Même si nous sommes aujourd’hui tenus en haleine par des opérations militaires et que la question de l’agresseur semble avoir trouvé une réponse, la responsabilité des médias dans les tensions avec la Russie – activement développées au cours des derniers mois, voire années – doit être soulevée. Ils ont fortement influencé la politique et servent ainsi de courroie de transmission aux stratégies militaires transatlantiques.

Les médias traditionnels suisses: une courroie de transmission transatlantique?


Par Thomas Scherr – 13 mars 2022


Bien qu’il ne soit actuellement guère possible – compte tenu de l’atmosphère exacerbée – de réfléchir à la partialité de la couverture médiatique concernant la Russie avant et pendant l’opération militaire en cours, cela reste une nécessité. L’humeur envers la Russie n’est pas tombée du ciel. Ses antécédents sont documentés.Dans cet article, nous nous concentrons sur les derniers mois. La construction récente d’une image antagoniste de la Russie a commencé en 2004 avec la dite «révolution de couleur» à Kiev. Peu de temps avant, la Russie et Vladimir Poutine avaient été pris pour cible. Dix ans plus tard, la couverture médiatique occidentale s’est intensifiée lors du coup d’Etat du Maïdan, préparé par les Etats-Unis avec 5 milliards de dollars.

Des missiles russes au Canada?

D’un point de vue politique, il était clair dès le départ que la Russie ne pouvait pas accepter un rattachement de l’Ukraine à l’OTAN atlantiste. Car cela signifie en fin de compte que des missiles nucléaires américains seraient stationnés à quelques minutes de Moscou.

A l’inverse, la folie est évidente: les Etats-Unis ne toléreraient jamais des missiles russes au Canada. Mais la politique américaine maintient sa planification contre la Russie.2 Aujourd’hui encore, il n’y a pas de compromis possible.

Nouvelles mainstream

Pendant le coup d’Etat du Maïdan, la majorité des médias occidentaux se sont alignés sur la ligne américaine sans faire preuve d’esprit critique. Ils ont passé sous silence le fait que les services secrets américains avaient préparé le coup d’Etat, que 5 milliards de dollars provenant de «fondations» américaines avaient été investis dans les préparatifs, que la famille Biden était impliquée dans des affaires douteuses en Ukraine (Hunter Biden) et qu’il s’agissait d’un coup d’Etat anticonstitutionnel.

Pendant toutes ces années, les médias dominants ont également passé sous silence le fait que le nouveau régime dépendait de l’aide massive de bandes néonazies, en partie intégrées dans l’armée ukrainienne, et ils ont passé sous silence le fait que le gouvernement ukrainien, soutenu par les Etats-Unis, avait saboté les accords de Minsk, pourtant contraignants en droit international.

Depuis 2014 – une grande partialité

Ces informations auraient nui à la démarche américaine visant à impliquer les Etats européens et leurs populations dans l’élargissement vers l’Est. Elles n’auraient collé au récit choisi et n’ont donc guère été thématisées. Quiconque voulait alors s’informer de manière complète était obligatoirement tributaire d’Internet. La grande partialité des reportages des médias dits de référence tels le Spiegel, la «Frankfurter Allgemeine Zeitung», la «Süddeutsche Zeitung» ou la «Neue Zürcher Zeitung» devint de plus en plus évidente.

Comportement grégaire des médias

Le spécialiste des médias Uwe Krüger a étudié ce comportement grégaire des médias d’Europe occidentale. Dans son remarquable travail intitulé «Meinungsmacht. Der Einfluss von Eliten auf Leitmedien und Alpha-Journalisten – eine kritische Netzwerkanalyse» [Le pouvoir de l’opinion. L’influence des élites sur les médias dominants et les journalistes alpha – une analyse critique du réseau] (2013), a mis en évidence de manière détaillée l’interdépendance des grandes entreprises de médias européennes avec les élites américaines.3 Bien que ces liens étaient déjà connus,4 l’analyse de Krüger contribue de manière importante à une compréhension plus précise du fonctionnement des grandes entreprises de médias européennes.5

Des nouvelles en provenance directe de la CIA?

