Discours et réponses aux questions des médias du ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, lors d’une conférence de presse sur les questions de l’agenda international, Moscou, le 6 juin 2022

Source: Ministère russe des Affaires étrangères

Chers collègues,

Hier soir et ce matin, nous avons reçu de nombreuses questions des médias concernant notre réaction aux décisions sans précédent prises par certains membres de l’Alliance atlantique. Ils ont empêché le ministre russe des Affaires étrangères de se rendre en République de Serbie.

L’inconcevable s’est produit, et je comprends l’intérêt porté à notre évaluation de ces actes scandaleux. On a privé un État souverain de son droit d’exercer sa politique extérieure. Les activités internationales de la Serbie, du moins celles menées sur la voie russe, sont bloquées pour l’instant.

Nous n’allons pas mâcher nos mots : une fois encore, cela montre clairement jusqu’où l’Otan et l’UE peuvent aller, en employant les moyens les plus bas, pour faire pression sur ceux qui sont guidés par leur intérêt national et qui ne sont pas prêts à sacrifier leurs principes et dignité au nom des règles avec lesquelles l’Occident tente de substituer le droit international. Si la visite du ministre russe des Affaires étrangères est perçue en Occident comme une quasi-menace planétaire, cela veut apparemment dire que tout va très mal là-bas.

Récemment, des appels ont été lancés sur la nécessité pour la Serbie de faire un choix définitif. Comme a déclaré hier l’ancien premier-ministre et ministre des Affaires étrangères suédois Carl Bildt, « la pire chose que la Serbie puisse faire pour promouvoir sa perspective européenne, c’est d’accueillir le ministre russe des Affaires étrangères à Belgrade ». Que dites-vous de ça ? Il y a quelques jours (au moment de l’annonce de ma visite), l’ambassadeur des États-Unis en Serbie Christopher Hill a publié un grand article intitulé « Il n’y a pas de troisième voie – Est ou Ouest », dans lequel il parle, précisément en ces termes et dans cette logique, des perspectives des relations de la Serbie avec les États-Unis, l’Union européenne et la Fédération de Russie. Même un observateur non averti peut constater qu’il n’y a pas de place à Bruxelles non seulement pour l’égalité souveraine des États, inscrite dans la Charte des Nations unies, mais même pour la fameuse liberté de choix dont Bruxelles parle tout le temps.

Lors de nos discussions de l’année dernière, nous avons proposé aux États-Unis et aux membres de l’Otan de conclure un traité sur la sécurité européenne. On nous a dit que l’Otan n’accepterait aucun des principes d’indivisibilité de la sécurité, y compris celui de l’inadmissibilité de renforcer sa propre sécurité au détriment des autres États. Ils n’accepteront que le principe de la liberté de choix des partenaires. Maintenant, l’Occident a également foulé aux pieds ce principe qui était la pierre angulaire de sa politique.

Du point de vue occidental, la Serbie ne devrait pas avoir la liberté de choisir ses partenaires. Ce cynisme ne nous surprend guère. L’Occident a indiqué clairement qu’il allait faire pression, y compris en utilisant les coups les plus bas possibles.

Cette hypocrisie nous a été démontrée à de nombreuses reprises, notamment lors du bombardement tragique de la Yougoslavie en 1999, par ceux qui croyaient avoir gagné la guerre froide et obtenu le droit de construire le monde exclusivement selon leurs propres modèles. C’est cette mentalité qui s’est également manifestée dans l’événement que nous sommes en train de discuter.

Je sais qu’il y aura de nombreuses explications (jusqu’à présent, nous ne les avons pas entendues). Les pays qui ont fermé leur espace aérien à l’avion russe diront qu’ils en avaient reçu l’ordre de l’UE et de l’Otan. Ils diront à leur tour que ces pays ont pris une décision indépendante. Vous savez très bien tout cela. L’essentiel n’est pas cela, l’essentiel est que personne ne pourra détruire nos relations avec la Serbie.

Des rencontres importantes et opportunes ont été prévues avec le président Aleksandar Vucic, le ministre des Affaires étrangères Nikola Selakovic, le président de l’Assemblée nationale Ivica Dacic et le clergé de l’Église orthodoxe serbe. Cela aurait été très utile. Par tous les autres canaux ces contacts restent en vigueur. J’ai invité Nikola Selakovic à se rendre en Russie le plus tôt possible. J’espère que son avion (de ligne ou spécial) ne sera pas soumis à une nouvelle punition honteuse de la part de Bruxelles et de ses « clients » qui ont perdu toute décence.

