Par Raoul M. Jennar

Paru dans Khmer Times le 8 février 2018 sous le titre The McCain’s wars in Cambodia

La politique étrangère américaine est simple: vous obéissez à Washington, vous êtes un bon gars; vous essayez de rester indépendant, vous êtes un méchant et le devoir des États-Unis est de vous renverser. Le changement de régime est réalisé par des guerres (Serbie, Irak,…) ou par des révolutions « spontanées » organisées au nom de la démocratie et des droits de l’homme (comme en Ukraine, au Honduras,…).

Aujourd’hui, comme avant 1970, les politiciens américains n’aiment pas ceux qui dirigent le Cambodge. Et ils veulent imposer un changement de régime en faveur de leurs amis locaux. Ils essayent donc comme en 1970.

John Sydney McCain II et III, ont joué un rôle important dans l’expansion de l’implication américaine au Cambodge.

Pendant la guerre du Vietnam, le père, John Sidney McCain II, en tant qu’amiral, a été nommé par le président Johnson Commandant en chef du Pacifique (CINCPAC) et commandant de toutes les forces américaines du théâtre vietnamien de 1968 à 1972. Partisan de la politique du président Nixon envers le Cambodge. McCain II a joué un rôle important dans la militarisation de la politique américaine dans ce pays, en aidant à convaincre Nixon et Kissinger de lancer l’invasion du Cambodge en 1970.

En tant que Commandant en chef du Pacifique, il avait établi une relation personnelle avec le général Lon Nol, l’homme qui avait dirigé le coup d’État du 18 mars 1970 contre Norodom Sihanouk. Il a fait des efforts intenses pour soutenir son ami, en se rendant fréquemment à Phnom Penh. Il parlait de ce conflit comme de « ma guerre ». Lorsque Lon Nol a eu un accident vasculaire cérébral au début de 1971, il a récupéré à la maison d’hôtes de McCain à Honolulu.

Le fils, John Sidney McCain III, sénateur du Parti Républicain depuis les années 1990, a consacré sa vie politique à soutenir des Cambodgiens dont le rêve est de devenir les marionnettes des États-Unis.

John McCain III a servi dans la marine des États-Unis comme pilote naval jusqu’en 1981. Pendant la guerre du Vietnam, il pensait que les « commandants civils étaient des idiots complets qui n’avaient pas la moindre idée de ce qu’il fallait faire pour gagner la guerre ». . En 1967, il a participé à l’opération Rolling Thunder qui a assumé la responsabilité de véritables crimes contre l’humanité. La CIA elle-même estimait à environ 1000 le nombre de victimes infligées chaque semaine à la population nord-vietnamienne, soit environ 90,000, dont 72,000 civils, pour le total de l’opération qui a duré 44 mois.

Conservateur en politique intérieure, McCain est considéré comme un faucon dans les affaires étrangères. Il est bien connu en tant que président de l’Institut républicain international (IRI) pour son implication dans le coup d’Etat manqué en 2002 contre le président élu démocratiquement au Venezuela ainsi que sa coopération avec les groupes terroristes islamiques dans le cadre du « printemps arabe » en Libye et en Syrie et avec des groupes d’extrême droite lors des « révolutions de couleur » en Europe de l’Est.

Après 1993, en tant que président de l’Institut républicain international (IRI), il a exprimé son soutien aux politiciens opposés aux dirigeants du Cambodge. IRI a fourni un soutien financier et technique au parti dirigé par Sam Rainsy et au soi-disant « Centre cambodgien pour les droits de l’homme » dirigé par Kem Sokha, même après la transformation de ce dernier en un parti politique. McCain a eu des réunions régulières à Washington avec ces politiciens populistes cambodgiens, connus pour leurs déclarations racistes et xénophobes et leur volonté de renverser le gouvernement en lançant des manifestations.

