Rue de Kherson après l’attaque russe sur le centre-ville le 2 février (National Police of Ukraine, Wikimedia Commons, CC BY 4.0)

Les récentes révélations dressent un inventaire incomplet des activités secrètes de l’Occident en Ukraine. Il y en a sûrement bien plus que ce que l’on nous dit.

Vous avez peut-être lu ou entendu parler de la panique qui a suivi la convocation par Emmanuel Macron d’un sommet des dirigeants européens à Paris la semaine dernière. Lors de la conférence de presse qui a suivi, le président français a laissé entendre que l’OTAN pourrait, le moment venu, envoyer des troupes en Ukraine pour participer à la lutte contre les forces militaires russes.

Avant d’aller plus loin, permettez-moi de suggérer quelques réflexions que les lecteurs peuvent ranger quelque part dans un coin de leur tête pour y réfléchir plus tard.

Premièrement, l’intervention de la Russie en Ukraine il y a deux ans, le mois dernier, n’aurait pas été provoquée. Deuxièmement, tout le discours du Kremlin sur la menace de l’OTAN à sa frontière sud-ouest ne serait rien d’autre que la déformation et la paranoïa de la “Russie de Poutine”, puisque c’est ainsi qu’il faut désormais désigner la Fédération de Russie.

C’est ce qui s’est passé à Paris la semaine dernière. Lors de la conférence de presse qui a suivi le sommet, il a été demandé à M. Macron si les soutiens occidentaux de l’Ukraine envisageaient de déployer des troupes en Ukraine. Le président français a répondu que les dirigeants européens n’étaient pas parvenus à un accord, mais que l’idée était sur la table lorsqu’ils se sont réunis au palais de l’Élysée.

Puis il a ajouté ceci : “Rien n’est à exclure. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour empêcher la Russie de gagner cette guerre.”

Immédiatement, les objections se sont multipliées. Les Britanniques, les Espagnols, les Italiens, les Polonais, les Slovaques, les Hongrois : tous ont dit, très clairement, “Pas question”. Même Jens Stoltenberg, le secrétaire général belliciste de l’OTAN, s’est opposé à l’affirmation de Macron. Personne n’a été plus véhément sur ce point qu’Olaf Scholz. “Ce qui a été convenu entre nous dès le début vaut également pour l’avenir”, a déclaré le chancelier allemand, “à savoir qu’il n’y aura pas de troupes au sol, pas de soldats sur le sol ukrainien envoyés par des pays européens ou des États membres de l’OTAN”.


Du matériel offensif à gogo


Scholz et Stoltenberg, décembre 2021. (OTAN, Flickr, CC BY-NC-ND 2.0)

Mais, lors du même sommet, les participants se sont mis d’accord pour soutenir l’envoi de missiles à longue portée aux Ukrainiens, des armes tout à fait à même d’atteindre des villes, des réseaux de distribution de l’électricité, des installations industrielles et d’autres cibles à l’intérieur de la Russie. Donc : pas de troupes, mais beaucoup de matériel offensif.

La réunion de Paris a déclenché un grand moment de vérité, si tant est qu’on puisse l’appeler ainsi. M. Scholz, qui est politiquement sur le fil du rasoir en partie à cause du soutien de son gouvernement à l’Ukraine, a immédiatement affirmé que l’Allemagne n’enverrait pas ses missiles à longue portée Taurus à l’Ukraine parce que les troupes allemandes seraient obligées de participer à l’opération, les Ukrainiens ne pouvant pas les faire fonctionner seuls.

Regardez les Britanniques, a ajouté M. Scholz de manière directe. Lorsqu’ils envoient leurs missiles Storm Shadow (et je dois dire que j’adore les noms que les responsables occidentaux des arsenaux inventent pour ces engins), le personnel britannique est déployé avec ces armes.

Ah, oui ! Quelle indiscrétion !

Comme le rapporte Stephen Bryen dans sa lettre d’information Weapons and Strategy, “les Britanniques ont crié au scandale et accusé Scholz d’ “abus flagrant des données de renseignement”. Je n’ai jamais entendu parler d’abus en matière de renseignement, mais peu importe. Bryen, qui suit ces questions de près en tant qu’ancien fonctionnaire du ministère de la Défense, poursuit :

“Scholz a confirmé ce que tout le monde sait déjà, à savoir que des officiers et du personnel formé de l’OTAN se trouvent en Ukraine et utilisent des armes telles que les systèmes de défense aérienne Patriot et NASAM, le système de roquettes à lancement multiple HIMARS, le missile de croisière franco-britannique Storm Shadow (SCALP-EG en France) et bien d’autres armes sophistiquées fournies à l’Ukraine”.

Nous y voilà – on peut dire que nous y sommes depuis longtemps, même si c’est de manière clandestine.

La semaine dernière, le New York Times a publié un long article sur la présence et les programmes de la Central Intelligence Agency en Ukraine, qui remontent à au moins dix ans et certainement beaucoup plus loin.

[Mykola Lebed, l’un des principaux collaborateurs de Stepan Bandera, le chef du parti fasciste OUN-B, a été recruté par la C.I.A. en 1948, selon une étude réalisée en 2010 par les Archives nationales des États-Unis. Lire aussi : De l’influence du néonazisme en Ukraine].

