Ted Snider, 1er décembre, Antiwar.com

Lors du sommet des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN à Bucarest le 29 novembre, les ministres des Affaires étrangères des États membres et le secrétaire général de l’OTAN, le général Jens Stoltenberg, ont renouvelé l’engagement de l’OTAN de 2008 d’accueillir l’Ukraine dans l’OTAN.

Mais les commentaires de Stoltenberg étaient provocateurs et hypocrites à au moins trois points de vue.

Dans une rencontre avec la presse avant la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN, un journaliste a rappelé qu'”en 2008, l’OTAN avait déclaré ici à Bucarest qu’un jour l’Ukraine serait membre de l’OTAN“. Le journaliste a alors demandé : « Où en est l’OTAN aujourd’hui, au nom de cette déclaration ? »

Stoltenberg  a répondu : « Vous avez raison de dire que nous avons pris des décisions sur l’Ukraine, la Géorgie, sur l’adhésion ici au sommet de l’OTAN en 2008. J’étais moi-même ici à l’époque en tant que Premier ministre norvégien, donc je me souviens très bien de cette réunion. » Il a ensuite, peut-être de manière contre-productive, souligné que l’OTAN a considérablement renforcé son « partenariat » avec l’Ukraine et que l’OTAN a, pendant de nombreuses années avant la guerre actuelle, soutenu, renforcé et équipé les forces armées ukrainiennes. Stoltenberg a admis un partenariat, sinon une adhésion, et il a sous-entendu qui si l’Ukraine n’était pas encore dans l’OTAN, l’OTAN était déjà en Ukraine, donnant raison à la Russie.

C’est vrai que Stoltenberg était à Bucarest en 2008 lorsque l’OTAN avait déclaré qu’elle « se félicitait des aspirations euro-atlantiques de l’Ukraine et de la Géorgie à l’adhésion à l’OTAN. Nous convenons aujourd’hui que ces pays deviendront membres de l’OTAN. » Mais il n’est pas clair que les pays nordiques aient toujours soutenu l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN ni qu’ils n’en voyaient pas les risques.

Une décennie plus tôt, lorsque l’OTAN envisageait l’adhésion des États baltes, cette expansion inquiétait les pays nordiques. Selon ME Sarotte, auteur de Not One Inch [« Pas un  pouce », allusion aux promesses à Gorbatchev], les chefs des pays nordiques avaient  imploré les États baltes de tirer les leçons de leur expérience de vie aux côtés de la Russie. La Suède suppliait les États baltes de “trouver un modus vivendi avec les Russes et de normaliser les relations”. La Finlande leur  disait que “nous tous [dans la région] devons établir des relations professionnelles avec les Russes”.

La Norvège elle-même, bien que membre de l’OTAN, était sensible au danger provocateur que représentait un pays de l’OTAN lourdement armé pressant à la frontière de la Russie et, lorsqu’elle avait rejoint l’OTAN, avait insisté pour qu’aucune troupe ne soit stationnée sur son territoire, sauf en cas de guerre, qu’aucune arme nucléaire n’ y soient placées et même que tous les exercices militaires aient lieu à distance de la frontière russe.

En réponse à la question du journaliste, Stoltenberg a poursuivi en disant : « Concernant l’adhésion de l’Ukraine, nous avons déclaré que l’Ukraine deviendrait membre » et ila a ajouté : « Je m’attends à ce que les ministres des affaires étrangères, lors de la réunion ici à Bucarest aujourd’hui et demain, réitèrent que la porte de l’OTAN est ouverte. » La Russie, a-t-il dit, ne pouvait pas empêcher cela : « Le président Poutine ne peut pas empêcher les nations souveraines de prendre leurs propres décisions souveraines qui ne constituent pas une menace pour la Russie. »

Mais cette affirmation était hypocrite. L’OTAN sait depuis longtemps que les dirigeants russes depuis la fin de la guerre froide – et pas seulement Poutine – ont perçu l’expansion de l’OTAN vers l’Est, et en particulier son expansion vers l’Ukraine, comme une menace. En réponse à la déclaration de l’OTAN lors du sommet de 2008 à Bucarest, les dirigeants russes avaient clairement indiqué qu’ils considéraient cette promesse comme une menace existentielle. Poutine avait averti que l’adhésion à l’OTAN de la Géorgie et de l’Ukraine était “une menace directe” pour la sécurité russe. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, avait déclaré que la Russie ferait “tout son possible” pour empêcher la Géorgie et l’Ukraine de devenir membres de l’OTAN. Poutine avait expliqué, en référence à la Géorgie, la logique de la Russie : En tant que membre de l’OTAN, la Géorgie « aurait à suivre la discipline du bloc et. . . . l’objectif de l’OTAN est dirigé contre la souveraineté de la Russie… Après avoir rejoint l’OTAN votre souveraineté est limitée,  et la Géorgie sera également une menace pour la Russie »

Combien plus grave serait le cas de l’Ukraine qui accueille la flotte russe de la mer Noire à Sébastopol ? « Pouvez-vous imaginer », avait demandé Poutine, « Sébastopol avec une base de l’OTAN là-bas ? Pensez à l’impact que cela aurait. »

La Russie avait depuis longtemps cessé de croire que l’OTAN était une alliance défensive inoffensive. L’OTAN a provoqué cette désillusion lorsque, trois semaines seulement après avoir menacé d’empiéter sur les frontières de la Russie en absorbant ses premiers membres d’Europe de l’Est, elle avait bombardé l’allié serbe de la Russie sans l’autorisation de l’ONU. Le président russe Boris Eltsine avait supplié Washington de trouver une solution diplomatique.

