Sergueï Lavrov, à l’issue des négociations avec le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu, Ankara, le 8 juin 2022


Discours et réponses aux questions des médias du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, à l’issue des négociations avec le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu, Ankara, le 8 juin 2022

Monsieur le ministre,

Cher ami,

Mesdames et Messieurs,

Une fois encore, je souhaite remercier nos amis turcs pour leur hospitalité et pour cette réunion utile. Il s’agit déjà de la troisième réunion ministérielle de cette année. Avant cela, nous nous sommes rencontrés à Antalya, à Moscou et aujourd’hui à Ankara.

Nos pays sont entrés dans une ère de partenariat étroit. Nos relations sont fondées sur le pragmatisme, le respect et la prise en compte des intérêts de chacun, ainsi que sur le respect du principe du bon voisinage. Les présidents donnent le ton à nos relations en communiquant régulièrement. En raison des restrictions liées à la pandémie, ils communiquent par téléphone. Rien que cette année, ils ont eu neuf conversations sur un large éventail de questions spécifiques et urgentes de l’agenda bilatéral et international. Aujourd’hui, nous avons discuté du calendrier des prochains contacts à différents niveaux entre nos gouvernements et dans d’autres formats. Nous avons abordé des préparatifs du prochain sommet qui se tiendra dans le cadre de la neuvième réunion du Conseil de coopération de haut niveau. Nous avons parlé du développement des affaires dans les secteurs du commerce, de l’économie et des investissements. Le chiffre d’affaires de nos échanges a doublé au premier trimestre de cette année pour atteindre presque 14 milliards de dollars.  Nous avons de bonnes chances de faire la transition vers l’utilisation des monnaies nationales pour les règlements communs.  Ce processus est déjà bien avancé. Nous avons également parlé de l’utilisation de la carte bancaire russe « Mir » en Turquie, ce qui permettra aux flux touristiques de revenir aux niveaux d’avant la pandémie. Le record était d’environ 7 millions de touristes. En 2021, ce chiffre était de 4 millions, et elle continue d’augmenter.

Traditionnellement, nos priorités portent sur la coopération dans le domaine de l’énergie. La construction de la première centrale nucléaire de la Turquie « Akkuyu » se déroule comme prévu, la coopération sur l’utilisation du gazoduc TurkStream se développe. Toutes ces actions sont menées conformément à l’accord des présidents et se déroulent selon le calendrier prévu.

En ce qui concerne les sujets internationaux, nous avons parlé de l’Ukraine. Une fois de plus, nous avons attiré l’attention sur les problèmes auxquels nous faisons face depuis des années à nos frontières, où des menaces ont été créées par des acteurs extérieurs qui se trouvent loin de cette région. Nous avons parlé de l’opération militaire spéciale qui se déroule exactement comme prévu, tout en atteignant ses objectifs, et qui vise notamment à minimiser les dommages causés aux civils et aux forces armées de la Fédération de Russie et des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk.

Nous avons accordé beaucoup d’attention au problème de l’exportation des céréales ukrainiennes, que nos collègues occidentaux et les Ukrainiens tentent de présenter comme une crise universelle, alors que la part de ces céréales représente moins de 1% de la production mondiale de blé et d’autres céréales. La situation actuelle avec les céréales ukrainiennes n’a aucun lien avec la crise alimentaire. Le président Vladimir Poutine en a parlé en détail lors de son interview spéciale le 3 juin 2022. Tous les faits ont été exposés et entendus (bien sûr, par ceux qui voulaient écouter). Nous apprécions les efforts déployés par nos amis turcs pour trouver des moyens de débloquer la situation, de faire sortir les céréales des ports ukrainiens et de laisser les navires étrangers (il y en a des dizaines) de quitter les ports où ils sont pris en otages. Nous comprenons parfaitement cet intérêt.

