Par Gilad Atzmon

Paru le 18 septembre 2018 sur le blog de l’auteur sous le titre The Yom Kippur Syndrome

Traduit par Eve Harguindey

Un message de Gilad Atzmon aux Juifs

Quand la guerre du Kippour a éclaté, il y a 45 ans, j’avais 10 ans.  Je me souviens qu’il y avait beaucoup de peur tout autour de moi. Israël était mon foyer et il était sur le point d’être anéanti. C’est ce que je croyais à l’époque, et c’est ce que tout le monde autour de moi répétait. Nous avions tous été pris au dépourvu.

Mon père a été appelé par l’armée de l’air aux premières heures du Yom Kippour (6 octobre 1973). On n’a pas eu de ses nouvelles pendant quelques semaines. Nous ne savions pas s’il était vivant. En fait, nous avions de bonnes raisons de croire qu’il ne l’était pas. Nous étions très inquiets. Pour les adultes autour de moi, les premiers jours de la guerre ont été un rappel de la Shoah. Les dirigeants israéliens, Golda Meir et Moshe Dayan, ainsi que le haut commandement militaire israélien apparaissaient perplexes et hésitants à la télévision. Leur message était : « L’avenir n’est pas clair, nous pourrions même assister à la destruction du 3ème temple ».

Des années plus tard, lorsque je suis devenu un lecteur avide d’histoire et de textes militaires, il m’est apparu clairement que la peur collective de la Shoah dans laquelle nous nous sommes plongés était une manifestation du trouble de stress pré-traumatique juif (SSPT). Nous étions tourmentés par une peur fantasmée. Ni l’ armée syrienne ni l’armée égyptienne n’avaient l’intention de « détruire Israël », d’ « anéantir l’État juif » ou de « jeter les Juifs à la mer ». Leurs objectifs militaires étaient, en fait, très limités. Ni les Égyptiens ni les Syriens ne souhaitaient étendre leur opération militaire terrestre au-delà de quelques kilomètres dans le Sinaï et sur les Hauteurs du Golan. Les deux armées arabes dépendaient des missiles sol-air soviétiques qui limitaient considérablement la supériorité aérienne d’Israël au-dessus du champ de bataille. Le parapluie des missiles soviétiques fournissait environ 10 milles de couverture anti-aérienne et les armées arabes n’avaient pas l’intention d’aller au-delà de cette zone « sûre ».

Il m’a fallu des années pour comprendre que la panique d’Israël pendant les premiers jours de la guerre a conduit à de graves bévues militaires (comme la contre-offensive désastreuse des FDI du 8 octobre). Cette panique était alimentée par la projection. Croyant que les Arabes étaient sur le point de jeter les Juifs à la mer, les généraux et les membres du cabinet israéliens ont réagi irrationnellement et gaspillé leurs forces de réserve limitées dans une contre-offensive qui a échoué et coûté de nombreuses vies israéliennes.

Mais pourquoi les Israéliens ont-ils cru que les Arabes allaient les jeter à la mer ? Pourquoi ont-ils supposé que les armées arabes étaient meurtrières ou peut-être génocidaires ? Pourquoi le Premier ministre Golda Meir et le ministre de la Défense Moshe Dayan ont-ils cru que le « 3ème temple » était sur le point d’être détruit ?  Simple, parce que les Israéliens étaient et sont toujours poussés par des penchants mortels vis-à-vis leurs voisins. Ce sont les Israéliens qui ont littéralement jeté les Palestiniens à la mer en 1948. Les Israéliens paniquaient parce qu’ils projetaient leurs propres symptômes sur les Arabes.

Dans The Wandering Who‘ (Quel Juif errant ?) , j’élabore sur la projection dans le contexte du ‘stress prétraumatique’ juif. Le principe en est simple. Plus on est meurtrier et sinistre, plus on a peur des autres. Les humains ont tendance à attribuer leur propre raisonnement et leurs propres symptômes aux autres. Par conséquent, plus on est menaçant, plus on croit que l’autre l’est.

Les Israéliens attribuent constamment leurs propres symptômes racistes et barbares aux Palestiniens. La possibilité qu’un Palestinien ou un Arabe soit aussi impitoyable que les FDI provoque une panique réelle et totale chez les Israéliens. L’idée que les Palestiniens, par exemple, voudraient déplacer un quart des citoyens israéliens et massacrer les Israéliens comme les FDI l’ont fait à Gaza à de nombreuses reprises doit susciter la terreur parmi les Israéliens et pour une bonne raison.

