Base militaire USA dans le nord de la Syrie en 2018


Par Lina Kennouche

Doctorante en géopolitique, Université de Lorraine

Paru le 18 novembre 2021 sur The Conversation


À l’heure où la prise de conscience du déclin relatif de la puissance des États-Unis s’impose peu à peu, les acteurs régionaux du Moyen-Orient s’apprêtent à remplir le vide stratégique laissé par le départ des forces américaines.

Deux facteurs majeurs ont contribué au recul des États-Unis dans la région.

D’un côté, la rivalité de puissance engagée entre Washington et Pékin s’est exacerbée ces dernières années. Depuis 2008 et l’annonce du pivot vers l’Asie par Barack Obama, les Américains sont préoccupés par l’endiguement de la Chine, qu’ils exercent via le soutien à la sécurité et à la défense du Japon, de Taïwan, de la Corée du Sud, et aussi via le dialogue stratégique et diplomatique avec l’Inde et une partie de l’Asie du Sud-Est. Les États-Unis, de plus en plus mobilisés par ce front, ont aujourd’hui moins de capacités à consacrer au Moyen-Orient. Cette redéfinition des priorités stratégiques a précipité leur retrait d’Afghanistan.

D’un autre côté, la stratégie américaine au Moyen-Orient s’est soldée par une succession d’échecs. La « guerre au terrorisme » n’a pas permis de refaçonner le paysage régional conformément aux intérêts de Washington. Quant à la stratégie de pression maximale sur Téhéran employée par Donald Trump, elle s’est révélée politiquement inefficace voire contre-productive, le régime de Téhéran ayant fait la démonstration de sa résilience en poursuivant le développement de son potentiel militaire et balistique et en renforçant sa capacité de projection de forces selon un axe régional qui s’étend du sud du Pakistan à Gaza.

La fin de la présence globale américaine

Désormais, la capacité des États-Unis à maintenir une présence globale adéquate par le biais de leurs bases stratégiques est remise en question.

En mars dernier, une équipe spéciale composée de quinze hauts fonctionnaires du Pentagone a commencé à œuvrer à l’élaboration d’un plan global visant à préparer les forces américaines, déployées dans diverses parties du monde, à une éventuelle mission pour faire face à la menace chinoise. Washington a d’ores et déjà retiré d’Arabie saoudite certains matériels militaires lourds, notamment des batteries de missiles Patriot ainsi qu’un porte-avions, dans le but de redéployer ces équipements sur le front asiatique. Cette idée d’un retrait progressif a été confortée par les révélations des médias américains sur le projet du Pentagone de créer une « force permanente » dans le Pacifique occidental pour faire face à la Chine.

Au Moyen-Orient, la plus grande base militaire américaine est la base aérienne d’Al-Udeid, au Qatar, qui accueille 11 000 membres des services américains et de la coalition anti-Daech agissant dans le cadre de l’opération Inherent Resolve.

Aux installations militaires dans le Golfe s’ajoute une présence en Irak où 2 500 soldats) américains sont déployés dans le cadre d’un accord de sécurité avec le gouvernement de Bagdad, et en Syrie où se trouveraient encore 900 militaires américains) à al-Tanf, dans le sud-est du pays, ainsi qu’au nord-est aux côtés des Forces démocratiques syriennes (coalition hétéroclite de forces sous la direction des Kurdes).

Dans la perspective d’un désengagement inéluctable de Syrie et d’Irak, et de l’allègement de la présence américaine dans le Golfe – des développements dictés par l’impératif stratégique de la confrontation avec la Chine –, une nouvelle donne s’esquisse et le rôle des acteurs régionaux semble appelé à se renforcer.

Un Moyen-Orient reconfiguré par les acteurs régionaux ?

En dépit du retour en force de la Russie au Moyen-Orient et des ambitions que nourrit la Chine pour cette région dans le cadre de sa confrontation stratégique avec Washington, Moscou et Pékin n’entendent pas y jouer un rôle aussi central que celui que les États-Unis y ont tenu au cours des vingt dernières années.

Les dynamiques régionales restructurant déjà la scène géopolitique devraient encore s’affermir au détriment du « Grand jeu » des puissances internationales, qui apparaît moins décisif qu’auparavant. Confrontés à la perspective d’un retrait militaire américain prochain qui laisserait les mains libres à un Iran plus assuré, les alliés régionaux de Washington ont cherché à s’adapter à la nouvelle donne.

