Interview de Yuval Rotem, un diplomate israélien de haut rang, par Aluf Benn, rédacteur en chef du journal Haaretz

Yuval Rotem est un diplomate de haut rang, un ancien directeur général du ministère des affaires étrangères d’Israël. J’ai décidé de l’interviewer pour faire le point sur les relations entre les deux pays après la libération par la Turquie du couple d’Israéliens arrêté pour espionnage présumé et les photos du palais.

En août 2016, six ans seulement après l’incident du Mavi Marmara*, Israël et la Turquie ont signé un accord de normalisation des relations diplomatiques : « Un accord énergétique solide qui faciliterait les exportations de gaz naturel d’Israël vers l’Europe et renforcerait la position de la Turquie en tant que plaque tournante énergétique dans la région a été signé. » Comme le décrit Rotem dans l’interview.

« La Turquie a largement contribué à limiter la capacité des groupes palestiniens. Elle a poussé l’aile politique du Hamas à prendre parti contre le régime syrien et même à prendre les armes contre lui dans certains cas pendant la guerre civile syrienne. Nous voulons que la Turquie remplace l’Iran dans le soutien au Hamas et aux autres groupes palestiniens. Leur soutien à ces groupes est purement politique et culturel, et la Turquie s’est engagée à ne pas fournir d’armes au Hamas. » m’a dit Yuval lors de l’interview.

Mais lorsqu’il s’agit des relations dont on ne parle pas régulièrement, il dit : « Cependant, il y a des facteurs qui ont stimulé les relations bilatérales sans être très médiatisés. Par exemple, le rôle d’Israël dans le projet de l’Anatolie du Sud-Est ».


Interview réalisée par Aluf Benn, rédacteur en chef du journal Haaretz

Parue le 1er janvier 2022 sur le blog d’ sous le titre SENIOR ISRAELI DIPLOMAT YUVAL ROTEM EXPLAINS ISRAEL’S BRIGHT RELATIONS WITH TURKEY


Après l’incident du Mavi Marmara, les relations entre les deux pays ont connu un week-end, pensez-vous que l’arrestation de deux citoyens israéliens soit le contrecoup de ce conflit?

A mon avis, il est vrai que l’incident du Mavi Marmara a eu un impact sur l’atmosphère politique, mais si vous regardez de plus près, vous verrez que la Turquie avait en fait besoin d’une telle crise pour montrer au monde musulman qu’elle affronte Israël. Nous n’avions aucun problème avec cela, bien sûr, tant que cela ne nuisait pas à nos objectifs stratégiques et économiques. Je ne peux pas le confirmer, mais des rumeurs circulaient à l’époque selon lesquelles il y avait un accord en coulisses. Ils voulaient que nous enflammions la situation pour faire taire les critiques sur leurs relations profondes avec l’État d’Israël.

Cependant, six ans seulement après l’incident, un accord énergétique solide a été signé, qui faciliterait les exportations de gaz naturel d’Israël vers l’Europe et renforcerait la position de la Turquie en tant que plaque tournante énergétique dans la région. Cependant, certains facteurs ont stimulé les relations bilatérales sans être très médiatisés. Par exemple, le rôle d’Israël dans le projet de l’Anatolie du Sud-Est (GAP).

Nous devons prendre en considération le fait que la Turquie cherche à faire revivre le Grand Empire ottoman et à acquérir une autorité sur les pays du Moyen-Orient, et à cet égard, elle se heurte à un obstacle majeur appelé panarabisme, notamment la contradiction inhérente entre l’Arabie saoudite et les EAU [Emirats arabes unis, Ndlr] contre l’influence de la Turquie dans les pays arabes.

Que pourrait obtenir Israël en retour ?

La Turquie a grandement contribué à limiter la capacité des groupes palestiniens. Elle a poussé l’aile politique du Hamas à prendre parti contre le régime syrien et même à prendre les armes contre lui dans certains cas pendant la guerre civile syrienne. Nous voulons que la Turquie remplace l’Iran dans le soutien au Hamas et aux autres groupes palestiniens. Son soutien à ces groupes est purement politique et culturel, et la Turquie s’est engagée à ne pas fournir d’armes au Hamas.

Le niveau de confrontation de la Turquie avec Israël n’a jamais été profond et hostile. Il y a eu un défi politique, culturel, économique et parfois religieux, ce qui me semble normal.

Les deux gouvernements comprennent que, sans l’autre, ils seront confrontés à de nombreux dangers dans la région. Mais comme je l’ai dit, cela fait partie du jeu quand Erdogan parle contre nous dans les médias. En revanche, il se rapproche de plus en plus de nous dans les défis géopolitiques importants.

En outre, les deux pays veulent soulager les conditions humanitaires en Irak et ont des intérêts communs en Syrie et en Azerbaïdjan. Il existe donc de nombreux domaines dans lesquels nous travaillons ensemble, en particulier dans ces trois pays.

Un autre exemple est l’amélioration des relations entre les EAU et la Turquie, dont vous avez entendu parler dans les médias. C’est l’un des succès de Tel Aviv au cours des derniers mois. En effet, rien n’est gratuit, surtout en politique.

Vous avez parlé du projet de l’Anatolie du Sud-Est (GAP). Pouvez-vous expliquer ce qu’est ce projet et quel est le rôle d’Israël dans ce projet ? De nombreux militants affirment qu’avec la mise en œuvre de ce méga-projet, l’Irak est confronté à une crise majeure de pénurie d’eau, et Bagdad sera contraint de donner à Ankara un baril de pétrole pour un baril d’eau.

