Bush et Cheney. (Archives nationales des États-Unis, Wikimedia Commons.)

Réagissant aux mesures prises par les États-Unis après les événements du 11 septembre 2001, John Whitbeck, avocat international chevronné, a écrit un article sur l’utilisation et l’abus du mot “terrorisme” pour Global Dialogue, un trimestriel publié à Nicosie, où il a été publié dans le numéro du printemps 2002 de la revue. Il a également été publié dans Politica Exterior, une publication madrilène, et dans la revue viennoise International. Whitbeck, qui réagit maintenant à la crise de Gaza et au barrage de propagande auquel nous sommes quotidiennement soumis, l’a republié le mois dernier dans son bulletin d’information distribué à titre privé. C’est cette version, considérablement étoffée par rapport à l’original, que nous proposons aujourd’hui aux lecteurs.

Comme on le constatera aisément, certaines références de Whitbeck renvoient naturellement au moment où il a écrit pour la première fois sur le “terrorisme” et ses significations. Nous pensons que cela ne remet pas en cause la date de son article, mais révèle plutôt la pertinence constante de ses observations. Il nous livre, nous semble-t-il, une étymologie historique et politique d’un terme qui n’a cessé d’être utilisé de manière insidieuse au cours des 23 dernières années.

Nous sommes heureux d’accueillir John Whitbeck dans nos pages.

Patrick Lawrence et C. M. 


Le ‘Terrorisme’, ce terme insidieux

Il recèle de nombreux dangers.

Par John V. Whitbeck

La plus grande menace pour la paix mondiale et la société civile aujourd’hui est clairement le “terrorisme” – et non pas le comportement auquel le mot est associé, mais pour le terme en lui-même. Puisque le mot “terrorisme” (comme le comportement auquel il est appliqué) ne pourra jamais être éradiqué, il est impératif de l’exposer pour ce qu’il est : un mot.

Pendant des années, les gens ont récité (souvent avec un sourire ironique) les truismes selon lesquels “le terrorisme d’un homme est le combattant de la liberté d’un autre” et que “le terrorisme, comme la beauté, est dans l’œil de celui qui regarde”. Cependant, alors que l’unique superpuissance mondiale a déclaré une guerre mondiale et illimitée “contre le terrorisme”, proclamant que cette “guerre” ne fait que commencer et promettant de persévérer jusqu’à la “victoire”, la subjectivité notoire de ce mot n’est plus un sujet de plaisanterie..

Ce n’est pas un hasard s’il n’existe pas de définition commune du “terrorisme”, le terme étant si subjectif qu’il est dépourvu de toute signification inhérente. En même temps, il est extrêmement dangereux, car nombreux sont ceux qui pensent qu’il a un sens, et beaucoup d’autres en usent et en abusent en l’appliquant à tout ce qu’ils détestent comme un moyen d’éviter et de décourager toute pensée et discussion rationnelles et, souvent, d’excuser leur propre comportement illégal et immoral.

Les formulations précises ne manquent pas pour qualifier les divers actes auxquels le mot “terrorisme” est souvent appliqué. “Meurtre de masse”, “assassinat”, “incendie criminel” et “sabotage” sont autant d’expressions possibles (auxquels on peut ajouter, le cas échéant, l’expression “pour des raisons politiques”). Toutefois, ces formulations précises n’ont pas l’impact écrasant, diabolisant et décourageant du mot seul “terrorisme”, lui conférant précisément le charme requis pour ses utilisateurs les plus cyniques et les plus dépourvus de principes. Si quelqu’un commet un “meurtre de masse à motivation politique”, les gens peuvent être curieux de connaître la cause ou les griefs qui ont inspiré un tel crime, mais aucune cause ni aucun grief ne peut justifier (ni même expliquer) le “terrorisme” tout court, qui, toutes les personnes bien pensantes doivent en convenir, incarne le mal absolu.