Le plan était d’examiner un large éventail de questions. Nous avons prévu d’aborder le partenariat stratégique qui se développe rapidement dans le cadre de nos relations bilatérales, ainsi que les affaires internationales. Apparemment, une fois de plus les marionnettistes de Bruxelles n’ont pas voulu nous donner une plateforme dans la capitale serbe pour que nous puissions réaffirmer la position russe sur les problèmes de Kosovo et de la Bosnie-Herzégovine. Ils ne voulaient pas que nous exprimions notre soutien à l’initiative de Belgrade « Les Balkans ouverts » visant à renforcer et à améliorer les relations entre tous les pays de la région.

Il est désormais clair pour nous que Bruxelles (l’Otan et l’UE) veut faire des Balkans son propre projet appelé « les Balkans fermés ». Il serait difficile d’en tirer d’autres conclusions, vu ce qui se passe en ce moment.

Question: Quelles mesures seront prises pour que cette rencontre ait lieu ? Comme vous l’avez dit, le fait que trois pays ont fermé l’espace aérien représentait une décision sans précédent. Y a-t-il un risque que cela devienne la norme ? Est-ce qu’on va désormais fermer l’espace aérien aux avions ministériels pour protéger ces pays ?

Sergueï Lavrov: C’est déjà devenu la norme pour l’Union européenne et l’Otan. J’ai donné l’exemple des effets de bruit qui avaient accompagné cette décision dans les médias occidentaux et dans les déclarations de certains hommes politiques.

Ils ont de plus en plus peur de la vérité et tentent de s’échapper dans une réalité fictive et factice qui remplit leurs écrans, les réseaux sociaux et toutes les sources d’information. Ils ont fermé tous les médias alternatifs de leur propre initiative et ils veulent résoudre le problème électoral en dupant leurs électeurs. Si un tel choix a été fait, alors ils sont convaincus à Bruxelles que cela sera à eux de décider du sort de tous les pays d’Europe.

Cela montre simplement ce que vaut vraiment le statut recherché par les candidats à l’admission à l’Union européenne. L’explication est simple. Il a été déclaré à de nombreuses reprises (y compris par le belliqueux Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Josep Borrell qui exige que la question ukrainienne soit réglée exclusivement « sur le champ de bataille » pour « vaincre » la Russie), que les candidats qui se préparent encore à l’adhésion doivent suivre pleinement et inconditionnellement la politique européenne de sécurité et de défense. Comme chacun le sait, cette politique est menée dans une optique antirusse. Voilà ce qui attend les pays qui tentent de trouver un équilibre d’intérêts dans le cadre du maintien et du développement des relations avec l’UE et les États non membres.

Nous apprécions la position courageuse de la Serbie à cet égard. Le président Vucic souligne personnellement qu’il ne s’engagera pas dans des activités antirusses. C’est exactement ce que veut l’UE, que tous les candidats prennent des engagements de nature russophobe.

La situation met en lumière ce que vaut l’adhésion du Monténégro et de la Macédoine du Nord à l’Alliance atlantique et pourquoi l’Otan a besoin de ces pays, uniquement pour punir la Russie et étendre la tête de pont antirusse en Europe, créer des menaces et des mécanismes de dissuasion. Cela contredit l’article 10 du traité de Washington sur la création de l’Organisation. Il stipule que les nouveaux membres doivent répondre aux critères et, contribuer au renforcement de la sécurité de tous les membres de l’Alliance. Quelle sécurité le Monténégro et la Macédoine du Nord ont-ils renforcé ? En revanche, ils ont bien réussi leur rôle en tant qu’outil d’endiguement de la Russie et en tant que larbins pour les « grandes personnes ». Je suis désolé pour ces pays. Ce sont des nations amies. Ils ont une nature et une histoire magnifique qu’ils honorent, et ils apprécient nos relations dans le passé. Mais la réalité politique actuelle a mis ces pays et ces peuples dans une situation peu enviable.

