Naledi Pandor Source: UGC


Interview de Mme Naledi Pandor, ministre des Affaires étrangères d’Afrique du Sud, par la chaîne de télévision ZDF au sujet de la guerre en Ukraine et de la position adoptée par l’Afrique du Sud

«Si nous ne mettons pas un terme à cette guerre, il y aura une dégradation de la situation dépassant notre imagination»

Le 27 juin 2022, l’émission Heute Journal a diffusé une interview de la ministre sud-africaine des Affaires étrangères, le Dr Naledi Pandor – on peut retrouver l’intégralité de cette interview dans la médiathèque de la ZDF.1Naledi Pandor était invitée à la conférence du G7 à Elmau. Nous ne pouvons reproduire ici que des extraits de la retranscription de l’interview, raison pour laquelle nous recommandons d’autant plus de réécouter l’interview – car voir et entendre les interlocuteurs permet de mieux comprendre la dignité et la sincérité avec lesquelles la ministre sud-africaine répond aux questions posées d’un interlocuteur qui pratique, nous le regrettons, une variante de journalisme partisan.

En ouverture de l’interview, on demande à la ministre des Affaires étrangères de préciser l’importance qu’elle accorde au G7 dans la résolution des principaux problèmes internationaux:

«Je pense que le G7 est un forum mondial très important, dans la mesure où il rassemble les pays les plus puissants du monde sur le plan économique. Les responsables politiques du G7 ont une obligation très importante envers le monde, celle de trouver des solutions aux problèmes que vous évoquez, de faire en sorte que règne la paix, que les gens et leurs diverses communautés puissent se sentir en sécurité, vivre leur vie, dans la stabilité et en faveur du progrès. Cela fait des années que l’on parle du changement climatique, et pourtant nous savons tous que les engagements pris par les acteurs les plus puissants n’ont pas été respectés. Le monde se tourne à présent vers les pays les plus développés et attend d’eux qu’ils respectent les engagements qu’ils ont également réaffirmés à Glasgow lors de la COP 262. Je pense que le monde attend à juste titre que le G7 trouve les solutions pratiques qui s’imposent».

Là-dessus, l’intervieweur déclare que le G7 est en train de «faire en sorte que le reste du monde condamne la Russie» à cause de la guerre en Ukraine. On a toutefois «l’impression que l’Afrique du Sud n’est pas vraiment aux côtés de cet Occident». Vient ensuite la question, suggestive, si la ministre des Affaires étrangères ne partageait pas l’opinion générale que c’est «l’Ukraine qui doit gagner cette guerre»:

«Cela fait plus de dix ans que les questions qui sont au coeur du conflit entre l’Ukraine et la Russie ont été débattues dans le monde entier. L’Afrique n’a jamais été invitée à la table des discussions à ce sujet. À ce stade, il est donc impossible de nous placer devant le choix de nous prononcer en faveur de l’un ou de l’autre. Nous n’avons été impliqués dans aucun des événements qui ont conduit à la situation actuelle. Nous avons pourtant été clairs sur ce point et notre position est la suivante: le monde a la responsabilité de rechercher et d’aspirer à la paix, et nous pensons que les dirigeants politiques réellement puissants – qu’ils soutiennent ou s’opposent à l’Ukraine – ont la capacité et le leadership nécessaires pour travailler ensemble à une solution. Nous sommes horrifiés de voir que dans ce conflit, où des milliers de personnes perdent la vie, où des infrastructures sont détruites, les responsables ne sont pas capables de faire ce qu’a fait l’Afrique du Sud: nous nous sommes assis autour d’une table, nous avons négocié et nous avons trouvé une solution qui a mis fin à la guerre. C’est ce que nous avons souhaité! Nous avons dit clairement qu’il nous est impossible de prendre parti. Nous ne l’avons pas fait jusqu’à présent. Nous voulons la paix»!

A l’affirmation de l’intervieweur que «l’agresseur» était «en toute évidence» la Russie, la ministre des affaires étrangères de l’Afrique du Sud répond:

«Je l’ai déjà dit, nous ne céderons pas aux tentations de parler la langue des autres pour choisir notre camp. Ce que nous disons, c’est ceci: «Il y a très clairement des problèmes qui sont débattus depuis des années et ces problèmes doivent d’abord être résolus. Je le répète: les questions concernant l’Ukraine, sa sécurité, doivent être résolues, mais les questions concernant la Russie et sa sécurité à elle doivent également être résolues. […] Il est inutile d’employer, pour désigner l’un ou l’autre des protagonistes, des termes désobligeants, cela ne ramènera pas la paix. Il en va de la responsabilité des dirigeants politiques – Nelson Mandela l’a montré – de négocier pour la paix, de s’asseoir, de parler. Le monde entier nous a encouragés à discuter avec nos ennemis, ceux qui avaient jeté nos parents en prison, ceux qui avaient tué nos familles. Et on nous a dit: ‹Parlez avec eux, trouvez une solution›. Et c’est exactement ce que nous attendons maintenant, c’est ce que nous disons maintenant. C’est cela, l’approche de l’Afrique du Sud».

