Craig Murray


Par Craig Murray
Paru sur le blog de l’auteur sous le titre The Amesbury Mystery

Traduction Entelekheia

Les médias grand public semblent disposer d’une suite ininterrompue d’experts prêts à valider n’importe quelle propriété miraculeuse du «novichok », du moment qu’elle concorde avec la dernière théorie anti-russe du gouvernement. Hier soir, Newsnight a tiré de son chapeau un expert en armes chimiques pour nous dire que le « novichok » est « extrêmement tenace » et que par conséquent, celui qui a été utilisé contre les Skripal [puis jeté dans la nature] peut avoir gardé toute sa puissance, quelque part sous un buisson d’un parc.

Et pourtant, il y a seulement trois mois, nous avions eu cet exemple parmi des dizaines d’autres articles des médias grand public avec tous le même message, qui représentait la ligne officielle du gouvernement à ce moment :

« Le professeur Robert Stockman, de l’université de Nottingham, a dit que les traces d’agents innervants ne subsistaient pas. Il a ajouté, ‘Ces agents réagissent au contact avec de l’eau en se dégradant, y compris avec la simple humidité de l’air, et donc au Royaume-Uni, ils auraient une durée de vie très limitée. C’est probablement la raison pour laquelle les rues de Salisbury ont été nettoyées au jet par précaution – cela aurait suffi à détruire l’agent. »

En fait, la dégradation du « novichok » sur la poignée de porte à cause de la pluie avait été donnée comme raison de la survie des Skripal. Mais comme aujourd’hui, les propriétés de l’agent doivent servir une nouvelle version, elles ont encore muté.

Ce n’est pas la première fois. Vous vous souvenez de l’époque où le Novichok était la plus meurtrière des substances, beaucoup plus puissante que le VX ou le sarin, et causait la mort en quelques secondes ? Mais, quand ces effets de l’agent ont dû changer pour s’adapter à la version gouvernementale de l’affaire Skripal, ils ont trouvé des scientifiques pour expliquer qu’en fait non, le « novichok » avait une action plutôt lente, n’était que graduellement absorbé par la peau, et n’était pas si létal que ça.

Les scientifiques sont intéressants à observer. Il semble qu’ils soient plus que prêts à se porter volontaires pour attribuer les propriétés qui servent le mieux les histoires les moins plausibles du gouvernement en échange d’un cachet pour leur intervention sur un média, 5 minutes de célébrité et l’espoir d’une subvention pour leurs recherches.

Selon le Daily Telegraph d’aujourdhui, le malheureux Charlie Rowley est un héroïnomane enregistré, et si c’est vrai, le rasoir d’Occam suggère que c’est une explication bien plus plausible de son état actuel qu’un contact avec un agent innervant militaire inexplicablement tenace.

S’il est malgré tout vrai que deux attaques au « novichok » séparées ont été conduites à quelques kilomètres de chaque côté du laboratoire militaire de Porton Down, où du « novichok » est synthétisé et stocké à « des fins de tests », qu’est-ce que nous suggère le rasoir d’Occam sur la source de l’agent innervant ? C’est une question qu’aucun média grand public ne s’est posée.

Je suis un peu surpris par le tableau que les médias tentent de présenter sur Charlie Rowley et Dawn Sturgess, censément deux toxicomanes sans emploi et sans abri. Le Guardian et Sky News rapportent tous deux qu’ils étaient sans emploi, et pourtant Charlie vivait dans une maison toute neuve sur Muggleton Road à Amesbury, une zone assez chère. Selon Zoopla, les maisons y dépassent les 430 000 livres et les moins chères sont à 270 000 livres. Elles sont toutes très récentes et situées dans un nouveau lotissement résidentiel encore en construction.

Charlie Rowley and Dawn Sturgess ont tous deux des pages Facebook actives, et l’un des « Likes » de Charlie est un courtier hypothécaire, ce qui est logique étant donnée sa maison flambant neuve. Ils n’accordent pas de prêts hypothécaires à des toxicomanes sans emploi, et peu d’entre ces derniers habitent des zones résidentielles neuves. Au vu de leurs pages Facebook, Charlie et Dawn semblent tous deux très sociables, en particulier Dawn, qui compte de nombreux amis dans l’enseignement. Même si elle a été sans abri à une étape de sa vie, elle est clairement bien intégrée dans sa communauté.

Naturellement, aucun des reportages ne fait mention de l’agent du MI6 Pablo Miller, qui reste l’objet d’une notification D [une injonction gouvernementale faite aux médias de se taire sur un sujet pour « raisons de sécurité nationale », NdT]. Je me demande si Miller connaît Rowley et Sturgess, qui vivent dans la même bourgade ? Souvenons-nous que Salisbury peut bien être une ville, mais sa population ne s’élève qu’à 45 000 habitants.

La chose la plus importante est bien sûr que Charlie et Dawn recouvrent la santé. Mais hier soir, même à cette étape précoce, comme pour toute la saga Skripal, le message que les services de sécurité tentent de délivrer ne tient pas debout. L’intervention du journaliste Mark Urban dans Newsnight était tout simplement écœurante ; il ne tentait même pas de cacher qu’il faisait de la propagande pour les services de sécurité, qui avaient dit à Urban (comme il l’a rapporté) que le téléphone de Ioulia Skripal « aurait pu » être sur écoute des Russes et qu’ils « auraient même pu » écouter ses conversations à travers le microphone de son téléphone. C’était une « nouvelle preuve » que les Russes étaient derrière tout ça.

En tant qu’ancien ambassadeur britannique, je peux vous affirmer avec certitude que, de fait, les Russes auraient pu mettre Ioulia sur écoute, mais que les services secrets britanniques l’ont assurément fait. Après tout, c’est leur travail, et des milliards de nos impôts sont affectés à ce type de surveillance. Si les mises sur écoute sont sérieusement présentées comme des preuves d’intentions meurtrières, le gouvernement britannique doit être très, très meurtrier.

Craig Murray, un proche collaborateur de Wikileaks, est historien et activiste des droits de l’homme. Il a été ambassadeur du Royaume-Uni en Ouzbékistan.

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