10 octobre 2023 – Israël a déclaré un « siège complet » sur Gaza et lancé des centaines de frappes aériennes, tuant plus de 1500 Palestiniens dans une région où vivent plus de 2,3 millions de personnes, dont la plupart sont des réfugiés qui n’ont nulle part où fuir. Une dizaine de mosquées ont été détruites par des frappes aériennes israéliennes depuis le début de l’opération Al-Aqsa Flood, menée par la résistance du Hamas.

Photo: Mohammed Zaanoun/ Activestills

Israël se déchaîne à nouveau et la population de Gaza est confrontée à un lent et tranquille processus d’éradication. Ce sont les États-Unis et leurs alliés européens qui financent et permettent cette situation.

Les mains les plus couvertes du sang des victimes palestiniennes et israéliennes du massacre en cours ne sont pas celle du Hamas ou du gouvernement Netanyahu, mais celles de l’Occident.

Certes, des combattants palestiniens ont mené une attaque brutale le week-end dernier contre des colonies israéliennes situées à la périphérie de la bande de Gaza. Mais cette attaque ne vient pas de nulle part. Elle n’était pas « non provoquée », comme Israël voudrait nous le faire croire.

En fait, les capitales occidentales savent exactement à quel point les Palestiniens de Gaza ont été provoqués, car ces mêmes gouvernements sont complices, depuis des décennies, du nettoyage ethnique des Palestiniens et de l’emprisonnement du reste de la population dans des ghettos, auxquels se livre Israël, avec leur soutien inconditionnel, sur l’ensemble du territoire.

Au cours des 16 dernières années, le soutien occidental à Israël n’a jamais faibli, alors même qu’Israël transformait l’enclave côtière de Gaza en la plus grande prison à ciel ouvert du monde, et se soumettait les Palestiniens emprisonnés à d’effroyables torture et expérimentations.

La nourriture et l’électricité ont été rationnées, les nécessités de base de la vie leur ont été refusées, l’accès à l’eau potable leur a été peu à peu supprimé et les hôpitaux n’ont pas pu recevoir de fournitures et d’équipements médicaux.

Les gouvernements occidentaux ne peuvent pas dire qu’ils ne savaient pas. Ils ont été informés en temps réel des crimes commis par Israël : dans des câbles confidentiels émanant de leurs propres fonctionnaires d’ambassade et dans d’innombrables rapports d’organisations de défense des droits de l’homme documentant le régime d’apartheid auquel Israël soumettait les Palestiniens.

Pourtant, les hommes politiques occidentaux n’ont jamais rien fait ; ils ne sont jamais intervenus ; ils n’ont jamais essayé d’exercer le minimum de pression sur Israël. Pire, ils ont récompensé Israël en lui apportant un soutien militaire, financier et diplomatique sans faille.

Des « animaux humains »

L’Occident n’est pas moins responsable de la situation actuelle qui voit Israël intensifier son traitement barbare de Gaza. Le ministre de la défense, Yoav Gallant, a décidé cette semaine de renforcer le siège de Gaza en interrompant l’approvisionnement en nourriture et en électricité, ce qui constitue un crime contre l’humanité.

Il a qualifié la population palestinienne de l’enclave – hommes, femmes et enfants – d’ « animaux humains ».

La déshumanisation, comme l’histoire l’a prouvé à maintes reprises, est le prélude à des exactions et des horreurs toujours plus grandes.

Comment l’Occident a-t-il réagi ?

Le président Joe Biden a déclaré – avec satisfaction – qu’une « longue guerre » s’annonçait entre Israël et le Hamas. Washington semble apprécier les longues guerres, qui sont une aubaine pour ses industries d’armement et font oublier ses problèmes intérieurs.

Un porte-avions américain est en route. Les autorités se préparent déjà à envoyer des missiles et des bombes qui seront utilisés une fois de plus pour tuer des civils palestiniens depuis les airs, ainsi que des munitions pour que les troupes israéliennes mitraillent les communautés palestiniennes lors de l’invasion terrestre à venir.