Outre le «comportement grégaire» des rédactions et les interdépendances financières des médias d’entreprises, on a pu remarquer depuis 2014 l’uniformisation croissante des informations sur la Russie. L’éventail des informations provenant de portails d’information comme Reuters, Keystone-SDA ou RND.de est remarquablement étroit et unilatéral. Pourtant, ces informations sont ensuite traitées par les rédactions.6 On soupçonne depuis longtemps que les stratégies de désinformation issues des milieux des services secrets jouent un rôle plus important dans cette uniformisation qu’on ne le pense généralement. En 2016, par exemple, la East StratCom Task Force a commencé son travail subversif en réaction à la crise ukrainienne. De telles organisations ont pour mission d’injecter stratégiquement des «nouvelles».7 En clair, il s’agit de diffuser systématiquement de la désinformation.

Reconversion en propagande de guerre

A la fin de l’année 2020, les informations diffusées par les médias grand public ont commencé à monter d’un cran.8 L’«affaire Navalny» en est un exemple.9 L’humeur négative à l’égard de la Russie a été renforcée. Dans le domaine politique, le gouvernement Selensky a simultanément saboté les négociations dans le format de Minsk en violation du droit international, ce qui a eu pour conséquence d’aggraver la situation militaire dans le Donbass.

Consciente des conséquences géopolitiques, la Russie a fini par insister sur ses intérêts sécuritaires et a demandé aux Etats-Unis, le 17 décembre, de fournir des garanties écrites. Cette exigence politique de Moscou a été passée sous silence dans les médias ou n’a été présentée que de manière tronquée. L’OTAN n’a pas répondu aux exigences de sécurité et s’attendait à une escalade militaire, ce qui s’est finalement produit fin février.

L’acuité médiatique

A la mi-décembre 2021 – c’est-à-dire lorsque la Russie a exigé des garanties de sécurité –, la campagne médiatique en Occident a pris un caractère de préparation à la guerre avec tout l’éventail des techniques classiques de manipulation (partialité, omission de nouvelles, émotionnalisation, pensée en noir et blanc, formation d’un tapis d’opinions, diffusion de fausses nouvelles, répétition permanente de fausses affirmations).10 Dans ce contexte, les médias d’entreprise se sont surpassées avec une virulence belliciste impensable encore six mois plus tôt. De nombreux éditoriaux des rédactions en chef, notamment, étaient d’une virulence exceptionnelle.

Une «pensée en noir et blanc» médiatique

Toute voix réfléchie osant appeler à la désescalade était soupçonnée par les journaux à grand tirage d’être «pro-russe» et donc discréditée. Les politiciens ont dû s’excuser dans les médias lorsqu’ils se sont engagés en faveur de solutions diplomatiques avec la Russie – de nombreux médias suisses n’ont pas fait exception à la règle. La «pensée en noir et blanc» des médias a eu un impact direct sur les débats politiques. Des propositions tout à fait raisonnables ont été écartées d’emblée du débat public: un mérite funeste des médias de masse!

Chaque jour: «méchant Poutine»

Depuis janvier 2022, le journal suisse «Neue Zürcher Zeitung», par exemple, ne laisse guère passer un jour sans dénigrer la Russie et Poutine sur les trois premières pages. Cela frise presque un douloureux lavage de cerveau! Parallèlement, tout argument susceptible d’aider à la compréhension est déformé d’emblée.11 – Le «Neue Zürcher Zeitung» a déjà fait mieux.12 Mais les autres grands groupes de presse ne sont guère meilleurs que le NZZ – avec des conséquences désastreuses.

Les normes suisses sont différentes

D’une manière générale, les groupes de médias suisses semblent actuellement avoir beaucoup de mal à porter un regard distancié et différencié sur le monde13 – bien loin du niveau d’une Iren Meier ou d’un Ulrich Tilgner14 ou de la vision du monde d’un Carl Spitteler15 ou de celle d’un Jean Rodolphe de Salis.16 L’époque actuelle entrera dans l’histoire comme le point le plus bas du journalisme suisse – à quelques exceptions positives près.