Comme nous l’avons rappelé aujourd’hui, depuis plus d’un mois, les forces navales russes et la flotte de la mer Noire organisent des couloirs humanitaires allant des eaux territoriales ukrainiennes au détroit du Bosphore qui peuvent être utilisés par tous les navires souhaitant quitter les ports ukrainiens pour se rendre à leur port d’attache ou à leur port de déchargement. Jusqu’à récemment, les autorités ukrainiennes, y compris le président Vladimir Zelenski, ont publiquement nié leur volonté de déminer ces eaux territoriales pour entamer ce processus. Il y a quelques jours, j’ai entendu Vladimir Zelenski dire qu’il fallait juste leur donner des armes anti-navires pour qu’ils puissent régler tous les problèmes eux-mêmes. Le caractère adéquat de telle déclaration est clair. Maintenant, comme nos amis turcs nous le disent, la partie ukrainienne est prête à déminer ou à assurer le passage à travers des champs de mines. Espérons que ce problème sera résolu. Nos militaires communiquent avec leurs homologues turcs pour discuter les détails de ces processus et initiatives. Il n’y a jamais eu aucun obstacle de notre part pour résoudre ce problème, c’est vraiment un petit problème. Si les autorités de Kiev sont prêtes, nous serons heureux de coopérer.

Une fois de plus, je tiens à remercier nos amis turcs pour l’attention qu’ils accordent à cette question que nos collègues occidentaux tentent manifestement de garder comme un constant irritant.  Plus vite cette question sera réglée, mieux ce sera pour tout le monde.

Nous avons également abordé d’autres questions internationales, notamment le processus de règlement de la question syrienne en coopération intense avec la Turquie et l’Iran dans le cadre du format d’Astana, tout en préparant la prochaine réunion internationale sur la Syrie dans le cadre des « trois », des parties syriennes ainsi que des observateurs. Elle devrait se dérouler à Nur-Sultan en juillet de cette année. Nous avons échangé des opinions sur les résultats du cycle régulier du Comité de rédaction du Comité constitutionnel, qui s’est achevé à Genève il y a une semaine.

Nous nous sommes entendus sur la façon de poursuivre notre travail dans le Caucase du Sud. À l’initiative de la Turquie, le format « 3+3 » a été créé: les trois pays du Caucase du Sud et leurs voisins – la Turquie, la Russie et l’Iran. La première réunion a déjà eu lieu à Moscou. Nos collègues géorgiens n’ont pas pu participer. Nous tenons à souligner qu’ils sont toujours les bienvenus. Une autre réunion est en cours de préparation. J’espère que nous serons en mesure de l’annoncer dans les meilleurs délais.

Nous avons discuté du règlement du problème du Moyen-Orient. Il s’agit du problème le plus ancien et irrésolu de l’agenda de la communauté internationale. Nous constatons une unanimité sur la nécessité d’intensifier les efforts internationaux pour créer les conditions d’une reprise des négociations directes entre les Palestiniens et les Israéliens. Dans ce but, nous devrons franchir les obstacles qui ont été artificiellement dressés sur ce parcours de négociations dans l’intérêt de « perpétuer » le statu quo actuel. Cela n’apportera rien de positif à la région.

Le règlement de la question libyenne. Là aussi, nous sommes en contact étroit. Comme Mevlut Chavuchoglu l’a dit, nous ne sommes pas à 100 % de convergence sur de nombreuses questions, parfois même dans des proportions inférieures. Mais nous avons un dialogue confiant et amical, une discussion et un échange de points de vue mutuellement respectueux sur chacun de ces sujets. Même là où nous avons des positions divergentes, nous sommes respectueux de la position de l’autre. Ceci (à mon avis) est la clé de toutes les réalisations dans le développement des liens bilatéraux dont nous sommes témoins aujourd’hui et qui sont favorables à nos peuples.

Pour conclure, je voudrais souligner que nous avons insisté sur la nécessité de poursuivre notre approche responsable commune en matière de sécurité dans la mer Noire, conformément à la convention de Montreux de 1936, ce qui contribue à y maintenir une situation stable. Nous apprécions la contribution de la Turquie à un tel résultat. Nous avons également abordé le sujet des activités de l’Organisation de coopération économique de la mer Noire, qui célèbre cette année son trentième anniversaire. Nous avons un intérêt commun à ce que cette organisation fonctionne de façon productive sans politisation artificielle.

Encore une fois, je tiens à vous remercier pour votre hospitalité et pour notre collaboration.

Question (traduite du turc): Vous venez de parler du problème de l’exportation des céréales. Qu’avez-vous obtenu au cours des négociations? Quelle sera la coordination? Existe-t-il un « calendrier » pour une réunion quadrilatérale? La rencontre entre Vladimir Poutine et Vladimir Zelenski, avec la médiation de Recep Tayyip Erdogan, aura-t-elle lieu pour mettre fin à la « guerre »?

