À moyen terme, les États-Unis perdront en influence tandis que l’Iran gagnera en assurance ; dans le pire des cas, une guerre aux conséquences incommensurables éclatera.

Ce lundi, les États-Unis intensifient leur guerre économique brutale et sans merci contre l’Iran, faisant atteindre de nouveaux sommets aux sanctions. L’administration Trump a déclaré que son objectif était de réduire à néant les exportations de pétrole iranien, bien que des dérogations soient en cours de négociation avec certains pays.

Une telle initiative pourrait entraîner la faillite de l’Iran et annihiler la capacité du gouvernement iranien à fournir des services publics, provoquant une rébellion populaire.

John Bolton, conseiller à la sécurité nationale du président Donald Trump, a clairement expliqué la logique derrière tout cela : il souhaite installer à Téhéran un nouveau gouvernement favorable aux États-Unis. Il a exposé ces plans à l’Organisation des moudjahidines du peuple iranien (OMPI), un groupe d’opposition, lors d’une conférence à Paris l’année dernière, bien qu’il soit ensuite revenu sur ses propos, affirmant que le changement de régime n’était « pas une politique américaine ».

En proie aux contradictions

Les États-Unis ne sont pas simplement résolus à mener une guerre économique, ils souhaitent également constituer une coalition militaire et stratégique contre l’Iran. Cela semble avoir été le point le plus important à l’ordre du jour du dialogue de Manama qui s’est tenu fin octobre à Bahreïn – un événement durant lequel le secrétaire américain à la Défense, James Mattis, s’en est pris à l’Iran.

Mattis souhaite vivement la création d’une véritable OTAN arabe reposant sur un réseau régional d’États arabes sunnites, sous la forme de l’émergente Alliance stratégique pour le Moyen-Orient, incluant potentiellement l’Israël de Benyamin Netanyahou. Les principaux soutiens extérieurs seraient les États-Unis, la France et la Grande-Bretagne.

Cependant, cette double stratégie militaro-économique est vouée à l’échec et aboutira probablement à l’humiliation des États-Unis. À moyen terme, elle se retournera contre eux ; les États-Unis et leurs alliés perdront leur influence, tandis que l’Iran gagnera en assurance et en pouvoir. Dans le pire des cas, il en résultera une guerre aux conséquences incommensurables.

Pour commencer, la politique de sanctions de Trump est en proie aux contradictions. Elle ne fonctionnera pas et ne peut pas fonctionner, car les États-Unis ne pourront pas isoler l’Iran comme ils l’espèrent.

Le problème a été clairement exposé dans un excellent article de Gardiner Harris paru récemment dans le New York Times, dans lequel il était noté que la Chine et l’Inde, les plus gros acheteurs de pétrole iranien, continueraient à faire des achats substantiels. Sans surprise, la Turquie et la Russie vont probablement faire de même.

Une erreur de jugement monumentale

Beaucoup plus exceptionnel, la France et l’Allemagne, de même que la Grande-Bretagne, ont exprimé leur intention de continuer à faire affaire avec l’Iran au mépris de la volonté américaine. Ces pays envisagent la création d’un « fonds commun de créances » qui leur permettrait de continuer à commercer avec l’Iran indépendamment du dollar américain.

Trump joue très gros : s’il perd, la majeure partie de la puissance mondiale des États-Unis s’effondrera

Le cas de la Chine, le plus gros acheteur de pétrole iranien, est encore plus important. S’il est vrai que deux grandes sociétés pétrolières chinoises ont suspendu leurs achats auprès de l’Iran, la Chine est pratiquement certaine de continuer à acheter de grandes quantités de pétrole.

Trump peut renchérir et punir la Chine par des sanctions ou d’autres moyens, mais même lui n’a probablement pas l’appétit nécessaire pour créer un second front dans la guerre économique.

Il en va de même pour l’Inde de Narendra Modi, qui a irrité les États-Unis en continuant d’acheter du pétrole iranien. Trump veut-il vraiment faire de l’Inde un ennemi ?