En ce qui concerne nos réponses, nous ne ferons jamais rien qui puisse compliquer davantage les relations entre les peuples. C’est ce que font nos partenaires occidentaux. Ils se heurtent à des problèmes chez eux non seulement parce qu’ils conduisent la situation socio-économique dans une impasse grave, mais aussi parce que de plus en plus de personnes raisonnables en Europe commencent à s’interroger : pourquoi faire de la Russie un ennemi ? De plus en plus de personnes se rappellent comment nous faisions une grande, fière et glorieuse histoire avec de nombreux pays européens.

En parlant de l’histoire, j’aimerais revenir sur la visité manquée en Serbie. Entre autres activités, une visite commémorative du mémorial de la flamme éternelle des libérateurs de Belgrade était prévue. Je devais laisser une entrée dans le livre des invités d’honneur. J’avais prévu d’écrire le texte suivant. Je le transmets maintenant au peuple serbe.

« Soyons dignes de la mémoire des soldats soviétiques et yougoslaves tombés dans la lutte contre le fascisme. La Serbie et la Russie sont solidaires dans leurs efforts pour préserver la vérité sur l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Ne permettons pas que le nazisme renaisse. »

Considérez ceci comme mon message à tous ceux qui visitent ce monument à Belgrade.

Question (traduite du serbe): Pourriez-vous nous dire comment il se fait qu’on vous a littéralement empêché de vous rendre en Serbie en fermant l’espace aérien de trois pays à votre avion ? Quel était la raison ? Cela ne signifie-t-il qu’ils vont bloquer votre avion sur une autre route des États-membres de l’UE et de l’Otan ? Ou cela ne concerne-t-il que votre visite en Serbie ?

Sergueï Lavrov: Je ne peux pas spéculer sur les autres itinéraires des pays-membres de l’UE et de l’Otan. Pour le moment, nous n’avons pas de projet de communication. Nous n’avons pas d’invitation de la part des pays-membres de l’Otan. Je n’attends personne à Moscou non plus.

Quant aux raisons, elles ont été discutées il y a quelques jours dans la presse serbe, croate et celle d’autres pays des Balkans occidentaux. Par exemple, il y a une version, selon laquelle Sergueï Lavrov était l’un des invités les plus indésirables, car il avait décidé de prendre de l’avance sur le chancelier allemand Olaf Scholz qui devrait se rendre dans les Balkans quelques jours plus tôt. Le chef du gouvernement allemand aurait été mécontent et même offensé que la Serbie ait décidé de prendre une telle mesure irrespectueuse. Je le laisse à la conscience des analystes qui écrivent de telles choses. Je le trouve humiliant non seulement pour les personnes qu’ils décrivent et dont ils tentent de prévoir la réaction mais surtout pour les médias eux-mêmes qui tentent d’augmenter leur audience à travers ce genre d’exercice.

Question (traduite du serbe): Étant donné que depuis le début du conflit en Ukraine la Serbie subit des pressions des deux côtés en rapport avec les événements avec lesquelles elle n’a aucun lien. Contrairement à certains pays occidentaux, la Russie aura-t-elle une meilleure compréhension des intérêts nationaux et de la position de la Serbie ?

Sergueï Lavrov: Ma réponse est définitivement oui. Nous voyons l’acharnement avec laquelle l’Occident réagit à la situation en Ukraine. C’est la preuve de notre justesse que nous avons montrée au monde en expliquant les raisons de l’opération militaire spéciale et en montrant rétrospectivement les longues années de nos efforts visant à prévenir les menaces non pas à dix mille kilomètres de la Fédération de Russie, mais à nos frontières. Les États-Unis s’estiment en droit de déclarer « aujourd’hui » que Belgrade constitue une menace pour eux (la sécurité mondiale ou européenne) pour commencer à bombarder Belgrade « demain ». Ensuite, quelques années plus tard, ils décident qu’un autre pays situé à dix mille kilomètres, l’Irak, constitue une menace, ils rayent de la carte des villes tuant des centaines de milliers de civils. Puis, ils décident qu’un autre pays situé de l’autre côté de l’Atlantique, la Lybie, constitue également une menace pour les États-Unis et qui doit être détruit.