Des crimes tels que le “meurtre”, l’“incendie criminel” et le “sabotage”, ainsi que leurs diverses gradations, figurent déjà dans les textes de loi, ce qui rend inutile et non souhaitable une législation pénale spécifique pour le “terrorisme” en tant que tel. La création de délits et de peines distincts pour les infractions “terroristes” introduit un élément totalement subjectif dans le droit pénal, qui, pour être juste et être perçu comme tel, devrait se fonder rigoureusement sur ce qu’une personne a fait, et non sur les raisons pour lesquelles elle l’a fait (et encore moins qui elle est ou à qui elle l’a infligé).

Un crime qualifié de “terrorisme” est presque toujours puni plus sévèrement que le même acte sans l’étiquette “terrorisme”. Ainsi, tuer pour faire avancer une cause à laquelle on croit profondément est jugé plus répréhensible que de tuer parce qu’on n’aime pas la victime, ou qu’on veut lui voler son bien. On peut comprendre que les gouvernants considèrent la première motivation comme plus dangereuse. L’équilibre moral et éthique entre les deux motivations est moins clair.

Toute analyse impartiale de l’utilisation du mot “terrorisme” montre également que le choix d’utiliser ou non cette qualification est souvent pas fonction de l’acte en lui-même, mais de la personne qui le commet. Avant le retrait des forces d’occupation israéliennes du Sud-Liban, le Premier ministre français Lionel Jospin, en visite dans la région, a profité d’une conférence de presse pour dénoncer publiquement comme des “actes terroristes” les attaques des combattants du Hezbollah contre les forces d’occupation israéliennes à l’intérieur du Liban. M. Jospin a semblé sincèrement surpris lorsque, le lendemain, les Palestiniens lui ont lancé des pierres alors qu’il quittait une réunion avec le président Yasser Arafat à Ramallah. Il n’aurait pas dû l’être.

Il ne serait jamais venu à l’esprit de M. Jospin de qualifier d’“actes terroristes” les attaques des résistants français contre les forces d’occupation allemandes en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Ces combattants sont les plus grands héros de la France. Pourtant, objectivement, il n’y a pas de distinction entre les deux luttes résistantes. La seule distinction est de savoir qui résiste à qui – une distinction évidentes aux yeux d’un public arabe ou musulman.

Jospin, un homme sans doute fondamentalement honnête, n’avait certainement pas l’intention de faire une démonstration de racisme et de sectarisme lors de sa conférence de presse. Pour quelqu’un qui a été élevé en Occident, où le racisme anti-arabe est la seule forme de racisme socialement acceptable (où il est en fait presque obligatoire aux plus hauts niveaux de la société), où l’islamophobie est un phénomène historique et social profondément enraciné et où la propagande anti-arabe et anti-musulmane est implacable et rarement remise en question, c’est sorti tout naturellement.

Arabes et musulmans sont parfaitement conscients de la tendance répandue en Occident (et en particulier aux États-Unis) à ne pas les considérer comme des êtres humains à part entière ou, du moins, à ne pas les considérer comme des êtres humains dignes des droits de l’homme fondamentaux. L’approbation enthousiaste par l’Occident (et en particulier par les États-Unis) de la transformation de la terre arabe de Palestine en État juif d’Israël (impliquant nécessairement la dépossession et la dispersion de la population palestinienne autochtone) et l’indifférence de l’Occident (et en particulier des États-Unis) à l’égard de la mort de plus d’un demi-million d’enfants irakiens de moins de cinq ans provoquée par les sanctions (comme l’a souligné l’ancienne secrétaire d’État Madeleine Albright), sans susciter d’indignation perceptible aux États-Unis, comme le “prix à payer” pour la politique irakienne de l’Amérique) ne s’explique pas autrement. Quiconque croit que les Arabes sont des êtres humains ne peut approuver le premier point de vue ni être indifférent au second. Il est logiquement et intellectuellement impossible d’adopter simultanément les deux.