Depuis 1998, ces deux politiciens populistes ont constamment utilisé ces méthodes pour exacerber les tensions et créer le chaos. Cela a conduit à l’assassinat de civils vietnamiens innocents par des foules furieuses. Pour ces faits, ils ont été décorés et honorés par le sénateur McCain. Le 5 septembre 2002 à Washington DC, le sénateur John McCain, président de l’IRI, décorait Sam Rainsy du prix de la liberté au nom de l’IRI. Le sénateur McCain a déclaré que Sam Rainsy était un véritable héros pour le monde entier.

Quelle est la crédibilité d’un sénateur qui soutenait et félicitait les politiciens cambodgiens qui jouent leur rôle d’opposition en usant quotidiennement d’insultes, de diffamations et d’appels à la haine raciale, en publiant de fausses cartes et de faux traités tentant de convaincre les gens que le pays a perdu des parties de son territoire, qui nient les crimes commis sous le régime de Pol Pot au centre de sécurité S21, qui ont délibérément mis un terme à la « culture du dialogue » proposée par le Premier ministre?

Voici l’homme dont la résolution demandant des sanctions contre le peuple cambodgien a été adoptée récemment par le Sénat américain. Voici l’homme qui a signé avec d’autres une lettre demandant il y a quelques jours à l’ambassadeur des États-Unis auprès des Nations Unies d’isoler le Cambodge sur la scène internationale. Comme l’Occident l’a fait pendant les années quatre-vingt.

Ce sont des faits et ils sont incontestables.

Raoul M. Jennar

Raoul M. Jennar est docteur en études khmères

L’historien de l’armée de l’air Earl Tilford estime que le Cambodge fut “un des pays bombardés avec le plus d’intensité dans l’histoire des guerres”

En annexe de cet article, il peut être intéressant de citer ce passage de l’excellent livre de William Shawcross “Une tragédie sans importance” qui donne une vivante description de l’amiral John Sidney McCain II, le père du sénateur, commandant en chef des forces armées américaines dans le Pacifique pendant la Guerre du Vietnam.

Extrait du chapitre IX du livre “Une tragédie sans importance”, pages 138 et 139:

“McCain, dont le fils était prisonnier de guerre au Viêt-nam du Nord, devait jouer un rôle important dans l’histoire du Cambodge. C’était un petit homme alerte, qui porte sur le monde des jugements sans détours. Sa façon de donner des instructions était devenue légendaire: il s’excitait pendant quarante-cinq minutes sur un sujet qui n’en demandait que dix, et exhibait à l’appui de ses déclarations sinistres, des cartes terrifiantes du Sud-Est asiatique. Du centre de la Chine, peint en rouge vif, partaient de gigantesques flèches rouges ou même des griffes, qui s’agrippaient à toutes les parties du monde libre dont McCain se tenait pour responsable. Parfois, ses sermons sur la menace “Chicom” (chinoise communiste) étaient si vigoureux, ses cris de désespoir si violents, ses plaidoyers pour obtenir du secours si passionnés et si exténuants, qu’à la fin d’une séance de ce genre, il s’écroulait sur sa chaise, demandait si quelqu’un avait des questions à poser, et s’endormait profondément.

Au Pentagone on avait surnommé McCain, à cause de ses cartes, “l’Homme à la Grande Flèche Rouge”, et les généraux et les journalistes parlaient avec un mélange de respect et d’amusement des “griffes de McCain”. Nixon, semble-t-il, fut très impressionné lorsque McCain déroula pour lui une carte du Cambodge sur laquelle la moitié du pays était déjà peinte en rouge, et où les redoutables griffes s’étiraient vers le sud et l’ouest au-delà de Phnom Penh, en direction de la Thaïlande. Il fallait sauver le Cambodge; le président devait agir énergiquement et de façon décisive.

Nixon ramena McCain avec lui à San Clemente, pour qu’il puisse démontrer tout cela directement à Kissinger.”

Cette description de l’amiral McCain est à la fois drôle et triste.

Drôle parce qu’elle montre le côté clownesque du personnage.

Triste parce que les bombardements réclamés par McCain ont couté la vie à 600,000 Cambodgiens selon les chiffres officiels, la plupart étant des paysans, et que des dizaines de milliers d’autres se sont ralliés aux Khmers rouges, non pas par idéologie mais par désir de vengeance.

Imprimer