En septembre 2019, des forces yéménites alliées à Téhéran ont mené une attaque majeure contre les installations du géant pétrolier saoudien Aramco, sans que cet épisode n’entraîne de réaction de la part de Washington. Cet événement a ébranlé la confiance que Riyad pouvait avoir dans la pérennité du soutien des États-Unis.

Quelques jours plus tard, le ministre émirati des Affaires étrangères s’est rendu en Iran pour chercher l’apaisement, les Émirats étant alliés à l’Arabie saoudite. Avec l’arrivée de la nouvelle administration américaine, qui se distancie de la politique saoudienne en mettant fin à son appui à la guerre du Yémen et en réengageant des discussions avec l’Iran, Riyad a, à son tour, amorcé des négociations avec Téhéran. La préoccupation de Riyad et d’Abu Dhabi est donc de limiter les répercussions de la politique de la nouvelle administration américaine sur les questions clés du Moyen-Orient – principalement l’Iran – et de compenser les pertes qui en découlent.

Vers un retour dans le jeu du régime de Damas

Le retrait américain d’Afghanistan semble annoncer un retrait militaire plus général des États-Unis de la région – une idée qu’accréditent les développements récents et, notamment, la prise pour cible de la base américaine d’al-Tanf en Syrie par des forces alliées à l’Iran, ainsi que les attaques répétées contre les intérêts américains ces dernières années en Syrie et en Irak. La Syrie ne revêt en effet aujourd’hui qu’une importance limitée pour l’administration Biden, qui n’a pas nommé d’envoyé spécial dans ce pays.

En conséquence, les pays arabes qui, depuis 2011, s’étaient montrés hostiles au régime syrien ont progressivement engagé un processus de normalisation. Les Émirats arabes unis avaient rouvert une ambassade à Damas dès 2018 ; le 27 septembre dernier, Amman a rouvert le principal poste-frontière entre la Jordanie et la Syrie ; un accord a été trouvé entre l’Égypte, la Jordanie, la Syrie et le Liban pour acheminer du gaz égyptien vers Beyrouth via Damas ; et l’Égypte se dit désormais favorable à la réintégration de la Syrie au sein de la Ligue arabe, dont elle avait été suspendue en 2011.

Ces convergences avec Damas doivent permettre aux acteurs régionaux de préserver leurs intérêts et de jouer un rôle dans la phase post-conflit en cas de retrait américain de Syrie. Quant à la Turquie, si elle demeure hostile au régime d’Assad, Ankara ne nourrit cependant plus, dans un contexte où le rapport de forces a significativement évolué en faveur de Damas et ses alliés, d’ambition de changement politique en Syrie.

En Irak, bien que les États-Unis maintiennent encore une présence militaire, de nouveaux acteurs de nouveaux acteurs entrent en jeu, à l’exemple de la France (Total s’est récemment vu accorder un important contrat d’investissement). Surtout, Bagdad ne veut plus être un champ de confrontation entre l’Iran et l’Arabie saoudite, et cherche au contraire à jouer un rôle de médiation dans le processus de négociations entre ces deux acteurs.

Les discussions bilatérales en cours pourraient aboutir à une entente, le ministre saoudien des Affaires étrangères ayant récemment qualifié la relation avec l’Iran d’« amicale », signe que l’Arabie se montre moins encline à poursuivre une politique régionale offensive à présent qu’elle ne bénéficie plus d’un soutien américain. Le processus de négociations n’est cependant pas exempt de contradictions, comme l’illustre la récente crise diplomatique entre Riyad et Beyrouth, Riyad rejetant le poids grandissant du Hezbollah, allié organique de l’Iran, au Liban. Un accord aurait toutefois inéluctablement des implications sur la solution politique au Yémen et pourrait favoriser une stabilisation au Liban.

La politique ambivalente des Émirats arabes unis

En un an, Abu Dhabi a développé des relations de coopération très avancées avec Israël. Depuis la signature des accords d’Abraham le 15 septembre 2020, les échanges ont été croissants, comme l’illustre la rencontre trilatérale du 13 octobre dernier entre Américains, Israéliens et Émiratis pour aborder les progrès accomplis depuis un an et les perspectives de collaboration économique et politique à venir, réunion au cours de laquelle Tel-Aviv et Abu Dhabi ont affiché une convergence de vues sur la question du nucléaire iranien.