Nous expliquons depuis longtemps qu’il est inadmissible que l’Otan s’élargisse, qu’on soutienne le coup d’État en Ukraine et que les présidents Porochenko et Zelenski sabotent les Accords de Minsk acquis à grand-peine. Tous ces avertissements ont été ignorés. Les Russes en Ukraine continuent de subir une discrimination totale, où on adopte des lois interdisant la langue russe, et impose des pratiques nazies (la théorie et la pratique du nazisme).  L’Occident a applaudit à tout cela, présentant ce processus au monde comme un accomplissement de la démocratie réelle, tout en continuant à soutenir les forces armées néonazies de l’Ukraine dans leur bombardement quotidien des civils et des infrastructures civiles dans le Donbass. Nous n’avions pas d’autre choix.

J’ai parlé de tout cela en détail. Je vous le rappelle maintenant. Mais la politique de Bruxelles dans les Balkans et en Ukraine est la même. C’est juste que dans les Balkans l’UE soutient ceux qui portent atteinte aux intérêts des Serbes, tandis qu’en Ukraine, l’Otan et l’UE soutiennent un régime qui a depuis longtemps déclaré la guerre à tout ce qui est russe. Voici une observation intéressante que j’ai mentionnée lors d’une interview accordée aux médias de la Bosnie-Herzégovine. Il s’agit des efforts de médiation de l’UE. Dans les Balkans, après que le Kosovo a déclaré unilatéralement son indépendance sans aucun referendum, un processus a été lancé. L’Assemblée générale des Nations unies a invité l’UE à servir de médiateur entre Pristina et Belgrade, ce qu’elle a fait avec succès : en 2013, un accord a été conclu sur la création de la Communauté des municipalités serbes du Kosovo. En 2014, lorsque le coup d’État a eu lieu en Ukraine et que l’opération des forces antiterroristes contre le Donbass et les Russes a commencé, l’UE a également joué un rôle de médiateur. Tout cela a abouti à la signature des Accords de Minsk établissant certaines règles, comme dans le cas des municipalités serbes du Kosovo.

L’Union européenne a promis solennellement de soutenir le statut spécial pour le nord du Kosovo et l’est de l’Ukraine. Les termes du statut spécial étaient simples : permettre aux gens de parler leur langue maternelle (les Serbes en serbe et les Russes en Ukraine en russe), éduquer les enfants dans leur langue maternelle, l’utiliser dans la vie quotidienne et avoir une certaine autonomie en matière d’application de la loi et de relations économiques avec les régions voisines (la Serbie dans le cas du Nord du Kosovo et la Russie dans l’est de l’Ukraine). Des arrangements identiques ont été conclus pour respecter les minorités nationales en pleine conformité avec les conventions internationales sur les droits de ces groupes de personnes.

Dans les deux cas, l’UE a déclaré qu’elle avait réussi. Dans les deux cas, l’Union européenne a lamentablement échoué et a dû admettre par la suite qu’elle ne pouvait pas persuader Kiev de mettre en œuvre les Accords de Minsk et ainsi que persuader Pristina de respecter les accords conclus avec Belgrade.  Il existe quelque chose en commun entre la manière avec laquelle l’UE traite les régions différentes de notre espace géopolitique commun, les objectifs qu’elle poursuit et sa capacité d’agir et de négocier.

Question: Selon vous, quel rôle la Turquie pourrait-elle jouer dans la stabilisation de la situation autour de l’Ukraine, d’autant plus qu’elle prétend être une telle « plateforme de médiation »? À quel point ce format, qui était au départ élaboré avec la partie ukrainienne et qui a ensuite été « torpillé » par l’Ukraine elle-même, est-il prometteur? Quelle est votre évaluation de la position d’Ankara concernant l’éventuelle adhésion de la Suède et de la Finlande à l’Otan?

Sergueï Lavrov: Je ne ferai même pas de commentaire sur la dernière question. C’est une question souveraine d’Ankara, comme tout autre pays membre de certaines alliances, unions ou organisations. J’ai entendu quelque part que certains membres « zélés » de l’UE, issus des pays baltes, ont demandé, lors de la discussion du sixième train de « sanctions » contre la Russie, de priver la Hongrie de son droit de vote parce qu’elle abusait de la règle du consensus. Mais cette affirmation est paradoxale. Le consensus ne signifie qu’une chose: tout le monde est « pour ». S’il y a seulement un « contre », il n’y a pas de consensus. De ce fait, en s’opposant, personne n’a le droit de porter atteinte aux principes du consensus. Je laisse cela de côté, que les membres de l’Otan se débrouillent eux-mêmes. J’ai déjà eu l’occasion de faire des commentaires. Nous verrons comment se déroulera ce processus. Il n’y a qu’une chose qui puisse nous préoccuper, c’est de savoir si l’adhésion de la Suède et de la Finlande à l’Otan représentera des menaces directes, physiques et matérielles pour notre sécurité. Le fait que, politiquement, cela n’améliorera pas la situation est, à mon avis, évident pour tout homme politique sain d’esprit.