La conscience qu’ont les Arabes et les Musulmans de leur déshumanisation aux yeux des Occidentaux – contribuant manifestement à exacerber le profond sentiment d’humiliation et de haine qui a donné lieu aux attentats du 11 septembre et au discret mais omniprésent sentiment de satisfaction des Arabes et des Musulmans à l’idée que quelqu’un avait enfin riposté – ne peut qu’être amplifiée par l’utilisation presque exclusive par l’Occident du terme diabolisant de “terrorisme”, en particulier depuis le 11 septembre, pour désigner des causes jugées justes par la plupart des Arabes et des Musulmans. Même lorsque l’adjectif “islamique” est omis, il semble sous-entendu, et compris.

Les Américains, en particulier, ne doivent pas se leurrer sur la véritable réaction arabe et musulmane aux attentats du 11 septembre, et sur les raisons de cette réaction. Le 30 janvier 2002, Arab News, principal journal anglophone d’Arabie saoudite, a publié l’article suivant à propos d’une interview accordée au New York Times par le directeur des services de renseignement d’Arabie saoudite, le prince Nawaf bin Abdul-Aziz Al-Saud :

“Le prince Nawaf a reconnu que la grande majorité des jeunes adultes saoudiens ont éprouvé de la sympathie pour la cause d’Oussama ben Laden après le 11 septembre … Un rapport américain confidentiel, tiré d’une enquête menée mi-octobre auprès de Saoudiens instruits âgés de 25 à 41 ans, a conclu que 95 % d’entre eux soutenaient la cause de Ben Laden … Il a attribué ce soutien au ressenti de la population à l’égard des États-Unis, justifié en grande partie par leur soutien indéfectible à Israël.”

Les guerres sont menées contre des pays et des peuples, et non contre des religions ou des épithètes subjectives, mais une “guerre contre le terrorisme” dont les cibles sont presque exclusivement musulmanes peut facilement être perçue par ceux ainsi visés et diabolisés, comme n’étant pas simplement une guerre contre les musulmans, mais une “guerre contre l’islam”. Une “guerre contre le terrorisme” qui qualifie pratiquement toute initiative déployée par les Arabes et les musulmans pour redresser des torts profondément ressentis comme étant non seulement illégitimes mais criminels, et qui traite les Arabes et les musulmans en général comme intrinsèquement suspects d’intentions “terroristes”, et indignes des droits de l’homme fondamentaux, est quasi assurée de générer ce que cette “guerre” est ostensiblement censée éradiquer.

La plupart des actes qualifiés de “terrorisme” (du moins en Occident) sont des tactiques de faibles, généralement (mais pas toujours) contre les forts. Ces actes ne sont pas des stratégies choisies, mais de dernier recours. Pour illustrer le propos, les Palestiniens préféreraient certainement pouvoir, pour se libérer d’une occupation sans fin, user de moyens “respectables”, avec des F-16, des hélicoptères d’attaque Apache et des missiles à guidage laser comme ceux que les États-Unis fournissent à Israël.

Si les États-Unis fournissaient également de telles armes à la Palestine, le problème des attentats suicides serait résolu. Tant que ce ne sera pas le cas, ou du moins tant que les Palestiniens ne pourront espérer un avenir décent, personne ne devrait être surpris ou choqué que les Palestiniens utilisent les “vecteurs” dont ils disposent, c’est-à-dire leur propre corps. L’espoir authentique d’une vie meilleure que la mort est le seul remède au désespoir qui inspire une violence aussi effroyable.

À cet égard, il convient de noter que les pauvres, les faibles et les opprimés se plaignent rarement du “terrorisme”. Les riches, les forts et les oppresseurs, eux, s’en plaignent constamment. Alors que la majeure partie de l’humanité a plus de raisons de craindre la violence de haute technologie des forts que la violence “basse technologie” des faibles, la ruse fondamentale employée par ceux qui abusent de l’épithète “terrorisme” (et dans certains cas, probablement inconsciemment) est essentiellement la suivante : la violence à technologie artisanale des faibles est perçue comme une telle abomination que la violence à haute technologie que les forts peuvent déployer contre elle est sans limites.