Et, bien sûr, il y aura beaucoup de fonds supplémentaires pour Israël – de l’argent qui ne peut jamais être trouvé quand les citoyens américains les plus vulnérables en ont besoin.

Ces fonds viendront s’ajouter aux quelque 4 milliards de dollars que Washington envoie actuellement chaque année à un gouvernement israélien composé de fascistes autoproclamés et de suprématistes ethniques dont l’objectif explicite est d’annexer les derniers fragments du territoire de la Palestine aussitôt que Washington leur donnera le feu vert.

Le Premier ministre britannique Rishi Sunak veut être le premier de la classe en matière de soutien inconditionnel à Israël, qui est en train d’infliger une punition collective aux Palestiniens de Gaza en les massacrant aussi aveuglément que le Hamas l’a fait avec les fêtards israéliens [information non confirmée, probablement mensongère – NdT] le week-end dernier.

Un drapeau israélien géant et illuminé a été placé sur la façade de la maison la plus connue de Grande-Bretagne : le 10 Downing Street, la résidence officielle de Sunak.

Le Premier ministre a offert une « assistance militaire » et des « renseignements », vraisemblablement pour aider Israël à bombarder la population enfermée dans la cage de Gaza.

Souffrir en silence

La vérité est que cette catastrophe ne serait jamais arrivée si les puissances occidentales ne s’étaient pas laissées lâchement achetées ou convaincre de fournir une couverture diplomatique à la brutalité d’Israël à l’égard du peuple palestinien, décennie après décennie.

Sans ce soutien indéfectible et sans la complicité des médias occidentaux qui ont blanchi les vols de terres par les colons et l’oppression des soldats en qualifiant tout cela de « crise humanitaire », Israël n’aurait jamais pu s’en tirer avec ses crimes.

L’Etat hébreu aurait été contraint de parvenir à un véritable arrangement avec les Palestiniens – et non aux accords d’Oslo bidon qui n’avaient pour but que de piéger les « bons » dirigeants palestiniens pour qu’ils participent à l’asservissement de leur propre peuple.

Israël aurait également été contraint de normaliser véritablement ses relations avec ses voisins arabes, au lieu de les intimider pour qu’ils acceptent une Pax Americana au Moyen-Orient.

A la place, Israël a été soutenu dans son escalade impitoyable, que les médias occidentaux couvraient en vantant le « calme » ou la « tranquillité » apparentes – jusqu’à ce que les Palestiniens tentent de riposter à leurs bourreaux.

Ce n’est qu’à ce moment-là que le terme « escalade » a commencé à être utilisé. Ce sont toujours les Palestiniens qui « font monter la tension ». L’état permanent d’oppression infligé par Israël peut alors être reconnu en toute sécurité et qualifié de « riposte ».

Les Palestiniens sont censés souffrir en silence. Car s’ils se faisaient entendre, ils risqueraient de rappeler aux opinions publiques occidentales à quel point les appels des dirigeants occidentaux à un « ordre fondé sur des règles » sont mensongères et égoïstes.

Retour à l’âge de pierre

Où cette complaisance sans fin de l’Occident va-t-elle mener ?

D’ores et déjà, Israël s’enhardit à exprimer clairement ses intentions à l’égard des deux millions d’habitants de Gaza. Il existe un mot pour désigner ses décisions, un mot que nous ne sommes pas censés utiliser pour éviter d’offenser ceux qui la mettent en œuvre, ainsi que ceux qui la soutiennent discrètement.

Qu’il s’agisse d’une intention ou d’un résultat, le fait qu’Israël affame les civils, les laisse sans électricité, les prive d’eau potable et empêche les hôpitaux de soigner les malades et les blessés – de soigner ceux qu’Israël a bombardés – cela s’appelle une politique génocidaire.

Les gouvernements occidentaux le savent aussi. Car les dirigeants israéliens ne leur ont jamais caché ce qu’ils font.