La zone du projet couvre neuf provinces turques situées dans les bassins de l’Euphrate et du Tigre et en Haute Mésopotamie. Le coût total du projet s’élève à plus de 100 milliards de lires turques et il vise à augmenter les revenus et le niveau de vie.

Notre rôle est clair : ce mégaprojet a besoin de notre expérience en matière d’ingénierie, de conseil et de ressources humaines dans différents domaines. En particulier lorsqu’il s’agit de la construction de barrages et de l’industrie de l’eau.

Non seulement notre participation a été importante pour notre économie, mais nous avons également atteint de nombreux objectifs stratégiques grâce à nos consultations avec nos amis en Turquie. Il n’est pas dans notre intérêt que des gouvernements sauvages comme ceux d’Irak et de Syrie aient le contrôle de l’Euphrate et du Tigre. Nous devons avoir un moyen de pression et quoi de mieux que d’avoir le contrôle de leurs ressources en eau ? La meilleure façon de contrôler les fleuves était de construire des barrages et c’est ce que nous avons fait en Turquie.

Je suppose que vous ne vous inquiétez pas des éventuelles catastrophes environnementales à venir. En fait, la quantité d’eau en aval de l’Euphrate et du Tigre a terriblement diminué, ce qui a gravement affecté l’agriculture en Syrie et en Irak.

Il y a des conséquences pour tout. Nous sommes prêts à aider quiconque a besoin de notre industrie agricole de haute technologie. Nous sommes également prêts à vendre de l’eau potable aux pays qui en manquent.

Nous avons de très bonnes relations avec l’Azerbaïdjan. Dans cette optique, pensez-vous qu’une relation trilatérale entre Israël, la Turquie et l’Azerbaïdjan soit essentielle ?

Le lien territorial de la Turquie avec l’Azerbaïdjan peut être son plus grand atout économique.  Car la Turquie a le potentiel de relier la côte méditerranéenne à la mer Caspienne. Donc, rien que cela montre l’importance de cette relation trilatérale. Cette connexion va renforcer la sécurité et le blocus militaire de l’Iran.

Mais comme vous le savez, l’Arménie est au milieu de cette route. La Turquie et l’Azerbaïdjan sont reconnus comme des ennemis des Arméniens et la Russie est considérée comme leur grand soutien. Est-il possible qu’un jour la frontière entre l’Iran et l’Arménie tombe entre les mains de l’Azerbaïdjan et de la Turquie ?   

L’Arménie est en état de désintégration et ne peut pas résister à la volonté d’Erdogan. J’espère que d’ici la fin 2022, le rattachement territorial de la Turquie à l’Azerbaïdjan sera accompli. Tel Aviv et Ankara sont prêts à faire de grandes concessions à la Russie pour y parvenir.

La dernière question, mais non la moindre, porte sur le conflit entre la Turquie et la Grèce à Chypre. Quelle est la position de l’État d’Israël ?

Les différends entre la Turquie et la Grèce se sont intensifiés au cours des derniers mois, dans ce conflit nous avons plutôt un rôle de médiateur. Bien sûr, les ambitions d’Erdogan et les différends énergétiques en Méditerranée ne doivent pas conduire à un conflit militaire, et nous avons explicitement lancé cet avertissement à Ankara. Bien sûr, nous connaissons les détails des interactions financières, sécuritaires et militaires étendues entre l’Égypte, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite avec la Grèce, et cela a été très efficace pour contrôler Erdogan.

Selon les données officielles de l’Institut turc de la statistique (TÜIK), de l’Assemblée des exportateurs turcs, de la Banque centrale (CBRT) et d’Israël, la Turquie a exporté 4,7 milliards de dollars vers Israël en 2020, classant le pays au neuvième rang sur la liste des consommateurs d’exportations turques la même année.

Au cours des quatre premiers mois de 2021, les exportations de la Turquie vers Israël ont augmenté de 35 % pour atteindre 1,8 milliard de dollars par rapport à la même période de l’année dernière, et Israël est devenu le huitième pays dans les exportations de la Turquie.

En 2011, les exportations de la Turquie vers Israël s’élevaient à 2,4 milliards de dollars, et Israël se classait au 17e rang des exportations de la Turquie.

En 2002, lorsque le Parti de la justice et du développement (AKP) d’Erdogan est arrivé au pouvoir, les exportations de la Turquie vers Israël s’élevaient à 850 millions de dollars par an. Ce chiffre a été multiplié par 4,5 en 18 ans.

Les importations de la Turquie en provenance d’Israël étaient de 1,5 milliard de dollars en 2020. Le volume du commerce extérieur entre la Turquie et Israël était de 6,2 milliards de dollars la même année. Le volume en question a été multiplié par 3,4 en 18 ans.

En 2020, la Turquie se classera au quatrième rang des importations totales d’Israël avec 6,2 %, suivie par la Chine, les États-Unis et l’Allemagne.

Propos recueillis par Aluf Benn

Aluf Benn est le rédacteur en chef du journal Haaretz. Il a suivi les dirigeants du pays, sa politique étrangère et sa sécurité nationale, couvrant six premiers ministres depuis Yitzhak Rabin jusqu’au second mandat de Benjamin Netanyahu, et rendant compte des guerres israélo-arabes et des efforts de paix depuis les accords d’Oslo en 1993.

Source : https://alufbenn.com/2022/01/01/senior-israeli-diplomat-yuval-rotem-explains-israels-bright-relations-with-turkey/

Ndlr:  Des soldats israéliens ont attaqué les militants du bateau Mavi Marmara, en mai 2010. Attaque qui s’est soldée par la mort de neuf Turcs de l’ONG IHH

Traduction: Olinda pour Arrêt sur info

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