Il n’est pas surprenant que, depuis le 11 septembre, pratiquement tous les États confrontés à une insurrection ou à un mouvement séparatiste se soient empressés de monter dans le train de la “guerre contre le terrorisme”, qualifiant leurs opposants nationaux (s’ils ne l’avaient pas déjà fait) de “terroristes” et, au moins implicitement, adoptant la posture – puisque personne n’ose critiquer les États-Unis pour avoir fait ce qu’ils jugent nécessaire dans leur “guerre contre le terrorisme” – que personne ne doit critiquer leurs actions de répression de leurs propres “terroristes”.

Même si l’on admet que de nombreuses personnes qualifiées de “terroristes” sont véritablement coupables, on doit reconnaître que beaucoup d’autres sont des idéalistes motivés par des griefs tout à fait légitimes impossibles à faire valoir autrement que par des moyens non violents. Le respect des droits de l’homme et la condition humaine ne sont en effet pas toujours susceptibles d’être améliorés via cette apparente carte blanche donnée aux forts, dans une sorte d’“alliance impie” de tous les régimes établis, pour écraser les faibles comme ils l’entendent.

Dans le Washington Post du 15 octobre 2001, le rédacteur en chef adjoint Jackson Diehl a cité deux exemples marquants de l’utilisation abusive de l’épithète “terrorisme” :

“Lors de leur poignée de main au Kremlin, Sharon [Ariel Sharon, à l’époque ministre israélien de l’immigration] et [le président russe Vladimir] Poutine ont échangé un mensonge commun sur les guerres que leurs armées mènent contre les rebelles en Tchétchénie, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Dans les deux cas, le conflit sous-jacent porte sur l’autodétermination nationale : un État pour les Palestiniens, l’autonomie pour la Tchétchénie. Le monde est enclin à croire que ces deux causes sont justes … Sharon et Poutine ont tous deux tenté de convaincre le monde que leurs opposants sont des terroristes, ce qui implique que la solution ne passe pas par des concessions politiques mais simplement par une vigoureuse campagne de lutte contre le terrorisme.”

La seule définition intellectuellement honnête et globalement viable du “terrorisme” est peut-être une définition explicitement subjective : “une violence que je ne soutiens pas”. Cette définition expliquerait la condamnation universelle du “terrorisme” dans un monde qui, apparemment, en est rempli. Par définition, on ne peut pas soutenir ce que l’on ne soutient pas, alors que, lorsqu’on le soutient, il ne peut s’agir de “terrorisme”.

En effet, toute personne exposée aux médias et aux discours publics occidentaux et arabes ne peut que constater la qualification systématique de “terrorisme” par les médias et le discours public occidental de pratiquement toutes les violences palestiniennes contre les Israéliens (même contre les forces d’occupation israéliennes en Palestine), tandis que médias et discours public arabe qualifie systématiquement de “terrorisme” pratiquement toutes les violences israéliennes contre les Palestiniens. Seule une formulation aussi explicitement subjective permettrait de répondre à ces deux caractérisations, ainsi qu’à la plupart des autres.

Cependant, le terme a été tellement dévoyé que même la violence n’est plus une condition préalable essentielle à son utilisation. En décembre 2001, un avocat saoudien a déclaré à la presse qu’il entamait un procès de plusieurs milliards de dollars contre dix compagnies internationales de tabac :

“Nous exigerons que les fabricants de tabac soient inscrits sur les listes des terroristes et de ceux qui financent et parrainent le terrorisme en raison du grand nombre de victimes que le tabagisme fait dans le monde entier.”

(Sur le plan de la culpabilité morale relative, ce concept n’est pas absurde. Les cigarettes tuent en moyenne plus d’Américains en trois jours que les attentats du 11 septembre. En outre, l’industrie du tabac tue pour des raisons financières et non, comme les “terroristes” plus traditionnels, dans l’espoir de rendre le monde meilleur, du moins selon ses propres critères subjectifs).

