Par Moon of Alabama –  16 août 2018

L’objectif des États-Unis en Syrie est toujours le « changement de régime ». Le Pentagone montre clairement qu’il veut rester dans le pays même après la disparition d’État islamique. Un petit truc de propagande est maintenant utilisé pour continuer à justifier son occupation du nord-est du pays.

Le rapport de l’équipe de surveillance des sanctions du Conseil de sécurité de l’ONU sur EI, dont il est question ici, donne des chiffres qui sentent la connerie et la manipulation :

3- Certains États membres estiment que le nombre total de membres d’EI en Irak et en République arabe syrienne se situe actuellement entre 20 000 et 30 000 personnes, réparties à peu près également entre les deux pays. Parmi celles-ci, on compte encore des milliers de combattants terroristes étrangers actifs (2).

La note de bas de page (2) donne comme source :

(2) Informations venant d’un État membre.

Ce nombre élevé donné par un « État membre » est supérieur à toutes les évaluations antérieures. L’effectif initial d’EI a été estimé à quelques milliers de combattants et il a augmenté à mesure qu’il occupait du terrain et incorporait les forces auxiliaires locales et des combattants étrangers nouvellement arrivés. En septembre 2014, alors qu’EI approchait de son apogée, la CIA estimait à 31 000 le nombre total de ses combattants, en Syrie et en Irak. Ce nombre a diminué à mesure qu’EI a été repoussé des endroits qu’il occupait auparavant. De plus, il a perdu des dizaines de milliers de ses combattants à cause des bombes russes, syriennes, irakiennes et américaines, de l’artillerie et d’autres moyens militaires. En juillet 2017, le commandant général des forces spéciales américaines a déclaré que 60 000 à 70 000 combattants d’EI avaient été tués.

Les chiffres figurant dans le rapport du Surveillant des sanctions de l’ONU n’ont tout simplement aucun sens logique. Ils sont également contredits par des estimations antérieures qui estimaient le nombre de combattants actuel d’EI à quelques milliers. En décembre 2017, le président Trump a affirmé qu’il ne restait plus qu’un millier de combattants en Irak et en Syrie. Lors d’une conférence de presse du Pentagone du 5 juin, le porte-parole a été interrogé sur le nombre de combattants d’EI restants en Syrie. Il a répondu :

« En ce qui concerne les chiffres, on en a vu quelques-uns au cours des derniers mois. Vous avez entendu les porte-parole précédents les évaluer à entre 1 000 et 3 000. Vous avez vu beaucoup d’experts en la matière dire à peu près la même chose. Je n’ai rien à ajouter à cela. Ce que je voudrais ajouter c’est qu’un combattant d’EI est un combattant de trop, et c’est ce que nous cherchons. Nous cherchons à les vaincre. »

Mais il doit bien sûr y avoir une raison pour laquelle « certains États membres »donneraient à l’équipe d’observation de l’ONU un nombre aussi absurde.

Les États-Unis justifient leur occupation du nord-est de la Syrie en prétendant combattre EI sous le couvert légal de deux résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Aujourd’hui, alors qu’EI en Syrie s’est réduit à quelques dizaines de combattants, cette justification arrive à terme. Il est pourtant extrêmement important pour le Pentagone de présenter un nombre élevé, car EI est sa seule justification légale pour rester en Syrie. Il est douteux que le Congrès accepte une occupation prolongée si EI disparaissait.

Pour faire croire à un nombre élevé, le Pentagone utilise un vieux truc de propagande appelé un faux « multi-sourcing » [sources multiples].

Ce truc a été largement utilisé pendant la préparation de la guerre contre l’Irak. Scooter Libby, le chef d’état-major du vice-président Dick Cheney, a appelé des journalistes très coopératifs, Judith Miller du New York Times par exemple, et leur a parlé d’un renseignement « top secret » selon lequel l’Irak avait acheté des tubes d’aluminium pour construire des centrifugeuses servant à enrichir de l’uranium. (Les experts savaient que l’Irak achetait ces tubes pour fabriquer des mortiers militaires.) Mais le New York Times a publié l’absurdité « nucléaire » en première page de son édition du dimanche. Quelques heures plus tard, Dick Cheney et d’autres membres de l’administration Bush sont apparus dans les talk-shows du dimanche matin et ont confirmé l’histoire qu’ils avaient eux-mêmes planté.

L’histoire des tubes d’aluminium « nucléaires » était alors perçue comme provenant de deux entités et sources indépendantes, le New York Times et le vice-président Cheney et d’autres membres de l’administration Bush. Tout le monde y a donc cru.