Les médias pourchassent les politiciens

Si l’on se penche sur la couverture médiatique de la mi-décembre 2021 à la mi-février 2022, il faut se rendre à l’évidence: on est confronté à une réelle «propagande de guerre». Même si ce terme est très peu flatteur, il s’applique lors d’une comparaison historique. L’une des conséquences est que de plus en plus de personnes arrêtent d’écouter ou de regarder les émissions d’information ou ne lisent plus les articles de première page. Ils ne supportent plus la haine uniformisée. Mais le poison de l’endoctrinement unilatéral agit. La «pensée en noir et blanc» fleurit. C’est le rêve de tout régime autoritaire.

La voie vers la désescalade et la paix bloquée par les médias

Depuis l’invasion russe en Ukraine de fin février 2022, d’autres inhibitions ont disparu dans les médias. La certitude d’être du «bon côté» avec des «alliés» désinhibe à vue d’œil: aux fausses informations et aux déformations des faits s’ajoutent désormais des rapports spéculatifs ressemblant à des descriptions de faits. On peut désormais compter les heures jusqu’à ce que le nombre de rapports sanguinaires sur des actes extrêmement «ignobles» explose, afin de graver dans les esprits encore plus profondément toutes formes de russophobie. La voie du retour aux négociations, à la désescalade et à la paix est bloquée par les médias.

La voie belliciste de l’UE

L’escalade dans la couverture médiatique contribue activement à ce que les décideurs politiques restent sur la voie de la guerre. Est-ce la surenchère médiatique qui a fait flancher notre gouvernement pour qu’il se rallie presque sans résistance à la voie belliciste de l’UE en abandonnant une importante partie de la neutralité suisse? Il y aurait eu d’autres options. (Dans une trentaine d’années, les archives nous révéleront peut-être quelles pressions nationales et internationales ont mené à ce résultat désolant.)

Contre l’hystérie belliciste des médias

Les mécanismes socio-psychologiques de la propagande de guerre qui se mettent en place sont une sorte d’hystérie belliciste de psychologique de masse, comme l’a parfaitement décrit le prix Nobel français Romain Rolland dans son roman «Clérambault».17 Soudainement, des personnes abandonnent avec empressement leur prospérité, leur famille, leur vie et celle de leur prochain. Rolland rend tangibles les émotions amplifiées par les médias, tels que la peur, la violence, l’irrationalisme et l’intolérance, en tant qu’instruments de la psychologie de masse qui rendent la guerre possible et la maintiennent en vie.

La guerre n’est possible qu’avec de la propagande

C’est simple: sans propagande belliciste, pas de guerre! Sans population «préparée», pas de préparatifs ou d’actions de guerre largement acceptés. Pour cela, il faut d’abord un réarmement émotionnel et mental. Si banal, si meurtrier. Comment pourrait-on sinon justifier les victimes de guerre calculées d’avance – si ce n’est par une diabolisation agressive de l’«ennemi»? Et c’est là que se situe la responsabilité historique des médias agissant selon la psychologie des masses. Il faut de toutes nos forces aider la raison et l’humanité à reprendre le dessus. La société en sait trop pour se laisser entraîner dans une guerre nucléaire finale.

Thomas Scherr

1 Cf. Hannes Hofbauer. Feindbild Russland. Wien 2016 et Guy Mettan. Russie-Occident. Une guerre de mille ans. Genève 2015.

2 Depuis 1944, on trouve dans les diverses doctrines militaires des Etats-Unis le but constant de contrôler durablement ou de détruire l’Union soviétique resp. la Russie.
Cf. par ex.: Wolfgang Effenberger. Gibt es eine Chance auf Frieden in Europa? https://swiss-standpoint.ch/news-detailansicht-fr-international/y-a-t-il-une-chance-de-paix-en-europe.html du 8 janvier 2022
Cf. Wolfgang Effenberger. Schwarzbuch EU & Nato. Warum die Welt keinen Frieden findet. Höhr-Grenzhausen 2020, p.360s.
Cf. Congrès américain. Résolution contre la Russie. https://www.congress.gov/bill/113th-congress/house-resolution/758/titles du 12 avril 2014

3 Cf. Uwe Krüger. Mainstream. Warum wir den Medien nicht mehr trauen. Munich 2016. et du même auteur: Meinungsmacht. Reihe des Instituts für Praktische Journalismus- und Kommunikationsforschung (IPJ), volume 9. 2013.