Mais cet état d’anxiété collective n’est pas propre aux Israéliens ; il est ancré dans la culture juive. Fondamentalement, les Juifs sont tourmentés par l’antisémitisme parce qu’ils supposent que leur propre « haine des goys » se reflète dans la « haine des Juifs » de leurs voisins gentils. Comme Martin Heidegger l’a fait remarquer dans les années 1930, les Juifs s’opposaient chez les nazis au racisme qu’ils reconnaissaient en eux-mêmes. Heidegger écrivait dans ses carnets noirs : le peuple juif, avec son talent pour le calcul, s’opposait avec véhémence aux théories raciales des nazis parce que « eux-mêmes ont longtemps vécu selon le principe de la race ».

En 1973, Israël croyait que les Arabes voulaient les éradiquer parce que c’est exactement ce que les Israéliens auraient voulu faire aux Arabes.

Le syndrome

La projection n’est qu’un aspect de la guerre du Yom Kippour. Je suppose que, du moins d’un point de vue philosophique, l’aspect le plus intéressant de la guerre de 73 a été qu’elle a marqué le passage soudain d’une « hubris » maniaque judéo-centrée à la mélancolie, l’apathie et la dépression.

Après leur victoire militaire exceptionnelle de 1967, les Israéliens ont développé une attitude arrogante et irrespectueuse envers les Arabes et leurs capacités militaires. Les services de renseignements israéliens ont prédit qu’il faudrait des années pour que les armées arabes se rétablissent. L’armée israélienne ne croyait pas que le soldat arabe avait la capacité de se battre, encore moins de remporter une victoire.

Mais le 6 octobre 1973, les Israéliens ont eu une surprise ravageuse. Cette fois, le soldat arabe était très différent. La stratégie militaire israélienne qui reposait sur la supériorité aérienne et les manœuvres au sol rapides appuyées par des chars a été écrasée en quelques heures seulement. Les Egyptiens et les Syriens aidés par les nouveaux missiles antichars et sol-air soviétiques ont réussi à démanteler la puissance israélienne. Dans les premiers jours de la guerre, Israël a subi de lourdes pertes et, comme indiqué plus haut, les dirigeants et le haut commandement israéliens étaient dans un état de désespoir. Ce type de crise n’était pas nouveau pour les Juifs. Il est toujours symptomatique de la culture juive d’être « surpris » et submergé par la résistance farouche des Goyim.

Le fiasco militaire israélien de la première phase de la guerre a été la répétition d’un syndrome tragique aussi vieux que les Juifs eux-mêmes. L’orgueil juif qui est animé par un fort sens de l’élection et qui entraîne à maintes reprises des conséquences horribles est ce que j’appelle « le syndrome du Yom Kippour ».  Le syndrome peut être défini comme un enchaînement répété d’événements qui poussent les sociétés juives vers un sentiment irrationnel extrême de fierté, d’arrogance, de confiance en soi et d’aveuglement envers les autres et la tragédie qui en découle inévitablement.

Le 6 octobre, les Israéliens ont réalisé qu’ils avaient largement sous-estimé leurs ennemis. Mais ce n’était pas la première fois qu’une telle erreur se produisait dans l’histoire juive. Chaque désastre juif est, dans une certaine mesure, une répétition du syndrome du Yom Kippour. Dans les années 1920, l’élite juive de Berlin se vantait de son pouvoir. Certains Juifs riches étaient convaincus que l’Allemagne et sa capitale étaient des territoires occupés par les Juifs. A l’époque, quelques Juifs allemands dominaient le secteur bancaire et influençaient la politique et les médias en Allemagne. En outre, l’école de Francfort ainsi que d’autres écoles de pensée juives se consacraient ouvertement au déracinement culturel des Allemands, tout cela au nom du « progrès », de la « politique ouvrière », de la phénoménologie et du marxisme culturel. Puis, presque de nulle part, en ce qui concerne les Juifs allemands, un raz-de-marée de ressentiment est apparu. On connaît la suite.

