tewfik hamel

Interview de Tewfik Hamel, chercheur en histoire militaire et études de défense à l’université Paul Valéry.

Interview réalisée par Faten Hayed

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Youssef Chahed.REUTERS/Zoubeir Souissi

 Faten Hayed: Le Premier ministre tunisien désigné, Youssef Chahed, a 30 jours pour former un gouvernement d’union nationale. A votre avis, est-il l’homme de la situation ?

C’est important d’avoir un leader crédible dans ces moments de transition marqué par l’absence d’institutions solides. Le passé et l’âge du président tunisien discréditent ce dernier pour apporter des changements importants. Le nouveau Premier ministre, Youssef Chahed, compense quelques-unes de ces faiblesses.

Sa jeunesse est un atout principal dans un pays où les jeunes sont le leitmotiv de la révolution tunisienne. Pour beaucoup de Tunisiens, y compris d’Algériens, le monde est un endroit étrange et mystérieux et le discours présidentiel crée un sens de l’ordre. Que ce soit dans une société ou une nation entière, les électeurs cherchent quatre choses : le sens ou la direction, la confiance dans et du leader, un sentiment d’espoir et d’optimisme, et les résultats.

Ce sont les bases de l’«interdépendance leader-gouverné». D’où l’intérêt d’avoir un sang neuf et jeune capable d’imposer une clarté directionnelle. En l’absence d’institutions solides, la vision du leader agit comme la colle qui lie divers éléments du système national, fournissant une base pour construire un consensus national sur les détails des stratégies délibérées. Ceci est particulièrement utile dans les moments de grands bouleversements. Le nouveau Premier ministre semble l’homme de la situation. Après tout, il y a peu d’alternatives.

Faten Hayed: L’objectif de Beji Caïd Essebsi n’est-elle pas de limiter l’influence des islamistes d’Ennahdha

Tewfik Hamel: Cela semble évident. Ce jeu est porteur de risques. L’étude de l’expression politique de l’islam nous donne des renseignements sur la façon dont la religion est manipulée par les Etats ou par des organisations revendiquant le pouvoir ou la justice sociale, mais il ne dit rien sur la place de cette religion dans la vie des individus et des groupes sociaux. La politisation de l’islam a relégué la dimension spirituelle de cette religion dans les coulisses.

La recherche sur l’islam a été portée sur l’analyse politique au détriment de l’analyse historique, anthropologique et sociologique. L’approche politique de l’islam repose sur un vieux postulat selon lequel l’islam est «din wa dawla» (Religion et Etat). Mais les islamistes tunisiens ont beaucoup évolué concernant la chose publique. Ils sont très différents de leurs homologues algériens. Fondamentalement, le parti de BCE (Nidaa Tounes) n’a pas fait mieux que le parti Ennahdha. Les défis internes et externes exigent un large consensus, y compris avec les islamistes d’Ennahdha, surtout que les nouvelles institutions sont encore fragiles.

Faten Hayed: Ces déchirements au sein du gouvernement de BCE ne fragilisent-ils pas l’aspect sécuritaire, avec l’instabilité persistante en Libye ?

Tewfik Hamel: Effectivement. Six gouvernements se sont succédé depuis le renversement du régime Ben Ali. Construire et maintenir la sécurité et la paix sociale cela dépend fondamentalement des caractéristiques des systèmes politiques. Malgré les avancées réalisées par la Tunisie à ne pas sous-estimer, la situation est encore précaire. L’instabilité gouvernementale nuit gravement aux capacités de l’Etat pour faire face aux défis sécuritaires internes et externes.

L’inverse est aussi vrai. Le chaos libyen fragilise également la transition démocratique. Il oblige le gouvernement à consacrer les ressources rares à la sécurité des frontières au détriment du développement économique. La création d’emplois doit être une pièce maîtresse de toute stratégie viable pour promouvoir la stabilité. L’insécurité a un impact profond sur le tourisme et la croissance, aggravant ainsi la tâche du gouvernement.

Faten Hayed: Finalement, l’Etat tunisien demeure fragile face à tous les défis…

Tewfik Hamel: La Tunisie se trouve à un carrefour crucial de son évolution politique. Elle doit relever des défis simultanés posés par des forces nationales, régionales et mondiales. Globalement, le pays connaît une phase de transition classique, par essence instable mais aggravée par certains facteurs. L’Etat tunisien reste fragile. Les définitions de la fragilité sont construites autour de trois dimensions principales : défaillance d’autorité, défaillance de services et défaillance de légitimité. Respectivement, elles se produisent lorsque l’Etat ne parvient pas à protéger ses citoyens contre la violence ; fournir des services de base à tous les citoyens, et être reconnu comme légitime par ses citoyens.

La démocratie et la paix ne se déplacent pas toujours vers l’avant main dans la main : parfois, les progrès de la démocratisation menacent la paix et les compromis nécessaires pour la paix restreignent ou retardent cette démocratisation. Les risques d’instabilité et de conflit sont considérablement importants dans les démocraties partielles comme la Tunisie. De manière générale, la probabilité de défaillance de l’Etat pour les démocraties partielles est plus de cinq fois plus élevée que pour les démocraties et les autocraties.  

Propos recueillis par  le 05 – 08 – 2016 | El Watan 

Source: http://www.djazairess.com/fr/elwatan/526382

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