle-même est tirée de Samuel I, 15:29. Le contexte est ici essentiel.

Le roi Saül a été blâmé par le prophète Samuel pour ne pas avoir complètement exterminé les Amalécites – Saül avait épargné leur roi Agag et “le meilleur du petit et du gros bétail”, que les Israélites “n’étaient pas disposés à anéantir complètement”. Selon la Bible, ce niveau d’anéantissement n’était pas suffisant et témoignait de la faiblesse supposée du roi Saül. C’est pourquoi le prophète Samuel a réprimandé le roi biblique :

“Pourquoi n’as-tu pas obéi à la voix du Seigneur ? Il t’a envoyé en campagne avec cet ordre précis : ‘Maintenant donc, va ! Tu frapperas Amalec ; et vous devrez vouer à l’anathème tout ce qui lui appartient. Tu mettras tout à mort : l’homme comme la femme, l’enfant comme le nourrisson, le bœuf comme le mouton, le chameau comme l’âne”.

Saül cherche à défendre ses actes, mais Samuel délivre un message sans concession :

“Tu as rejeté les ordres de l’Eternel, c’est pourquoi l’Eternel te rejette aussi et te retire la royauté sur Israël”.

Saül cherche à se faire pardonner, mais Samuel lui adresse un message impénitent :

“C’est ainsi que l’Eternel t’arrache aujourd’hui la royauté d’Israël pour la donner à un autre qui est meilleur que toi. Sois-en certain : Celui qui est la gloire d’Israël ne ment pas et ne se rétractera pas, car il n’est pas comme un être humain pour se rétracter”.

C’est la phrase que Netanyahou a utilisée à la fin de son discours en hébreu en réaction à la demande de la CPI. En d’autres termes, il fait savoir qu’il ne commettra pas la même erreur que le roi Saül en n’éradiquant pas complètement Amalek. Il ira jusqu’au bout à Gaza. Il continuera jusqu’à Rafah. Il “effacera la semence d’Amalek”, comme l’ont scandé des soldats israéliens en décembre dernier.

Mais l’importance de ce verset ne réside pas seulement dans sa signification biblique : il a acquis une pertinence contemporaine dans l’histoire du sionisme, signifiant un défi contre les puissances en place. Les Israéliens le savent grâce à leurs cours d’histoire sioniste.

“Netzhah Israel lo yeshaker” est l’acronyme de “NILI”. Le NILI était un réseau d’espionnage sioniste clandestin qui a fonctionné pendant la Première Guerre mondiale, entre 1915 et 1917. Ce groupe de collecte de renseignements travaillait pour les Britanniques contre les Ottomans, qui régnaient encore sur la Palestine à l’époque. L’alliance du mouvement sioniste avec les Britanniques à ce moment critique de l’histoire a débouché sur la tristement célèbre déclaration Balfour de 1917, qui promettait aux sionistes un “foyer national” en Palestine.

L’invocation par Netanyahou de “Celui qui est la gloire d’Israël ne ment pas” n’est pas seulement une référence biblique au danger de ne pas aller jusqu’au bout dans l’anéantissement d’Amalek (qui, dans ce cas, sont les Palestiniens qui restent en Palestine), Il s’agit également d’une référence historique à la défiance du mouvement sioniste à l’égard du pouvoir lorsqu’il est défavorable à la cause sioniste, en suggérant qu’il peut être remplacé d’une manière ou d’une autre (tout comme les Ottomans ont été remplacés par les Britanniques, avec l’aide du NILI).

Netanyahou est passé maître dans l’art de la survie politique et de la manipulation rhétorique. Il sait comment s’adresser à son public, comment camoufler ses codes et tirer sur la corde sensible de ses partisans religieux-nationalistes en particulier, mais aussi de nombreux autres sionistes. Surtout, il a un sens aigu des échéances et sait exploiter l’opprobre international pour s’assurer un soutien local.

C’est ce qu’il semble faire aujourd’hui, avec le soutien de ses détracteurs habituels et de ses rivaux politiques. Rien n’unifie plus une nation que la guerre, et aujourd’hui, cette guerre est apparemment dirigée contre la CPI.

Jonathan Ofir

Source: Mondoweiss.net, 21 mai 2024