Mais y avait-il vraiment eu un changement soudain dans la conscience allemande ? L’ « antisémitisme » allemand aurait-il dû être une surprise ? Pas du tout. Tous les signes nécessaires étaient présents depuis un certain temps. En fait, les sionistes primitifs tels que Herzl et Nordau avaient prédit correctement l’inévitable montée des sentiments anti-juifs européens. Mais l’orgueil juif a empêché l’élite juive de Berlin d’évaluer l’opposition croissante autour d’elle. Le syndrome du Yom Kippour.

On pourrait en dire autant du Lobby juif, de l’AIPAC, des clubs des Amis d’Israël en Grande-Bretagne, du Bureau des délégués juifs (britanniques), des trois journaux juifs britanniques qui, au nom des Juifs britanniques, ont déclaré la guerre à Jeremy Corbyn et au Parti travailliste. Ces lobbies et institutions juives qui cherchent sans relâche à influencer les affaires étrangères occidentales et le Parti travailliste en particulier : saisissent-ils le niveau de ressentiment et le désastre potentiel qu’ils apportent à leurs congénères juifs ?

Le Juif peut-il se remettre du syndrome de Yom Kippour ? Le Juif peut-il détecter le ressentiment à mesure qu’il grandit et modifier ses façons de faire ?  Tout ce qu’il faut, c’est s’éloigner de la croyance qu’on est le peuple élu. Mais une fois dépouillé de sa qualité d’élu, que reste-t-il du Juif ou pour le Juif ?

C’est peut-être la question la plus dévastatrice et la véritable signification du syndrome existentiel du Yom Kippour ; il n’y a pas d’échappatoire idéologique collective juive pour le Juif. Le sionisme n’a pas réussi à en fournir les moyens et les soi-disant « anti-sionistes » n’ont rien fait d’autre que de former leurs propres enclaves d’élection racialement exclusives à l’intérieur de de qui reste de la soi-disant « gauche ».

Le seul moyen d’échapper au syndrome du Yom Kippour est personnel et individuel. Essayez de quitter la tribu tard dans la nuit, de ramper sous la clôture du ghetto, de creuser un tunnel sous le  » mur de séparation  » si nécessaire, puis une fois en terre libre, avancez tranquillement et modestement vers l’humain et l’universel.

Bonne chance

Gilad Atzmon

Gilad Atzmon est né en Israël en 1963 et a reçu sa formation musicale à l’Académie de musique Rubin à Jérusalem. Multi-instrumentiste, il joue du saxophone soprano, alto, ténor et baryton, de la clarinette, de la zurna et des flûtes.

Jusqu’en 1994 il a été producteur-arrangeur pour différents projets israéliens de danse et de rock, jouant en Europe et aux USA de la soul music juive. Fortement impliqué dans la scène musicale israélienne et il a enregistré pour Ofra Haza, Yeuda Poliker et beaucoup d’autres. Il a également fait des tournées avec Memphis Slim et a soutenu beaucoup de noms internationaux du jazz tels que Jack De Johnette, Michel Petrucciani, Richie Byrach et beaucoup d’autres.

Arrivé au Royaume-Uni en 1994, Atzmon a alors éprouvé un intérêt à jouer de la musique du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et de l’Europe de l’Est, une idée qui le démangeait depuis des années. Il a fondé l’Orient House Ensemble et a commencé à redéfinir ses propres racines à la lumière de la réalité politique. Depuis l’Orient House Ensemble s’est produit dans le monde enteir.

Atzmon est aussi un auteur prolifique et souvent controversé : ses essais circulent beaucoup et ses deux romans Guide to the perplexed et My One And Only Love ont été traduits l’un dans l’autre en 24 langues.

Au fil des années la musique de Gilad Atzmon s’est muée plus en plus en un hybride culturel. En tant que chef de formations (du quartet au septet) et joueur d’instruments à anches, il stupéfie ses auditeurs par son style personnel puissant qui combine le grand art du bebop et les racines moyen-orientales d’une façon sophistiquée et parfois ironique. Influencées par l’approche puissante de Coltrane au saxo, les performances live de Gilad sont simplement éblouissantes et à couper le souffle.

En tant que membre des Blockheads, Gilad a également enregistré et joué avec des artistes comme Ian Dury, Robbie Williams, Sinead O’Connor et Paul McCartney. Gilad a aussi enregistré avec Robert Wyatt, les Waters Boys et beaucoup d’autres. L’Orient House Ensemble est consitué d’Asaf Sirkis aux percussions, Yaron Stavi à la basse et Frank Harrison au clavier.

Source: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=24082

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