La neutralité a toujours fait débat en Suisse et c’est tant mieux. Deux siècles après avoir été formalisée par le Congrès de Vienne, la neutralité nous a rendu de grands services pendant les deux guerres mondiales et la guerre froide. Durant ces trois dernières décennies, marquées par l’hégémonie des Etats-Unis, elle n’a simplement plus servi, la Suisse épousant les vues américaines sans que cela pose de problèmes puisqu’il n’y avait pas d’alternative.

Fort de ce constat, la gauche et la droite libérale se sont peu à peu convaincues que la neutralité n’était plus qu’une vieillerie, une survivance du passé bonne à jeter car elle compliquerait nos relations avec une Union européenne elle-même intégrée à l’OTAN et suspicieuse à l’égard des pays neutres.

Il en va tout autrement depuis que deux guerres ont éclaté à nos portes, en Ukraine et en Palestine. Depuis vingt mois, les choses se sont soudain compliquées.

En Ukraine, la majorité du pays, UDC mise à part, a pris fait et cause pour l’atlantisme et s’est aligné comme un seul homme derrière l’Ukraine et contre la Russie, au douteux prétexte qu’une neutralité dite coopérative permettait un tel parti pris. A croire cette majorité de circonstance, la Suisse peut se contenter d’une aide humanitaire unilatérale (elle aussi en parfaite contradiction avec l’esprit d’Henry Dunant) et d’interdire les livraisons d’armes aux belligérants. Dans le même esprit, elle estime être en droit d’adopter des sanctions unilatérales contre la Russie, bien que celles-ci soient non conformes au droit international puisque non décidées par l’ONU.

Mais soudain les événements de Palestine sont venus bousculer ce bel ordonnancement. La gauche, unanimement pro-ukrainienne, se trouve désormais écartelée entre sa dénonciation de l’antisémitisme et ses sympathies propalestiniennes. La droite libérale, elle aussi complètement alignée sur l’Ukraine, a pris fait et cause pour Israël alors que ce pays applique la même politique que la Russie dans le Donbass et en Crimée en occupant illégalement le Golan et en pratiquant une quasi-annexion de la Cisjordanie et une épuration ethnique de fait à Gaza. De même, elle n’a pas de mots assez durs pour fustiger Poutine mais ne trouve rien à redire sur Netanyahu, accusé de corruption et d’être le fossoyeur de la démocratie israélienne. Tandis que la majorité de l’UDC, qui défend une application stricte de la neutralité, y a renoncé dans le conflit palestinien en prenant fait et cause pour Israël.

Résultat : la cacade morale et les postures opportunistes éclatent au grand jour. Qui se soucie des centaines de milliers de morts pour rien en Ukraine, puisque le conflit est en train d’être perdu par Kiev ? Qui se soucie du sort des otages israéliens enlevés par le Hamas ? Qui se soucie des exactions – hélas ! – commises par les troupes israéliennes qui ont tué, selon le HCR, davantage de civils innocents et d’enfants en 30 jours que la guerre en Ukraine en 550 jours !

Où est la morale ? Où est la logique ? Où sont le respect du droit et la protection des innocents ? Disparus corps et biens dans la tempête émotionnelle suscitée par les événements.

C’est pour éviter ces piteuses déroutes morales et politiques qui divisent notre pays et le rendent impuissant sur la scène internationale, et qui décrédibilisent aussi le CICR, le droit humanitaire et l’esprit de la Croix-Rouge qui font partie de notre ADN national, qu’il est plus que jamais urgent de rester neutres. Le courage, la modernité, l’avenir, c’est rester neutre et encourager la paix. Sur tous les fronts.

Guy Mettan

Guy Mettan est un journaliste indépendant, écrivain et homme politique suisse. Il a notamment été directeur et rédacteur en chef de la Tribune de Genève et a fondé le Club suisse de la presse.

Source: Arrêt sur info