Si nous pouvions reconnaître que le mot “terrorisme” est fondamentalement une épithète et un terme abusif, sans signification intrinsèque, il n’y aurait pas plus de raison de s’inquiéter du terme aujourd’hui qu’avant le 11 septembre. Cependant, les États-Unis s’appuyant sur le terme pour s’arroger le droit absolu d’attaquer tout pays qu’ils n’aiment pas (et pour la plupart, des pays qu’Israël n’aime pas) et ainsi que le président Bush l’a proféré à plusieurs reprises : “soit vous êtes avec nous, soit vous êtes pour les terroristes” (ce qui signifie, en clair : “soit vous faites de nos ennemis vos ennemis, soit vous serez nos ennemis – et vous savez ce que nous faisons à nos ennemis”), de nombreuses personnes dans le monde doivent éprouver un véritable sentiment de terreur (définition du dictionnaire : “un état de peur intense”) quant à l’orientation que les États-Unis donnent au reste du monde.

Pendant ce temps, en Amérique, l’administration Bush a semblé faire passer la Constitution américaine – et les traditions américaines en matière de libertés civiques, de respect des procédures, d’État de droit et d’équité fondamentale (les aspects les plus nobles de la vie américaine et les principales raisons pour lesquelles le pays était autrefois respecté par admiration et non simplement par crainte) – à la déchiqueteuse, le plus souvent sous les applaudissements ou l’assentiment de la population.

Des libertés civiques de plusieurs siècles ont subi le même sort au Royaume-Uni, sans autre raison apparente qu’une irrésistible tendance à suivre aveuglément les États-Unis dans tout ce qu’ils font. Qui aurait pu penser que 19 hommes en colère armés uniquement de couteaux pourraient accomplir autant, provoquant une réponse, au-delà de leurs rêves les plus fous, menaçant d’être bien plus préjudiciable à leurs ennemis que leurs propres actes effroyables ?

La métamorphose des Talibans, dans la terminologie et la conscience américaines, d’un gouvernement particulièrement rétrograde et répressif (considéré comme tel par la plupart des musulmans également) en un régime “abritant des terroristes” et, enfin, en “terroristes” de la pire espèce, est un exemple dramatique de la menace pour le droit international, le bon sens et l’intérêt national éclairé inhérentes à l’utilisation désinvolte, voire criminelle, du mot “terroriste”.

Rappelons que, peu après le 11 septembre, les États-Unis ont exigé de l’Afghanistan qu’il leur livre Oussama Ben Laden. Cet ultimatum était assorti non seulement du bâton (la promesse d’une attaque et d’un renversement s’ils ne s’exécutaient pas), mais aussi, au moins implicitement, de la carotte (la promesse de ne pas être attaqué en cas d’exécution). Si Ben Laden avait été livré, on peut imaginer que les Talibans continueraient à gouverner l’Afghanistan de manière assez chaotique.

L’Afghanistan a demandé des preuves, et il n’y en a pas eu, si bien que les États-Unis l’ont attaqué. Avant l’attaque, bien que les États-Unis disposent depuis longtemps de listes très complètes d’“organisations terroristes” et d’“États soutenant le terrorisme”, ni les talibans ni l’Afghanistan ne figuraient sur ces listes. Pourtant, imperceptiblement mais très rapidement, et sans qu’il soit même allégué qu’un seul citoyen afghan ait eu connaissance des attentats du 11 septembre, toute personne associée d’une manière ou d’une autre aux Talibans – politiquement, administrativement, en tant que simple soldat, et même en tant qu’ambassadeur au Pakistan – est devenue “terroriste”, devant être “capturée”, “écrasée” et tuée si possible, et “traduite en justice” si, par malheur, elle devait se rendre avant d’avoir pu être tuée. Les États-Unis ont déclaré publiquement ne pas être intéressés par la capture de prisonniers ou à faire en sorte que leurs alliés afghans recrutés à la hâte le soient, constituant en soi un crime de guerre.