Nous assistons maintenant à un système similaire. Un fait douteux, provenant d’une seule source, est décrit comme étant multi-sources. Un autre journaliste coopératif, cette fois Liz Sly du Washington Post, est utilisé pour diffuser ces fausses nouvelles :

« État islamique a peut-être encore plus de 30 000 combattants en Syrie et en Irak et semble s’être remis de certains de ses pires revers, selon deux nouveaux rapports qui remettent en question le fait que les militants sont aussi près de la défaite que l’armée américaine le suggérait jusqu’à maintenant.

(…)

Le rapport du gouvernement américain attribue ces chiffres au ministère de la Défense, mais reconnaît que ces estimations ‘ont varié considérablement d’une source à l’autre et au fil du temps’. Le rapport a été présenté au Congrès par le Lead Inspector General, un bureau créé en 2013 pour superviser les opérations militaires américaines anti-EI à l’étranger. Citant des fonctionnaires du ministère de la Défense, le rapport estime que le nombre de combattants se situe entre 15 500 et 17 100 en Irak et à 14 000 en Syrie.

Le deuxième rapport a été rédigé par l’Analytical Support and Sanctions Monitoring Team de l’ONU, qui surveille l’impact des sanctions de l’ONU, et présente un chiffre similaire. Citant des États membres sans préciser leurs noms, il déclare qu’il y aurait entre 20 000 et 30 000 combattants de l’État islamique à travers l’Irak et la Syrie, répartis à peu près également entre les deux pays. »

Le rapport du Lead Inspector General (pdf) dit :

« Le ministère de la défense a estimé qu’entre 15 500 et 17 100 combattants d’EI sont restés en Irak, bien que les estimations de ce nombre aient fortement varié selon les sources et au fil du temps. … (5)

(…)

À la fin du [2e] trimestre, on estimait qu’EI contrôlait encore environ 5 % de la Syrie et qu’il y avait environ 14 000 combattants dans le pays, bien que les estimations de l’effectif de leurs forces varient grandement selon la source. (38) »

La note de bas de page donne comme sources :

(5) Réponse du ministère de la défense à la demande d’information de l’inspection générale du ministère de la défense. 7/11/2018.

(…)

(38) Réponse du ministère de la défense à la demande d’information de l’inspection générale du ministère de la défense. 7/5/2018

L’Inspector General ne fait que répéter les chiffres que revendique le ministère de la Défense. Un article sur le rapport de l’IG par Al-Monitor dit que ces chiffres proviennent de la Defense Intelligence Agency. Cet article ne donne aucune source pour soutenir cette affirmation.

Les chiffres figurant dans le rapport de l’Analytical Support and Sanctions Monitoring Teamde l’ONU proviennent d’un « État membre » qui est très probablement les États-Unis. C’est le seul qui opère contre EI en Irak et en Syrie. Les chiffres figurant dans son rapport sont étonnamment semblables à ceux que le ministère de la Défense a donnés au Lead Inspector General. Les deux rapports ont été publiés la même semaine.

Il est fort probable que ces chiffres proviennent de la même source, de la Defense Intelligence Agency ou de quelqu’un d’autre au Pentagone qui l’a sorti du cul du secrétaire Mattis. Il est bien connu que Mattis veut que les États-Unis restent en Syrie le plus longtemps possible pour parvenir à un changement de régime par des moyens de pression « diplomatiques » :

« En Syrie, nous ne voulons pas nous retirer avant que les diplomates aient gagné la paix », a dit Mattis. « Vous gagnez le combat, et ensuite vous gagnez la paix. »

Le Washington Post prétend que ces chiffres, qui contredisent tous ceux que le Pentagone a précédemment donnés, proviennent de « deux nouveaux rapports », alors qu’il est assez évident qu’ils ne proviennent que d’une seule source.

Certains lecteurs du Post estimeront donc que c’est une information « confirmée », même s’il s’agit probablement d’une estimation sauvage qui se base plus sur les souhaits et l’intention de Mattis que sur la pensée logique ou la rigueur analytique.

Les États-Unis étendent leur infrastructure militaire et personnelle en Syrie malgré le terrain de plus en plus étroit qu’EI détient :

« Les dernières heures ont été témoins de l’entrée de plus de 250 camions transportant des armes, du matériel, des véhicules blindés et des machines dans des zones contrôlées par les Forces démocratiques syriennes. Ces envois provenaient de la frontière syro-irakienne et se dirigeaient vers les bases militaires des États-Unis et des forces occidentales dans plusieurs zones à l’est de l’Euphrate, et l’entrée de ce grand nombre d’armes vient après l’entrée de grandes quantités similaires envoyés dans les mêmes zones ces derniers jours et semaines, en plus de l’expansion des bases militaires de la Coalition dans la zone. »

Il ne faudra que quelques jours avant que ces faux nombres à propos d’EI soient cités pour justifier ces envois.

Moon of Alabama

Traduit par Wayan pour le Saker francophone

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