arabie saoudite

Crédit photo: Cradles


Autrefois destination qui plongeait les pèlerins musulmans dans l’expérience d’une foi commune, de l’unité et de l’égalité, la gestion du Hajj fonctionne aujourd’hui sur le moteur de la commercialisation, effaçant des siècles de tradition.

Par Omar Ahmed –  The Cradle – 4 juillet 2022

Le Hajj, pilier fondamental de l’Islam, devient lentement inaccessible à des millions de musulmans pour des questions de coût et de contrôle en Arabie Saoudite. Pourtant, les Irakiens organisent un pèlerinage annuel beaucoup plus important, sans tracas et avec beaucoup plus d’hospitalité.

On dit que l’hospitalité arabe est une partie légendaire et intégrale de la culture et des coutumes, et qu’elle peut être définie comme karam, ou générosité. Dans le contexte arabe, les principes de l’hospitalité, tels que l’accueil et l’hébergement d’un invité dans sa demeure, se retrouvent dans les traditions des trois religions abrahamiques, mais ils sont également ancrés dans les cultures et les rituels préislamiques associés à « l’hospitalité arabe bédouine ».

Pendant des siècles, celle-ci a été ancrée et pratiquée dans la ville sainte de La Mecque, en Arabie saoudite.

Toutefois, au cours des dernières décennies, l’hospitalité islamique à La Mecque a « dépassé ses frontières religieuses et sociales » pour se diriger vers « l’aspect économique de l’hospitalité », qui caractérise désormais l’expérience du pèlerinage du Hajj.

De nouvelles règles pour les fidèles

Le Hajj de cette année commencera le 7 juillet et verra une augmentation significative des pèlerins — 1 million, y compris les étrangers — par rapport aux restrictions mises en place pendant la pandémie pour les pèlerins, avec seulement 1 000 Saoudiens autorisés en 2020, suivis de 60 000 citoyens et résidents entièrement vaccinés par un système de loterie l’année suivante.

Toutefois, le nombre de pèlerins du Hajj cette année reste dérisoire par rapport aux niveaux d’avant la pandémie, soit 2.5 millions de participants du monde entier, représentant la richesse et la diversité de l’oumma du monde islamique qui entreprend un pilier fondamental de la foi.

Parmi les autres changements, citons les nouvelles règles introduites ce mois-ci par le ministère du Hajj du royaume, notamment celles concernant les musulmans occidentaux, qui doivent désormais demander un visa électronique sur un site Web gouvernemental, appelé Motawif.

L’agence de presse saoudienne a rapporté que « les pèlerins d’Europe, d’Amérique et d’Australie peuvent s’inscrire électroniquement » pour la saison du Hajj de cette année par le biais d’un portail en ligne qui « comprend diverses options de forfaits, des services d’assistance et un centre de communication multilingue ouvert 24 heures sur 24, en plus de la possibilité de délivrer des visas par voie électronique, ce qui facilitera les efforts des pèlerins pour accomplir le Hajj par des procédures faciles et accessibles ».

La foi en une loterie

En contournant les voies traditionnelles et établies du recours aux voyagistes et aux agents du Hajj, le service est censé « ramener les coûts à des prix compétitifs ». Néanmoins, cette décision a choqué et bouleversé de nombreux musulmans dont le voyage de toute une vie a été affecté par le nouveau système de loterie.

Outre la structure tarifaire coûteuse à plusieurs niveaux, le prix bas de gamme « Argent » commençant à 5 900 euros et le prix « Platine » à 9 700 euros, ceux qui pensaient avoir eu la chance de passer à travers le système ont déjà signalé des problèmes techniques, après avoir payé la totalité du prix et sans savoir où en était leur visa.

Commerce et capitalisme

Les pèlerins potentiels ne sont pas les seuls à être touchés : les agences de voyage musulmanes le sont aussi, car ce secteur devrait s’effondrer du fait que le gouvernement saoudien a supprimé l’intermédiaire ou l’homme du milieu, autrefois essentiel.

Depuis 2006, il est obligatoire de réserver les forfaits du Hajj auprès d’agences de voyage agréées qui assurent le transport et l’hébergement désigné.

Pourtant, ce à quoi nous assistons aujourd’hui est le dernier développement de la commercialisation du Hajj, avec le « capitalisme excessif » qui a eu lieu ces dernières décennies, dans un contexte de destruction quasi totale des anciens sites historiques islamiques du Hejaz.