Le 5 décembre 2001, Arab News a publié une lettre à l’éditeur :

“Le secrétaire américain à la défense, Donald Rumsfeld, exigerait la “neutralisation physique” de tous les dirigeants talibans et aurait déclaré que “son équipe juridique étudie la question de savoir comment juger le chef des Talibans, Mulla Muhammad Omar … et d’autres personnalités importantes” des Talibans. La question du “Pourquoi ?” serait peut-être plus pertinente que la question du “Comment ?” Il n’est pas difficile d’imaginer que des accusations criminelles soient portées contre les dirigeants d’Al-Qaeda, bien que l’administration Bush ne semble pas croire que de telles accusations pourraient être reçues dans un tribunal public, avec les garanties classiques d’une procédure régulière pour les accusés. Mais quel est donc le “crime” des dirigeants talibans ? Refuser d’extrader un résident vers un pays avec lequel leur pays n’a pas conclu de traité d’extradition ? Résister (de manière inefficace) à une attaque américaine contre leur propre pays ? Conspirer pour assassiner l’agent de la CIA impliqué dans le massacre de la prison de Qalai Janghi ? Est-ce là le genre de “justice” à laquelle le monde entier est censé se rallier sans réserve aux États-Unis ?”

En 2002, la question du “comment” se posait encore, mais principalement pour de simples soldats, puisque peu de chefs talibans avaient été capturés. Doivent-ils être jugés par un tribunal militaire américain secret ? Par une cour martiale américaine classique ? Par un tribunal civil américain ? Par un tribunal en Afghanistan ou dans le pays d’origine des soldats talibans ? La question “Pour quoi faire ?” n’est toujours pas formulée. On peut supposer que si elle était posée, la réponse serait évidente : “Le Terrorisme”.

Puisque ces misérables soldats sont désormais considérés comme des “terroristes”, il est apparemment sans importance que les États-Unis aient attaqué l’Afghanistan, et non l’inverse, et qu’ils n’aient jamais eu la moindre chance de riposter, étant simplement soumis à des bombardements aériens massifs jusqu’à ce qu’ils soient tués ou qu’ils se rendent. En tant que “terroristes”, ils sont certainement coupables d’un crime odieux et ne peuvent prétendre à aucun droit.

Dans ce contexte, le cas de John Walker Lindh, ce “Taliban américain” de 20 ans que sa conversion à l’islam et sa recherche d’un sens à la vie plus profond que celui offert par le consumérisme égocentrique du “rêve américain” ont mené au mauvais endroit au mauvais moment, a quelque chose de presque psychédélique : bombardé par les forces militaires américaines, survivant de justesse au massacre de la prison de Qalai Janghi après s’être rendu, renvoyé aux États-Unis enchaîné pour y être inculpé (potentiellement passible d’une peine d’emprisonnement à perpétuité, mais pas, malgré le soutien considérable de l’opinion publique, à la peine de mort) pour (croyez-le ou non) “conspiration en vue de tuer des Américains”. (“Conspiration” est, bien entendu, l’accusation traditionnellement portée aux États-Unis contre des personnes qui ne seront rendus coupables de rien, mais que les procureurs sont déterminés, pour une raison ou une autre, à condamner).

Le 23 janvier 2002, l’International Herald Tribune a publié une lettre au rédacteur en chef :

“Les États-Unis prétendent que les combattants talibans qu’ils détiennent dans des cages en plein air dans leur enclave navale cubaine ne sont pas des “prisonniers de guerre” bénéficiant des droits et protections prévus par les conventions de Genève, mais simplement des “combattants illégaux” ne bénéficiant d’aucun droit dans un lieu spécifiquement choisi parce qu’aucune loi ne s’y applique. Si les États-Unis sont légitimés dans cette affirmation, cela signifie juste que la seule superpuissance du monde a attaqué l’un des pays les plus pauvres de la planète dont le régime ne possédé aucune force militaire, rendant la “victoire” américaine en Afghanistan plus digne d’un embarras éthique que d’une fierté patriotique.”

Apparemment enivrés à l’idée de mener une guerre mondiale contre les “terroristes” et culturellement programmés pour considérer les Arabes et les Musulmans comme des sous-hommes, les États-Unis, par le traitement infligé aux personnes capturées en Afghanistan, ont réussi à raviver les feux du ressentiment et de la haine dans les pays arabes et musulmans à des niveaux bien plus élevés qu’avant le 11 septembre, à sacrifier la morale dans des pays ni alliés ni qualifiés d’“ennemis naturels”, et à amener l’opinion publique, même dans des pays aussi fervents pro-américains que le Royaume-Uni, à s’interroger publiquement sur le type de nation que les États-Unis sont devenus.