En ce qui concerne le côté militaire de la question, nous verrons ce que cela donnera.

Sur le rôle de la Turquie. Oui, elle a sa propre position, qu’ils ne cachent pas. Nous ne sommes pas d’accord sur tous les aspects. Nous avons même des divergences assez sérieuses sur un certain nombre d’aspects de la situation dans la région. Notre interaction sur la Syrie et, par la suite, sur la crise libyenne, a prouvé que nos présidents, tout en exposant clairement leurs approches, respectent mutuellement leurs positions. Au lieu de faire des questions où des positions divergent un point de désaccord, des tentatives sont faites pour tenir compte des préoccupations l’un de l’autre. C’est dans cet esprit qu’un entretien téléphonique a eu lieu récemment sur les problèmes créés au cours des deux dernières années par l’Occident dans le domaine de la sécurité alimentaire et exacerbés par les sanctions irréfléchies adoptées par l’Occident, qui juste après a commencé à « réfléchir » aux effets qu’elles auraient sur l’approvisionnement alimentaire dans certains pays du monde.

Oui, nous avons un intérêt avec la Turquie à résoudre ces problèmes. Dans sa récente interview, le président de la Russie Vladimir Poutine a détaillé la façon dont les approvisionnements en alimentation pourraient être débloqués dans les ports de la mer Noire minés par les Ukrainiens et dans les ports de la mer d’Azov contrôlés et déminés par la Fédération de Russie. Il existe des circuits fiables à travers le détroit de Kertch vers les détroits du Bosphore et des Dardanelles. Des spécialistes sont déjà en route pour la Turquie depuis aujourd’hui. Ma délégation s’y rendra demain. J’espère que nous serons non seulement en mesure de mettre un point final (ce que nos dirigeants devront faire), mais que nous pourrons également étudier de manière détaillée les solutions mentionnées par le président de la Russie Vladimir Poutine. Elles dépendent uniquement de ceux qui doivent travailler avec l’Ukraine, l’obliger à libérer ses propres ports et de ceux qui sont obligés de lever tous les obstacles à la livraison, à l’assurance, à l’entretien des navires qui livreront les céréales et autres produits alimentaires aux ports européens et, ensuite, aux ports des pays en développement.

Question: La Grande-Bretagne a déclaré qu’elle remettait des systèmes d’arme multitube à l’Ukraine pour l’aider à se protéger des troupes russes. Les États-Unis font la même chose. Vous avez dit que c’était une voie risquée. Mais si la Russie n’avait pas attaqué l’Ukraine et s’il n’y avait pas eu d’invasion russe, il n’y aurait pas eu de transfert de systèmes lance-roquettes multiples. Êtes-vous d’accord?

Sergueï Lavrov: Je n’essaierai même pas de « me mettre à la place » des États-Unis ou du Royaume-Uni. Vous ne voulez même pas entendre nos arguments. Il ne s’agit pas de « si nous n’avions pas attaqué, vous n’auriez pas fait quelque chose ». Je parle du fait que pendant vingt ans, vous (les Britanniques), les Américains et tous les autres pays membres de l’Otan avez été appelés à faire ce à quoi tout le monde s’est engagé en 1999: personne ne renforcera sa sécurité au détriment de celle des autres. Pourquoi ne pouvez-vous pas le faire? Pourquoi ce que votre premier ministre, les présidents et les premiers ministres de tous les autres pays de l’OSCE ont signé s’est-il transformé en mensonge? Au lieu de cela, vous nous dites de « laisser en paix » l’Otan, que « ce n’est pas notre affaire » et que vous acceptez qui vous voulez. A cinq reprises, ils se sont approchés de nos frontières (alliance défensive). Lorsque le Pacte de Varsovie et l’URSS ont disparu, vous vous êtes défendu contre qui ? Cinq fois, vous avez décidé vous-même des lignes de défense. Qu’est-ce que c’est? C’est déjà de la folie des grandeurs.