… Et la politique, aussi

Ce n’est pas seulement la disparition de l’esthétique spirituelle du pèlerinage qui a entaché le Hajj, mais aussi les récentes controverses politiques, comme la révélation que l’un des investisseurs du portail Motawif a des liens étroits avec le Bharatiya Janata Party (BJP), le parti nationaliste hindou au pouvoir en Inde, qui a contribué et s’est fait complice de l’incitation à la haine anti-musulmane et de la mise en œuvre de politiques discriminatoires.

Dans le même temps, avant le pèlerinage, des groupes de défense des droits de l’homme ont lancé une campagne sur les réseaux sociaux intitulée « Le Hajj n’est pas sûr », faisant allusion aux accusations selon lesquelles les autorités saoudiennes ont attiré des pèlerins dissidents à l’étranger, avant de les détenir et de les rapatrier dans des pays où leur vie serait en danger.

Une hospitalité d’un autre âge

Comme nous l’avons déjà mentionné, les Mecquois ont, pendant des siècles, joué le rôle d’hôte arabe en accueillant les pèlerins dans leurs maisons, où ils étaient nourris, logés et traités comme des membres de la famille.

Dans certains cas, le propriétaire « quittait la majeure partie de la maison, ne gardant qu’une pièce sur le toit pour lui et sa famille ». C’était avant l’avènement des tours d’hôtels de luxe qui ornent aujourd’hui la ville sainte.

Malheureusement, ces traditions ne sont que cela : des traditions d’une époque révolue. Aujourd’hui, les pèlerins sont tenus par la loi de séjourner dans des hôtels coûteux, ce qui ajoute aux obstacles déjà en place.

Cependant, si les autorités saoudiennes ont peut-être oublié l’importance de l’hospitalité arabe dans le cadre du Hajj, ces idéaux sont toujours présents dans l’Irak voisin, notamment lors du pèlerinage annuel d’Arbaeen qui commémore le 40e jour après la tragédie de l’Achoura à Karbala.

Le pèlerinage d’Arbaeen a été interdit sous le règne de Saddam Hussein, puis fréquemment pris pour cible par les terroristes takfiris.

Néanmoins, il a été décrit comme le plus grand pèlerinage religieux annuel, attirant cinq fois plus de personnes que le Hajj.

Cela s’explique en grande partie par le fait qu’il est beaucoup moins coûteux et plus facile pour les pèlerins, pour la plupart chiites, mais cela montre aussi que des millions de personnes peuvent encore se rendre en pèlerinage sans avoir à payer des tarifs et des politiques exorbitants.

Une tradition toujours vivante en Irak

Reconnue en 2019 par l’UNESCO comme un patrimoine culturel immatériel de l’humanité, la prestation de services et l’hospitalité pendant Arbaeen a « des racines profondes dans la tradition irakienne et arabe de l’hospitalité » et « constitue une immense démonstration de charité par le biais du bénévolat et de la mobilisation sociale, et est considérée comme un élément déterminant de l’identité culturelle de l’Irak. »

Considérant qu’il s’agit d’un devoir, un grand nombre de personnes « consacrent leur temps et leurs ressources à fournir aux pèlerins des services gratuits le long de la route », notamment des camps de fortune (mawkibs) où des repas sont fournis gratuitement, et l’hébergement, toujours gratuit, chez l’habitant.

Lors de la procession de l’année dernière, Jay Palfrey, un Youtubeur britannique converti à l’Islam, a documenté sa participation à l’Arbaeen, la décrivant comme « l’une des plus grandes manifestations de bonté humaine, de générosité et de compassion dont vous serez jamais témoin ».

Malheureusement, le Hajj, qui est une obligation religieuse, deviendra plus difficile que jamais pour le commun des mortels, les profits passant avant les pèlerins comme priorité évidente.

Cependant, comme l’Irak continue de le montrer, il ne doit pas nécessairement en être ainsi.

Bien qu’elle s’éloigne progressivement de l’Arabie saoudite, où elle est la plus importante, la tradition et la culture de l’hospitalité arabe sont bien vivantes en Irak.

Omar Ahmed


Source : The Cradle

Traduction : lecridespeuples.fr

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