Slavoj Žižek –  2 Dec, 2018

Source: RT

Traduction : Dominique Muselet

Cette semaine, un sondage CNN a révélé que l’antisémitisme était bien vivant en Europe. Mais une question se pose : où s’arrête la critique légitime de la politique de l’État israélien et où commence l’antisémitisme ?

Les résultats de ce sondage sont intéressants et significatifs. On y découvre que 20 % des jeunes Français ne savent rien de l’Holocauste. Et que le même nombre de personnes croient que l’antisémitisme a sa source dans le comportement du peuple juif. Et un tiers des personnes interrogées trouvent que les Juifs ont trop d’influence.

Nous devons, bien sûr, condamner et combattre sans réserve toutes les formes d’antisémitisme, mais il nous faut néanmoins faire quelques observations.

Premièrement, il serait intéressant de comparer le pourcentage de ceux qui ont une vision négative des Juifs au pourcentage de ceux qui ont une vision négative des musulmans et des Noirs – juste pour s’assurer que nous ne trouvons pas une forme de racisme inacceptable et une autre normale.

Deuxièmement, il faut soulever ici le paradoxe de l’antisémitisme sioniste : de nombreux antisémites européens (et américains) ne veulent pas avoir trop de Juifs dans leur pays mais ils soutiennent pleinement l’expansion d’Israël en Cisjordanie. Alors, comment les comptabiliser ?

Cela nous amène à la question clé : comment mesurer l’antisémitisme ? Où s’arrête la critique légitime de la politique israélienne en Cisjordanie et où commence l’antisémitisme ? Il faut se pencher sur ce problème.

Selon l’endroit où l’on se trouve

L’un des meilleurs signes de la disparition progressive du sens de l’humour dans notre espace public est le détournement d’une métaphore caustique sur les négociations entre l’État d’Israël et les Palestiniens. Il y a une dizaine d’années, pendant des pourparlers de paix, le négociateur palestinien a expliqué que pendant qu’Israël négociait sur la manière de diviser la Cisjordanie, il y construisait progressivement de plus en plus de colonies.

Il a dit que les négociations avec les Israéliens faisaient penser à deux personnes qui discutent de la manière de partager une pizza. Mais pendant qu’ils discutent, l’une d’elles n’arrête pas de manger des parts de pizza.

Dans un récent documentaire sur la Cisjordanie, un colon raconte la même histoire : « Nos négociations avec les Palestiniens sont comme un débat sur la façon de couper une pizza pendant que nous en mangeons tout le temps des morceaux » mais ici plus d’humour noir, à la place, une satisfaction brutale et un sourire narquois.

Il y a quelque chose de vraiment troublant dans la façon dont le documentaire télévisé, dans lequel on entend le colon raconter l’histoire de la pizza, présente les colonies de Cisjordanie. Nous apprenons que ce qui a amené la majorité des nouveaux colons à s’installer dans les colonies n’était pas l’idéal sioniste mais le simple désir de vivre dans un habitat propre et agréable près d’une grande ville (Jérusalem, dans ce cas).

Ils expliquent que leur vie y est bien meilleure que dans une banlieue de Los Angeles : environnement verdoyant, air pur, eau et électricité bon marché, à proximité d’une grande ville facilement accessible par des autoroutes réservées. Sans compter toutes les infrastructures locales (écoles, centres commerciaux, etc.) moins chères qu’aux Etats-Unis, construites et entretenues par l’Etat israélien.

Le peuple invisible

Quant aux villes et villages palestiniens qui les entourent, ils sont fondamentalement invisibles et n’existent que sous deux formes : en tant que main d’œuvre bon marché pour les colonies avec des actes de violence occasionnels qui sont durement réprimés.

Bref, la majorité des colons vivent dans des bulles, isolés de leur environnement extérieur et se comportent comme si ce qui se passait hors de leurs bulles appartenait à un autre monde qui ne les concerne pas vraiment.

On comprend le rêve de ces colons en voyant le mur qui sépare la ville d’un colon de la ville palestinienne qui se trouve sur la colline voisine, quelque part en Cisjordanie. Sur le côté israélien du mur il y a une peinture de la campagne qui se trouve derrière le mur – mais sans la ville palestinienne, avec seulement la nature, l’herbe, les arbres… Est-ce que le fait de représenter l’espace au-delà du mur comme on voudrait qu’il soit : inhabité, vierge, et ne demandant qu’à être colonisé, n’est pas de la purification ethnique à l’état pur ?

Cela ne devrait-il pas nous faire douter de la réelle volonté de paix d’Israël au Moyen-Orient ? Bien sûr que si. Parce que les colons et les occupants d’une manière générale veulent toujours la paix, après avoir obtenu ce qu’ils veulent, pour pouvoir jouir tranquillement de ce qu’ils se sont approprié.

Il ne fait aucun doute qu’en 1941, après que l’Allemagne a réussi à occuper la majeure partie de l’Europe, elle voulait aussi sincèrement la paix (tout en combattant impitoyablement toute forme de résistance alors qualifiée de terroriste). A propos du terme « colonisation« , il faut rappeler qu’il y a un siècle, les premiers sionistes eux-mêmes l’utilisaient pour qualifier leur entreprise.

Pour boucler la bouche, je dois dire que si quelqu’un considère que ces lignes sont antisémites, il ou elle non seulement se trompe totalement, mais qu’en outre, il ou elle met en danger ce qui est le plus précieux dans la tradition juive.

Slavoj Žižek

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