Aujourd’hui Jens Stoltenberg déclare qu’il est nécessaire que l’Otan soit chargée de la responsabilité globale dans la région indo-pacifique. Donc, votre prochaine ligne de défense est prévue dans la mer de Chine méridionale. Si vous regardez ce qui se passe, cela devient tout à fait clair: vous vous êtes sentis autorisés durant toutes ces années d’établir une anarchie bien loin de vos frontières. Je comprends que par nostalgie c’est l’Empire britannique où vous avez laissé les « graines » loin de là-bas. Vous avez une sorte de nostalgie. On y trouve des régions situées à travers l’océan où il y aurait une menace pour Washington et on les rase: d’abord Mossoul en Irak, puis Raqqa en Syrie, puis Belgrade. Il y a du chaos en Libye, des états sont ravagés.

Imaginez un instant que votre voisin l’Irlande, qui occupe la moitié de l’île en question, décide d’abolir l’anglais, ou bien que la Belgique, disons, abolisse le français, que la Suisse abolisse le français, l’allemand ou l’italien. Comment l’Europe percevrait-elle cela? Je ne développerai même pas cette idée. L’Europe a regardé calmement quand la langue russe a été interdite. Cela se passait en Ukraine. L’éducation, les médias, la communication quotidienne – tout était interdit. En même temps, les Russes ont été bombardés pendant huit ans par un régime qui professait et glorifiait ouvertement le nazisme.

Je comprends que vous avez besoin de faire pénétrer votre « vérité » dans la tête de votre public avec des « phrases monosyllabiques »: « si vous n’aviez pas attaqué, nous ne fournirions pas de LRM ». Vladimir Poutine a commenté la situation qui se déroulera suite à la livraison de nouveaux armements. Je ne peux qu’ajouter: plus vous fournirez d’armes à longue portée, plus nous repousserons loin de notre territoire” la ligne des forces ukrainiennes, au-delà de laquelle les néo-nazis peuvent menacer la Fédération de Russie.

Question: Lors des discussions avec l’Ukraine au mois de mars la Russie a exigé que Kiev reconnaisse l’indépendance du Donbass et l’appartenance de la Crimée à la Russie. La Russie a-t-elle maintenant l’intention de demander à Kiev de reconnaître l’indépendance de la région de Kherson et de certaines parties de la région de Zaporizhzhia, contrôlées par les forces russes, ou leur intégration à la Russie?

Sergueï Lavrov: C’est aux habitants des territoires libérés de répondre à cette question. Ils affirment qu’ils souhaitent choisir eux-mêmes leur avenir. Nous respectons pleinement une telle position.

Au sujet des missions annoncées, je vais répéter. L’Occident a décidé de fournir des armements qui sont manifestement capables d' »atteindre » non seulement les régions frontalières, mais aussi les régions plus éloignées de la Fédération de Russie. En Ukraine même les hommes politiques et les députés se moquent des Américains qui ont déclaré qu’ils croyaient en Vladimir Zelenski: ils disent qu’il a promis de ne pas frapper le territoire de la Russie. Si cette démarche de la part des États-Unis et de leurs satellites constitue une réaction à ce qui se passe, alors je soulignerai une nouvelle fois que plus les systèmes fournis au régime de Kiev auront une longue portée, plus les nazis seront repoussés de la ligne depuis laquelle proviennent les menaces pour la population russe de l’Ukraine et de la Fédération de Russie.

Question: Quelles sont vos attentes de votre prochaine visite à Ankara? Un mécanisme particulier sur la question des « céréales » sera-t-il annoncé ? La question de la poursuite des négociations russo-ukrainiennes à Istanbul sera-t-elle soulevée?

Sergueï Lavrov: J’ai déjà répondu à cette question. Le sujet des entretiens a été pratiquement résumé lors de la conversation téléphonique entre les présidents de la Russie et de la Turquie.

Dans sa récente interview le président Vladimir Poutine a présenté en détails les solutions les plus appropriées pour l’exportation de céréales. Ce qui dépend de nous, nous le faisons depuis longtemps. Depuis plus d’un mois les militaires russes dans la mer Noire et la mer d’Azov annoncent des couloirs humanitaires pour la sortie des navires étrangers, qui sont en réalité retenus en otage par les autorités ukrainiennes. Pour que les navires puissent emprunter ces couloirs, les Ukrainiens doivent procéder au déminage. Nos collègues turcs ont déclaré leur bonne volonté à contribuer à ce processus. Je pense que nos militaires se mettront d’accord sur la meilleure façon d’organiser cela, afin que les navires puissent prendre le large en traversant les champs de mines qui ont besoin d’être déminés. Ensuite, nous garantirons soit seuls, soit à l’aide de nos collègues turcs, de les conduire aux détroits et plus loin en Méditerranée.