Comment la Russie pourrait-elle ne pas considérer l’OTAN comme une menace ? Une analyse d’une note de service du Département d’État de 1990 avait conclu que les États-Unis devraient s’opposer à “une coalition anti-soviétique dont la frontière serait la frontière soviétique“, avertissant qu’une telle coalition aurait l’air prédatrice et “conduirait à un renversement des tendances positives actuelles en Europe de l’Est et en URSS“. Comment la Russie aurait-elle pu percevoir une alliance qui se déplaçait vers ses frontières, absorbait ses voisins, mais l’excluait exclusivement, comme tout sauf hostile ? Robert Gates a observé que cela “ignorait imprudemment ce que les Russes considéraient comme leurs propres intérêts nationaux vitaux“.

Poutine avait été préoccupé de la présence des unités US de défense antimissile en Europe de l’Est et des bases de l’OTAN en Bulgarie et en Roumanie. En juin 2022, les États-Unis ont annoncé l’ajout d’une base US permanente en Pologne.

Poutine savait bien que l’annonce par les États-Unis en 2001 de leur retrait unilatéral du traité sur les missiles anti-balistiques (ABM) présentait des explications “totalement sans fondement“. Les États-Unis, a-t-il dit, « luttaient pour une supériorité unilatérale dans le domaine militaire ». Les États-Unis voulaient saper le contrôle des armements nucléaires et créer un environnement dans lequel ils pourraient gagner une guerre nucléaire.

La Russie n’a pas gardé ces préoccupations de sécurité secrètes. En 2015, la stratégie de sécurité nationale de la Russie notait que « l’expansion continue de l’OTAN et l’approche de son infrastructure militaire aux frontières de la Russie, créent une menace pour la sécurité nationale ».

Lors d’une conférence de presse en février 2022, Poutine a déclaré : « Aujourd’hui, nous voyons où se trouve l’OTAN : en Pologne, en Roumanie et dans les États baltes. . .. Aujourd’hui, des lanceurs de missiles anti-balistiques sont déployés en Roumanie et en cours d’installation en Pologne. Ils seront probablement là bientôt s’ils ne sont pas encore construits. Ce sont des lanceurs MK-41 qui peuvent lancer des Tomahawks. En d’autres termes, ce ne sont plus seulement des contre-missiles, et ces armes d’assaut peuvent couvrir des milliers de kilomètres de notre territoire. N’est-ce pas une menace pour nous ? »

Quelques semaines auparavant, Poutine s’était également plaint que « des éléments du système de défense global US sont déployés près de la Russie ». Il parla à nouveau des lanceurs MK-41 en Roumanie et, bientôt, en Pologne. A cette époque, il ajouta que « si cette infrastructure continue d’avancer, et si les systèmes de missiles US et de l’OTAN sont déployés en Ukraine, leur temps de vol vers Moscou ne sera que de 7 à 10 minutes, voire de cinq minutes pour les systèmes hypersoniques. C’est un énorme défi pour nous, pour notre sécurité. »

Les commentaires de Stoltenberg manquaient également de sincérité lorsqu’il aborda la question centrale de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. « Où en est l’OTAN aujourd’hui, au sujet de cette déclaration. . . qu’un jour l’Ukraine deviendrait membre de l’OTAN ? » avait demandé le journaliste. Le Secrétaire général a répondu avec des mots soigneusement choisis.

« Nous avons démontré », répondit Stoltenberg, « que la décision de Bucarest d’ouvrir la porte de l’OTAN est quelque chose que nous assumons, non seulement en paroles, mais aussi en actes, en permettant en fait à davantage de membres d’entrer dans l’Alliance ». Mais pas à l’Ukraine, comme promis à Bucarest. L’OTAN a ouvert la porte « à la Macédoine et au Monténégro, et maintenant aussi à la Finlande et à la Suède ».

« Concernant l’adhésion de l’Ukraine », a-t-il dit, « nous avons déclaré que l’Ukraine deviendrait membre. J’attends des Alliés qu’ils réaffirment également cette position ». Mais il a ensuite rapidement retiré la question de la promesse, et replacé cette attente dans son contexte : « Cependant, l’objectif principal est maintenant de soutenir l’Ukraine. Nous sommes au milieu d’une guerre et nous ne devons donc rien faire qui puisse saper l’unité des Alliés pour fournir un soutien militaire, humanitaire et financier à l’Ukraine ». L’Ukraine ne deviendra pas membre de l’OTAN de sitôt.

Stoltenberg répétait une réponse pré-formatée qu’il avait déjà utilisée. En septembre, lorsque le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait lancé un  nouvel appel  à l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, Stoltenberg a également répété que la porte était ouverte à tous les pays européens, avant de refermer cette porte en déclarant que « notre objectif est maintenant de fournir un soutien immédiat à l’Ukraine », pour aider l’Ukraine à se défendre contre l’invasion brutale de la Russie. Le conseiller à la sécurité nationale, Jake Sullivan, a ensuite  verrouillé la porte , affirmant que la candidature de l’Ukraine « devrait être examinée à un autre moment ».

Lorsque Zelensky  a demandé aux dirigeants des États de l’OTAN « de dire directement que nous allons vous accepter dans l’OTAN dans un an, ou deux, ou cinq, dites-le simplement directement et clairement, ou dites simplement non »… la réponse a été très claire : vous n’allez pas être membre de l’OTAN, mais publiquement, les portes resteront ouvertes.(…)

Source: Antiwar.com

(Traduction Alerte-Otan)