Tout cela signifie que l’administration Trump a fait une erreur de jugement monumentale. Trump pense pouvoir emmener la communauté internationale à sa suite alors qu’il se lance dans une guerre économique contre l’Iran. C’est impossible – et cela représente un danger fatal pour les États-Unis. Trump joue très gros : s’il perd, la majeure partie de la puissance mondiale des États-Unis s’effondrera.

Affaiblissement du ressort financier

En effet, au cours des dernières décennies, les présidents américains successifs ont utilisé le statut de monnaie de réserve du dollar américain comme une arme permettant d’isoler les ennemis du pays et de faire respecter sa volonté. De cette manière, les États-Unis ont été en mesure de semer la terreur chez leurs ennemis et de récompenser leurs alliés.

Ce ressort financier a été un outil beaucoup plus puissant que la puissance militaire. Si Trump échoue dans sa guerre économique contre l’Iran – et je crois que ce sera le cas –, cela signifiera au monde que le dollar ne peut plus être utilisé comme une arme de politique étrangère.

Il y a soixante ans, l’humiliation de la Grande-Bretagne à Suez a marqué le moment où les Britanniques ont perdu la possibilité d’exercer leur puissance au Moyen-Orient. Si Trump échoue avec l’Iran, il se dira dans les chancelleries de la région que les États-Unis ne sont qu’un tigre en papier.

Nous assisterions alors à la fin de l’hégémonie mondiale des États-Unis et à l’émergence de zones économiques rivales, dotées du pouvoir et de la capacité de fonctionner indépendamment de la pression économique américaine.

L’une d’elles serait basée autour de Shanghai. C’est déjà en cours de formation et lors d’un voyage au Pakistan en octobre, j’ai été intrigué d’entendre des intellectuels de premier plan spéculant sur le fait que le groupe des grandes nations économiques, le G7 – qui était jusqu’ici le fief personnel des États-Unis – pourrait bientôt se scinder en deux. Une deuxième sphère pourrait être érigée autour de la zone euro et une troisième limitée aux États-Unis, à l’Amérique latine, à une poignée de dépendances américaines et peut-être au Royaume-Uni.

Un isolement croissant

Dans ce nouveau monde, il n’est nullement évident que les États-Unis soient perçus comme une force pour la stabilité mondiale. Cela est déjà manifeste au Moyen-Orient, où les États-Unis ont provoqué le chaos avec l’invasion de l’Irak et ont tourné le dos à l’accord sur le nucléaire avec l’Iran.

C’est l’allié des États-Unis, l’Arabie saoudite, qui est accusé depuis de nombreuses années d’être la source des mouvements jihadistes qui ont semé le chaos à travers le monde. C’est principalement l’Arabie saoudite et ses alliés du Golfe – soutenus par les États-Unis et la Grande-Bretagne – qui ont provoqué la calamité humanitaire au Yémen. Et c’était avant que nous n’en arrivions au terrible meurtre de Jamal Khashoggi.

Il y a beaucoup de problèmes avec l’Iran. Il a également des antécédents d’assassinats à l’étranger et de répression dans le pays. Néanmoins, dans une région en proie au chaos ces dernières années, cet État vieux de 3 000 ans apparaît davantage comme une source de stabilité et l’Amérique de Trump – peu fiable et de plus en plus isolée – une force de chaos.

Nous sommes sur le point d’assister à un changement de pouvoir aux conséquences profondes. Même s’il commence au Moyen-Orient, ses ondes se propageront rapidement à travers le monde.

Peter Oborne

Peter Oborne a été élu meilleur commentateur/bloggeur en 2017 et désigné journaliste indépendant de l’année 2016 à l’occasion des Online Media Awards pour un article qu’il a rédigé pour Middle East Eye. Il a reçu le prix de Chroniqueur britannique de l’année lors des British Press Awards de 2013. En 2015, il a démissionné de son poste de chroniqueur politique du quotidien The Daily Telegraph. Parmi ses ouvrages figurent Le triomphe de la classe politique anglaiseThe Rise of Political Lying et Why the West is Wrong about Nuclear Iran.

Source: MEE

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