Comme l’a écrit Robert Fisk dans The Independent à la fin du mois de janvier 2002 :

“Félicitations, l’Amérique. Vous avez fait d’Oussama ben Laden un homme heureux … Nous sommes en train de devenir le genre d’individus trompeurs et impitoyables que Ben Laden nous imagine être. Nous sommes maintenant le modèle même des ennemis que Ben Laden veut combattre. Il doit être vraiment heureux.”

L’aide que d’autres pays continueront à offrir aux États-Unis dans leur “guerre contre le terrorisme” émanera plus de la peur ou du cynisme intéressé que d’une véritable conviction.

Si le monde veut éviter de sombrer dans l’anarchie, où la seule règle est “la loi du plus fort”, où chaque “riposte” engendre une “contre-riposte”, et où une véritable “guerre des civilisations” fait rage, le monde – et en particulier les États-Unis – doit reconnaître que le “terrorisme” n’est qu’un mot, un épithète subjectif et non une réalité objective, et certainement pas le prétexte à ignorer toutes les règles du droit international, les libertés civiques nationales et l’équité fondamentale qui, jusqu’à présent, on fait de certaines parties de notre planète des endroits où il fait bon vivre.

Le monde – et en particulier les États-Unis – doit également reconnaître que, sur une planète regorgeant d’injustices, les accès de violence de ceux qui espèrent désespérément une vie meilleure, ou qui cherchent simplement à porter un coup à l’injustice ou à leurs bourreaux avant de mourir, ne pourront jamais être éradiqués. Au mieux, la fréquence et la gravité de ces explosions peuvent être atténuées en réduisant (plutôt qu’aggravant) les injustices et les humiliations qui les engendrent, appliquant de manière plus cohérente et universelle le principe fondamental “fais aux autres ce que tu voudrais qu’ils te fassent”, ainsi que le principe fondamental de l’égalité de traitement entre hommes et femmes, et du principe des pères fondateurs de la démocratie américaine selon lequel tous les hommes sont égaux et dotés de droits inaliénables, en traitant toutes les personnes (y compris les ennemis) comme des êtres humains ayant accès aux droits humains, et en s’efforçant d’offrir espoir et dignité humaine aux millions de malheureux qui n’ont ni l’un, ni l’autre.

L’augmentation des programmes et dépenses militaires de “sécurité” et de “lutte contre le terrorisme” se révélera presque certainement contre-productif à l’objectif déclaré, réduisant la sécurité et la qualité de vie non seulement pour les pauvres, les faibles et les opprimés, mais également pour les riches, les puissants et les oppresseurs.

Depuis le 11 septembre, la tendance a été d’aggraver, plutôt qu’atténuer, les problèmes mêmes qui ont alimenté le sentiment d’humiliation et de haine à l’origine de ces attaques. Toutefois, cette tendance n’est pas inéluctable – à moins bien sûr que les hommes et femmes de bonne volonté, emplis de compassion et de valeurs éthiques, partagent une crainte fondée quant à l’orientation prise par le monde et clairvoyants sur une meilleure façon de faire, ne se laissent terroriser jusqu’au silence.

John V. Whitbeck

John Whitbeck est un avocat international basé à Paris. Depuis la fin des années 1980, il a publié de nombreux articles sur les affaires du Moyen-Orient, parus dans de nombreuses publications occidentales, arabes et israéliennes. En tant qu’avocat, il a conseillé les Palestiniens à de nombreuses reprises. Un recueil de ses essais, The World According to Whitbeck (Five and Ten Press), est paru en 2005.

John V. Whitbeck Réagissant à la réaction des États-Unis après les événements du 11 septembre 2001, John Whitbeck, a écrit un article sur l’utilisation et l’abus du mot “terrorisme” pour Global Dialogue, un trimestriel publié à Nicosie, où il paru.

Article original en anglais The Floutist, 8 JANV. 2024