Pour autant, les Émirats restent pragmatiques et soucieux de maintenir un dialogue avec l’Iran. En effet, l’action d’Abu Dhabi n’est pas inféodée à son partenariat avec l’Arabie saoudite, ni même à sa coopération plus récente avec Israël. Rappelons que les Émirats ont retiré la plupart de leurs troupes terrestres du Yémen en 2019 et réengagé un dialogue avec l’Iran la même année à la suite des attaques attribuées à Téhéran contre des pétroliers dans le détroit d’Ormuz, décision motivée par la crainte d’une offensive militaire iranienne et par un doute sur une implication américaine à leurs côtés en cas de concrétisation d’un tel scénario.

Cette tendance à la coopération s’est poursuivie notamment à travers le déblocage de fonds iraniens qui étaient gelés dans les banques émiraties et la fourniture à plusieurs reprises d’une aide médicale à l’Iran durant la crise sanitaire.

Les observateurs avertis notent que la volonté d’Abu Dhabi d’augmenter son implication et ses investissements dans la bande de Gaza est une orientation qui résulte également du changement d’administration aux États-Unis et de la politique adoptée par le président Joe Biden sur des questions d’importance stratégique, au premier rang desquelles l’Iran.

Ainsi, si la représentation partagée entre les Émirats et Israël d’une menace régionale incarnée par l’Iran justifiant le rapprochement perdure, elle a toutefois perdu de son acuité avec le changement intervenu aux États-Unis. Les choix stratégiques de l’administration actuelle et les nouvelles dynamiques régionales entraînent des réactions très inquiètes en Israël.

Israël, grand perdant des nouvelles dynamiques régionales ?

Les commentaires politiques qui ont accompagné la tenue de la réunion trilatérale du 13 octobre dernier témoignent de l’amplitude de la divergence entre Israéliens et Américains au sujet de l’Iran.

Comme le rapporte le média Al Monitor, lors de cette réunion, les Israéliens souhaitaient obtenir de Washington l’assurance d’un « plan d’urgence opérationnel conjoint » en cas d’échec des négociations avec Téhéran, mais les Américains sont restés muets sur les moyens à adopter dans pareil scénario, se limitant à exprimer leur intention d’explorer « d’autres options si l’Iran ne change pas de direction ». Comme l’a résumé dernièrement le journaliste israélien Amos Harel dans Haaretz, les Israéliens ne sont pas parvenus « à inciter l’administration Biden à accroître la pression sur Téhéran ».

Ces réticences américaines à envisager l’option militaire pour retarder la « maturation nucléaire » de l’Iran sont également évoquées par l’ancien premier ministre travailliste Ehud Barak qui considère que l’Iran se trouve déjà au seuil de l’arme nucléaire.

Selon lui, sur la question du nucléaire, l’Iran n’est pas la principale préoccupation des États-Unis :

« Ils peuvent accepter l’Iran comme un État du seuil. Pour nous, ce défi est beaucoup plus menaçant et plus proche, surtout à long terme […] Il n’est pas certain que les États-Unis possèdent actuellement des plans militaires opérationnels capables de retarder la maturation de la capacité nucléaire iranienne pendant un nombre considérable d’années. De même, il n’est pas clair si même Israël a des plans d’urgence réalisables pour retarder de quelques années l’obtention par l’Iran de l’arme nucléaire. »

Israël est tout autant inquiet de la relation que développent les pays du Golfe avec la Chine et voit d’un mauvais œil l’ambition de Pékin de mettre à profit le retrait américain pour renforcer son influence. La principale crainte de Tel-Aviv est de voir les technologies israéliennes exportées vers le Golfe fuir vers la Chine et, de là, vers l’Ira

L’autre appréhension d’Israël concerne les investissements des entreprises du Golfe dans les infrastructures israéliennes. Yoel Guzansky et Galia Lavi, chercheurs à l’INSS, pointent « le risque d’une plus grande exposition aux entreprises chinoises qui ont des liens étroits avec les entreprises du Golfe, investissent dans celles-ci et peuvent éventuellement les acquérir à un moment donné ».

Le reflux de l’influence américaine aura donc des conséquences inévitables sur Israël en tant qu’acteur organiquement lié aux États-Unis, qui doit à la fois composer avec les nouvelles orientations stratégiques américaines, éloignées de ses préoccupations sécuritaires immédiates, et avec les nouvelles dynamiques régionales qui confortent la position de l’Iran.

Lina Kennouche

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

Imprimer