4 Cf. par exemple l’évaluation de Peter Scholl-Latour. Der Fluch der bösen Tat. Das Scheitern des Westens im Orient. Berlin 2014. p.17s.

5 Cf. Udo Ulfkotte. Gekaufte Journalisten. Wie Politiker, Geheimdienste und Hochfinanz Deutschlands Medien lenken. Rottenburg 2014. Ulfkotte, ancien journaliste de la Frankfurter Allgemeine Zeitung, montre de manière exemplaire les mécanismes que Krüger met en évidence dans son analyse.

6 Les agences de presse «Keystone-sda» ou le «Redaktionsnetzwerk Deutschland» sont des exemples d’une sélection réduite des dépêches. Dans les informations des grands médias germanophones, on ne trouvera guère d’articles sortant de ce spectre étroit prédéfini.

7 Cf. Wolfgang Bittner. «Die Eroberung Europas durch die USA», p. 168s., et le même auteur dans le «Göttinger Tageblatt» du 24 février 2016, p. 2.
Cf. également Marcus Klöckner: https://www.heise.de/tp/features/Unabhaengige-Medien-und-Medienvertreter-im-Dienste-des-Strategischen-Kommunikationsteams-Ost-3376363.html du 30 octobre 2015.
Cf. également Withney Webb: https://www.rubikon.news/artikel/propagandakrieg-fur-big-pharma du 24 novembre 2020
Cf. Robert Seidel. Les médias en pleine guerre de l’info. https://swiss-standpoint.ch/news-detailansicht-fr-gesellschaft/les-medias-en-pleine-guerre-de-l-info.html
du 15 mars 2021

8 Cf. Wolfgang Effenberger. Des élites sans scrupules précipitent l’Europe et la Russie dans la guerre du 18 juin 2021 https://swiss-standpoint.ch/news-detailansicht-fr-international/des-elites-sans-scrupules-precipitent-l-europe-et-la-russie-dans-la-guerre.html

9 Cf. Robert Seidel. Les médias en pleine guerre de l’info. https://swiss-standpoint.ch/news-detailansicht-fr-gesellschaft/les-medias-en-pleine-guerre-de-l-info.html
du 15 mars 2021

10 Concernant les mécanismes: Jens Wernicke (éd.). Lügen die Medien? Propaganda, Rudeljournalismus und der Kampf um die öffentliche Meinung. Westend. Francfort 2017

11 Exemple de spindoctering: Hannes Adomeit, Putin beruft sich auf eine Zusage, die es nie gab. Neue Zürcher Zeitung du 21 février 2022, p. 3.

12 Un exemple positif de journalisme suisse: Willy Bretscher. Im Sturm von Krise und Krieg. Neue Zürcher Zeitung. 1933–1944. Soixante-dix éditoriaux de Willy Bretscher. Editions Neue Zürcher Zeitung. Zurich 1987

13 Cf. Christian Müller. Was ist mit den Schweizer Medien los? https://www.infosperber.ch/medien/medienkritik/was-ist-mit-diesen-schweizer-medien-los/ du 14 février 2022

14 Iren Meier et Ulrich Tilgner ont travaillé pendant des décennies comme correspondants à l’étranger pour la Radio-TV suisse alémanique SRF. Leurs reportages sont représentatifs de la tradition d’un journalisme suisse ouvert sur le monde et équilibré.

15 Cf. Carl Spitteler. Notre point de vue suisse. Discours de Carl Spitteler prononcé devant la Nouvelle Société Helvétique le 14 décembre 1914 à Zurich.
https://www.schweizer-standpunkt.ch/warum-ein-schweizer-standpunkt-fr.html

16 Cf. Jean Rodolphe de Salis. Kriege und Frieden in Europa. Politische Schriften und Reden 1938–1988. Orell Füssli 1989.

17 Romain Rolland. Clérambault. Histoire d’une conscience libre pendant la guerre. Albin Michel 2012. (Première publication en 1920)

(Traduction Point de vue Suisse)