Il y a quinze ans, peu après l’instauration par Israël du siège asphyxiant de Gaza par voie terrestre, maritime et aérienne, le vice-ministre de la défense de l’époque, Matan Vilnai, a déclaré qu’Israël était prêt à perpétrer une « Shoah » – le mot hébreu pour Holocauste – sur Gaza. Si les Palestiniens veulent éviter ce sort, a-t-il dit, ils doivent se laisser enfermer à Gaza sans protester.

Six ans plus tard, Ayelet Shaked, qui allait bientôt être nommée ministre israélienne de premier plan, a déclaré que tous les Palestiniens de Gaza étaient « l’ennemi », y compris « les personnes âgées et les femmes, les villes et les villages, les biens et les infrastructures ».

Elle a appelé Israël à tuer les mères des combattants palestiniens qui résistent à l’occupation afin qu’elles ne puissent pas donner naissance à d’autres « petits serpents » – des enfants palestiniens.

Lors des élections générales de 2019, Benny Gantz, alors chef de l’opposition et futur ministre de la défense, a fait campagne avec une vidéo qui rappelait son passage héroïque à la tête de l’armée israélienne, lorsque « des pans entiers de Gaza ont été renvoyées à l’âge de pierre ».

En 2016, un autre général, Yair Golan, qui était à l’époque le commandant en second de l’armée israélienne, a comparé la situation en Israël à la période qui a précédé l’Holocauste en Allemagne.

Invité à commenter la remarque de Golan lors d’une interview cette année, le général à la retraite Amiram Levin a reconnu que ce que la vie des Israéliens ressemblait de plus en plus à celle qu’ils subissaient en Allemagne nazie. « Cela fait mal, ce n’est pas agréable, mais c’est la réalité ».

Le sang de Gaza

Les dirigeants occidentaux ont vu tout cela : les civils palestiniens – la moitié de la population de l’enclave est constituée d’enfants – ont été affamés, privés d’eau potable, privés d’électricité, privés de soins médicaux appropriés et soumis à d’horribles bombardements répétés.

Selon la pratique bien connue du « en même temps », les Occidentaux ont fait semblant d’attacher de l’importance à la subtilité juridique de la « proportionnalité », tout en encourageant Israël en l’assurant de leurs « liens indéfectibles » et de son « droit incontestable » à la « légitime défense ».

L’Occident n’a pas hésité à se faire l’écho de personnalités comme Gallant. Les Palestiniens n’étaient pas des êtres humains capables d’agir. Ils n’étaient pas des personnes luttant pour leur liberté et leur dignité.

Ils n’étaient pas un peuple résistant à l’occupation et à la dépossession, comme ils en avaient pleinement le droit en vertu du droit international – un droit que le monde revendique lorsqu’il s’agit des Ukrainiens.

Non, ils étaient soit les victimes, soit les soutiens de leurs dirigeants « terroristes ». Et par conséquent, ils ont donc été traités par l’Occident comme s’ils avaient perdu toute valeur et tout droit d’être entendus et d’être traités comme des êtres humains.

Les hommes politiques et les médias occidentaux attendent des Palestiniens de Gaza qu’ils restent tranquillement dans leur prison, qu’ils se mordent les lèvres pour ne pas hurler sous la torture, bref qu’ils souffrent en silence pour ne pas troubler les consciences occidentales.

Il faut le dire haut et fort. La population de Gaza est confrontée à un lent et silencieux processus d’annihilation. Et ceux qui le financent, ceux qui le permettent, ce sont les États-Unis et leurs alliés européens.

Ce sont eux qui ont les mains trempées dans le sang de Gaza.

Jonathan Cook

Jonathan Cook a obtenu le Prix Spécial de journalisme Martha Gellhorn. Il est le seul correspondant étranger en poste permanent en Israël (Nazareth depuis 2001).

Source:  Middle East Eye, 11 octobre 2023 – Traduction Dominique Muselet