Sergueï Lavrov: J’ai déjà fait des commentaires à ce sujet. Nous annonçons notre part du travail à effectuer. Nous sommes prêts à assurer la sécurité des navires au port de déchargement. Jusqu’à présent, les autorités ukrainiennes ont publiquement démenti leur disposition à déminer et à assurer la sécurité des navires qui quittent les ports ukrainiens et se dirigent vers les détroits. Nous sommes prêts à le faire en coopération avec nos collègues turcs. Nous pouvons citer des extraits des derniers discours de Zelenski, lorsqu’il a refusé catégoriquement de résoudre le problème des ports minés. Si maintenant ils ont changé d’attitude, il n’y a aucun problème de notre côté. Nous verrons comment les accords préliminaires dont nous avons discuté hier et aujourd’hui se transformeront en actions réelles.

Au sujet des réunions supplémentaires à Istanbul. Nous sommes prêts à de telles rencontres. Nous apprécions l’intérêt de l’ONU à s’impliquer d’une manière ou d’une autre à manifester sa présence. Mais, honnêtement, à part un certain symbolisme, cela ne changera rien. Il n’y a qu’une seule chose qui puisse résoudre ce problème: que les Ukrainiens « laissent partir » les navires de leurs ports, soit en les déminant, soit en identifiant des couloirs sécurisés. Il ne faut rien de plus. Quant à la rencontre entre Vladimir Zelenski et le président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine, nous l’avons tous expliqué de nombreuses fois. Vladimir Zelenski veut une réunion pour le plaisir d’une réunion, il a « sept vendredis dans la semaine ». Il a déjà déclaré à plusieurs reprises qu’ils ne discuteraient et ne reprendraient les négociations que si les Russes retiraient leurs contingents sur la ligne du 24 février. Cette approche est absolument pas sérieuse et en plus absolument contradictoire avec les initiatives que la délégation ukrainienne elle-même a avancées le 29 mars ici à Istanbul. Nous assistons quotidiennement et à plusieurs reprises à ce genre d’agitations. Nous partons du principe qu’il faut d’abord reprendre les négociations entre les équipes. La balle est dans le camp des Ukrainiens depuis presque deux mois, depuis la mi-avril. Avant cela, ils avaient modifié leurs propres approches, exposées à Istanbul, que nous étions prêts à accepter en tant que base. Après un jour ou deux, ils les ont immédiatement abandonnés. Cependant, les contacts ont été maintenus. Notre vision de la prochaine version des projets d’accords leur a été transmise à la mi-avril. Depuis, nous n’avons obtenu aucune réaction. C’est à peu près tout.

Les objectifs de l’opération spéciale militaire en cours sont bien connus, ils ont été annoncés et seront atteints.

Question: On a l’impression ces derniers temps que la rhétorique de Kiev commence à irriter certains partenaires. Les représentants ukrainiens, dans certaines situations, exigent l’impossible des autres pays. Si leurs souhaits ne sont pas satisfaits, ils commencent à se montrer grossiers et vont jusqu’à insulter leurs collègues. Comment peut-on appeler une telle diplomatie, si elle peut être appelée de la sorte? Lorsque vous interagissez avec vos collègues, ressentez-vous une sorte de frustration ou de fatigue de ce genre de choses?

Sergueï Lavrov: J’ai déjà commenté de telles déclarations et de tels comportements. On me reproche parfois, à moi aussi, de ne pas bien soigner mon langage. Mais une chose est d’utiliser des expressions « fortes », et une autre est de comprendre le sens de ce qui est dit. Le sens de ce qui est prononcé par de nombreux ambassadeurs ukrainiens est rustre. Cela va même jusqu’aux descriptions qu’ils prennent la liberté de donner aux chefs des États et des gouvernements des pays dans lesquels ils travaillent. Je trouve cela inacceptable. Nous avons brièvement abordé ce sujet aujourd’hui. Nous avons une conception commune qu’il vaut mieux parler correctement.

Question (traduite du turc): La semaine dernière vous avez noté que le huitième cycle du Comité constitutionnel sur le problème syrien a touché à sa fin. La semaine prochaine, la rencontre dans le cadre du « processus d’Astana » se poursuivra à Nur-Sultan. Ces derniers temps, les attaques contre notre pays et notre territoire dans le nord de la Syrie sont devenues plus fréquentes. Compte tenu des derniers événements, comment pouvez-vous évaluer cette situation?