Le concept est tout à fait clair. Nous en parlons depuis longtemps. Des tentatives sont effectuées de présenter l’affaire comme si la Russie ne voulait pas quelque chose, comme s’il était nécessaire d’y impliquer une organisation de genre ONU ou d’adopter une résolution du CSNU. Nous avons déjà vécu tous ces « jeux ». Tous ceux qui prennent au sérieux la mission visant à retirer les céréales des ports ukrainiens savent très bien que la seule chose à faire consiste à commander à Zelenski de donner l’ordre de déminer les ports et à cesser de se cacher derrière les affirmations selon lesquelles la Russie en profitera. Le président Vladimir Poutine a déclaré que nous n’avions pas l’intention d’en profiter et que nous étions prêts à résoudre ce problème de façon honnête. Je tiens à souligner que cela fait longtemps que nous faisons de notre mieux.

Question: De plus en plus de pays essaient de se joindre aux tentatives de résolution des divergences entre Moscou et Kiev dans le contexte de l’opération spéciale militaire russe en cours en Ukraine, ainsi que des difficultés que cette opération a engendrées. Lesquelles des options de médiation proposées sont actuellement considérées par Moscou comme les plus réalistes et acceptables?

Sergueï Lavrov: Les propositions les plus réalistes et sans aucune médiation ont été avancées le 29 mars lors de la rencontre des délégations russe et ukrainienne à Istanbul. Elles ont été proposées par la partie ukrainienne. Nous les avons tout de suite acceptés comme base. Plus tard, la partie ukrainienne a renoncé à ces propositions, soit de manière indépendante, soit sous la pression de Washington, Londres ou Bruxelles. Les analystes occidentaux constatent que la « médiation » est impossible, l’Ukraine exige exclusivement le retour à la situation « sur le terrain » à compter du 24 février. Les fantasmes les plus variés, parfois contradictoires, sont exprimés quotidiennement.

L’Ukraine n’a pas envie de négocier. Elle a rejeté cette opportunité. Nous avons toutes les raisons de croire qu’en agissant ainsi, Kiev exécute la volonté des dirigeants anglo-saxons du monde occidental. Nous avons exprimé notre volonté de travailler honnêtement sur la base des propositions des collègues ukrainiens. Jusqu’à présent, le projet d’accord rédigé à partir de ces propositions est resté « immobile » du côté ukrainien depuis presque un mois et demi.

Question: En ce qui concerne la provocation de la Bulgarie, de la Macédoine du Nord et du Monténégro, à votre avis, cette position a-t-elle été convenue avec Bruxelles ou directement avec Washington? Ou bien était-ce le désir de ces pays de « se plier » devant Washington et Bruxelles? L’Europe, est-elle désormais définitivement fermée pour notre diplomatie?

Sergueï Lavrov: Je ne sais pas ce qui se cache derrière cela (un ordre ou un désir de servir), mais vous avez fait mouche. Je pense que c’est une combinaison des deux. Il est probable qu’ils ont été ordonnés depuis longtemps de ne pas faire de marche arrière par rapport à la politique visant à contenir la Russie, et que c’est le désir de servir qui a fonctionné. Peut-être que ce n’est qu’hier qu’on leur a ordonné de le faire. Nous n’en savons rien.

Nous gardons encore des relations diplomatiques avec la plupart des pays occidentaux, y compris tous les États inamicaux. En même temps, j’ai souligné à plusieurs reprises la conclusion géopolitique principale de cette situation: il n’est plus possible de convenir de quoique ce se soit avec l’Europe et d’être sûr qu’elle le mettra en œuvre. Lorsque cette « diablerie » sera terminée et que l’Europe reprendra ses esprits, nous verrons comment ils voient nos futurs liens. Nous n’avons pas l’intention de nous imposer. Nous étudierons, bien entendu, ce qu’ils nous proposeront. Si cela ne contredit pas nos intérêts, nous serons disposés à reprendre nos contacts.

Source: Ministère russe des Affaires étrangères

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