Il s’agit notamment d’un réseau de centres de repérage, de ciblage et de communication souterrains mis en place par l’agence, et qu’elle aide aujourd’hui à faire fonctionner pour les services de renseignement ukrainiens, dont une douzaine sont répartis le long de la frontière ukrainienne avec la Russie.

Il s’agit là d’un autre cas où les activités secrètes sont devenues manifestes, dans le cas du Times, à dessein. Comme votre chroniqueur l’a déjà consigné, les journalistes du Times n’auraient jamais pu découvrir les activités de la C.I.A. en Ukraine si l’agence n’avait pas décidé de leur offrir une visite guidée.

Viennent ensuite les mercenaires occidentaux et d’autres acteurs au statut indéterminé. Il n’existe naturellement pas de recensement précis de ces personnes, mais elles se comptent certainement par milliers – Américains, Britanniques, Français, Allemands, Polonais, Roumains et autres.

À la mi-janvier, les Russes ont annoncé qu’ils avaient bombardé un hôtel de Kharkiv qui servait de base aux “volontaires” français, selon l’euphémisme courant, tuant 60 d’entre eux. Paris a qualifié cette information de “désinformation”, ce mot fourre-tout utile pour désigner les révélations gênantes.

Mais Moscou a immédiatement convoqué l’ambassadeur de France pour se plaindre de “l’implication croissante de Paris dans le conflit ukrainien”. Ce genre de propos figure-t-il dans quelque opération de désinformation que ce soit dont vous ayez déjà entendu parler ?

Il est impensable, du moins à mon avis, que ces récentes révélations dressent un inventaire complet des activités secrètes de l’Occident en Ukraine. Il y a certainement plus que ce que l’on nous a dit. Mais considérons ce qui a été révélé jusqu’à présent.

Stephen Bryen exprime au mieux le point de vue qu’il convient d’adopter au vu de ces faits observés directement sur le terrain.

“Si l’OTAN est tellement opposée à l’envoi de troupes en Ukraine, pourquoi n’exige-t-elle pas que les soldats déjà sur place soient renvoyés chez eux ?”


Surinvestissement dans le conflit


Le président ukrainien Volodomyr Zelensky s’adressant au sommet de l’OTAN à Madrid, en juin 2022. (OTAN)

Excellente question. Ma réponse : les puissances occidentales, radicalement surinvesties dans la confrontation entre l’Ukraine et la Russie, paniquent au fur et à mesure que les forces armées ukrainiennes reculent face aux avancées russes et que le soutien à cette folie s’amenuise des deux côtés de l’Atlantique.

La participation secrète du personnel occidental en Ukraine pourrait même s’intensifier.

Il est évident que l’Ukraine est en train de perdre sa guerre contre la Russie, et ce à un rythme plus rapide que ce que la plupart des analystes semblent avoir envisagé, même à l’automne dernier. Je lis actuellement des rapports selon lesquels l’effondrement final de la Force armée ukrainienne pourrait ne se produire que dans trois mois environ.

On peut se demander ce qui se passera ensuite. Le petit monde des “Pulitzer” récompensera la couverture parfaitement épouvantable de l’Ukraine par le Times en lui attribuant un ou deux de ces prix ridicules que les grands quotidiens s’échangent entre eux. Tous ces néo-nazis que le Times qualifie à mots couverts de “commandos d’élite” de l’AFU devront se défaire de leur russophobie pathologique autrement.

La curieuse et disparate représentation de l’Occident en Ukraine ne sera plus la même. Mais elle ne disparaîtra pas non plus. Nous voici donc confrontés à la vérité au cœur de cette récente série de révélations.

Elle est la suivante. Les Russes – “Poutine” si vous préférez – avaient raison dès le début. La crise ukrainienne n’est que la dernière phase de la longue campagne menée par l’Occident pour isoler la Fédération de Russie jusqu’à ses frontières, la déstabiliser et finalement la soumettre. Le changement de régime à Moscou était et reste l’objectif final.

Il ne s’agit pas d’une guerre dédiée à la défense de la “démocratie ukrainienne” – une expression qui fait rire ou réfléchir. Il s’agit d’une guerre par procuration de l’Occident, du début à la fin, les Ukrainiens étant cyniquement pris pour de la chair à canon, des boucs émissaires dont on peut se passer.

La Russie n’avait pas le choix lorsqu’elle est intervenue il y a deux ans, après huit ans de patience alors que les Européens – l’Allemagne et la France, en d’autres termes – n’ont pas tenu toutes les promesses faites en faveur d’un accord. Les Américains n’ont pas rompu de promesses parce qu’ils n’en ont jamais fait – et personne ne les aurait pris au sérieux s’ils l’avaient fait.

J’en viens au jugement formulé lorsque la guerre commencée en 2014 a éclaté en conflit ouvert il y a deux ans. L’intervention russe était regrettable mais nécessaire. Ce point de vue m’a valu quelques critiques en 2022. J’ai appris dernièrement qu’elle était consignée dans certains dossiers des services de renseignement européens comme s’il s’agissait d’une transgression majeure.

C’est aussi vrai aujourd’hui qu’hier. Tout ce que nous apprenons au compte-gouttes sur les diverses actions secrètes des puissances occidentales dans le triste État en faillite qu’elles ont largement contribué à ruiner le confirme.

Patrick Lawrence

Source: Consortiumnews.com,5 mars 2024 (Traduction Spirit Of Free Speech)