Sergueï Lavrov (ajoute à la suite de Mevlut Chavuchoglu): En effet, nous sommes en collaboration étroite avec nos amis turcs sur le règlement du problème syrien. Des accords concrets ont été conclus à maintes reprises par les présidents Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, notamment le mémorandum de 2019, que Mevlut Chavuchoglu vient de mentionner. Il existait également un mémorandum sur la nécessité de résoudre le problème des terroristes dans la zone de désescalade d’Idlib. Dans les deux cas, les accords conclus dans ces documents importants sont lentement mis en œuvre. Nous partageons les objectifs définis par ces derniers.

Nous nous rendons parfaitement bien compte des préoccupations de nos amis concernant les menaces faites par des forces extérieures, notamment en alimentant les esprits séparatistes, qui sont créées à leurs frontières contrôlées par des unités américaines, se trouvant illégalement sur le territoire de la Syrie. Nous en avons franchement discuté aujourd’hui.

Nous partageons cette préoccupation car, comme vous le savez, la Fédération de Russie est menacée depuis de nombreuses années par des forces extérieures à nos frontières. Nous continuerons à coopérer sur les affaires syriennes. Nous ne dramatisons pas la lenteur des progrès dans le travail de la commission constitutionnelle. Peut-être la délégation dite « pro-gouvernementale » ainsi que l’opposition auraient-elles pu se montrer plus constructives. Nous les encourageons à le faire. Quant au climat général qui règne au sein de ces négociations, n’oubliez pas que nos collègues américains et certains Européens ont déclaré publiquement à plusieurs reprises qu’il n’y aurait pas de normalisation des relations, ni d’allègement de sanctions sous le « régime de Bahar Assad », comme ils le déclarent. Les problèmes de la Syrie ne sont pas tant liés aux aspects politico-militaires qu’aux aspects socio-économiques. Des années de négligence de la nécessité de résoudre ces problèmes de la part de la communauté occidentale ont créé un climat très négatif pour rechercher des accords dans le cadre de la préservation de l’intégrité territoriale et de la souveraineté de la République arabe syrienne, comme le prescrit la résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Même les résolutions adoptées il y a un an, exigeant au nom du Conseil de sécurité de commencer à reconstruire au moins les infrastructures de base telles que la santé, l’éducation, l’électricité et l’eau, sont négligées. L’ONU elle-même, dont le Conseil de sécurité a pris une telle décision, devrait être un peu plus active dans leurs contacts avec ceux qui sont traditionnellement les « donateurs » des agences responsables de ce domaine d’activité dans le système de l’ONU. Nous poursuivrons donc nos efforts.

Je tiens à souligner une fois de plus que les sanctions totalement étouffantes, sous la forme de la « loi César » américaine, bloquent tout simplement tout projet, même élémentaire, dans le domaine strictement humanitaire.

Question: Lorsqu’on annonce à l’Ukraine la nécessité de déminer les approches de Mykolaiv et d’Odessa, ils répondent généralement qu’ils craignent que l’armée russe n’en profite pour attaquer l’Ukraine. Pouvez-vous garantir que la Russie ne le fera pas? Si oui, de quel genre de garanties s’agit-il? Si non, pourquoi?

Sergueï Lavrov: Le président Vladimir Poutine s’est déjà exprimé à ce sujet, en déclarant publiquement que nous garantissons la sécurité de ce type d’itinéraire. Si l’Ukraine décide de procéder au déminage et d’autoriser le retrait des navires de ses ports, nous n’allons pas  nous servir de cette situation au profit de l’opération militaire spéciale. Ce sont des garanties du président de la Russie. Nous sommes prêts à les officialiser sous une forme ou une autre.

Question: A part les céréales, quels biens volés en Ukraine, la Russie a-t-elle déjà réussi à vendre?

Sergueï Lavrov: Vous vous souciez toujours de trouver où voler quelque chose. Vous pensez que tout le monde fait ainsi? Nous sommes engagés dans la mise en œuvre des objectifs qui ont été déclarés publiquement: débarrasser l’est de l’Ukraine de la pression du régime néonazi. Nous avons expliqué aujourd’hui que les céréales pouvaient être transportées librement vers leurs destinations. Il n’y a aucun obstacle de la part de la Russie. Pour cela, il suffit que Zelenski, s’il est encore aux commandes de quoi que ce soit, donne l’ordre d’autoriser les navires étrangers et ukrainiens à entrer dans la mer Noire.

Source: Ministère des affaires étrangères de la fédération de Russie

Traduction officielle

Imprimer