L’intervieweur essaye alors de faire changer d’avis la ministre des Affaires étrangères, avançant que L’Afrique du Sud avait donc, par le passé, bénéficié d’un soutien important contre le régime d’apartheid, qu’il qualifie d’agresseur, et que l’Ukraine a désormais besoin du même soutien de la part de l’Afrique du Sud :

«Je l’ai déjà dit et redit par le passé: l’Afrique du Sud a toujours exprimé son attachement à la communauté internationale pour la solidarité qu’elle nous a témoignée dans la lutte anti-apartheid. Mais vous vous souviendrez que personne ne nous a jamais fourni d’armes, personne, que nous n’avons pas été soutenus dans ce conflit armé, dans cette lutte. Non, on nous a traités de terroristes alors qu’il n’y a eu que très peu de conflits armés en Afrique du Sud. Le genre de soutien auquel vous assistez aujourd’hui en faveur de l’Ukraine, aucun combattant de la liberté en Afrique n’en a jamais bénéficié. Donc, l’une des choses que nous avons dit et redit, c’est que nous traitons tous les pays opprimés de la même manière. Nous devons tout autant nous sentir concernés par l’assassinat de Shirin Abu Aklis3 que nous devrions être horrifiés par l’absence de liberté pour le peuple palestinien. Nous considérons tous les problèmes avec la même attitude, sans éclipser leur différences d’aspect. De fait, nous affirmons que l’intrusion hostile à l’encontre de la souveraineté d’un pays va en violation de la Charte des Nations unies. Nous l’avons dit et répété publiquement. Mais nous insistons sur le fait que ce type de conflit – ce genre de guerre! – ne peut être résolu que par la voie de la négociation. Je suis convaincue que finalement, tous s’assoiront à la même table de négociation».

Sur un ton provocant, on lui demande ce qui s’apprêterait donc à être négocié:

«Je n’en sais rien! On ne sait jamais sur quoi peuvent déboucher les négociations lorsqu’elles en sont encore à leur début. Mais les peuples ont leurs aspirations, leurs espoirs. L’une des préoccupations concernant l’Ukraine doit porter sur son intégrité, sa sécurité. Quels sont les éléments qui pourraient les garantir? Cela doit ressortir des discussions menées autour de la table. Et pour ce qui est de la Russie, qui, à plusieurs reprises, a fait état d’inquiétudes et de craintes très concrètes: comment convient-il d’y réagir? Or, mon raisonnement est donc le suivant: Les grands leaders politiques de ce monde, qui sont à la tête des plus grandes économies, disposent certainement d’un arsenal de possibilités pour trouver une solution, et pourtant je ne vois toujours rien, pas la moindre offensive diplomatique d’envergure! Nous pensons que les Nations unies, et donc leur secrétaire général, doivent y être impliqués. C’est ce genre d’approche diplomatique qu’il faut adopter. Nous avons par exemple demandé qu’un certain nombre d’interlocuteurs de référence, jouissant d’une réputation internationale, soient invités à mettre en œuvre ce processus. On ne doit pas abandonner cette question aux missiles et aux tueries qui se déroulent en ce moment en Ukraine. Cherchons, dans un premier temps, à obtenir un cessez-le-feu immédiat. Puis entamons un processus détaillé de négociations pour trouver une solution apportant la sécurité et la paix.»

L’intervieweur interroge ensuite la ministre des Affaires étrangères à propos des sanctions prises à l’encontre de la Russie, auxquelles l’Afrique du Sud ne participerait pas jusqu’à présent, ce sur quoi il mentionne des voix critiques:

«Au niveau mondial, l’Afrique du Sud n’est qu’une toute petite économie. En Afrique, nous sommes importants, il est vrai, mais très minces à l’échelle mondiale, et la Russie est un partenaire commercial très modeste pour l’Afrique du Sud. Pour nous, les grands partenaires commerciaux sont l’Europe occidentale, l’Amérique et bien sûr la Chine. D’un point de vue commercial, ce sont ces régions qui présentent pour nous le plus grand intérêt. Mais j’aimerais revenir sur le thème des sanctions en ajoutant ceci: en ce moment, les sanctions imposées causent de gros dégâts, non seulement en Russie, mais aussi dans le monde entier, dans l’ensemble de la communauté internationale. Dans mon pays, il y a des manifestations contre la hausse massive des prix du pétrole. Les prix de l’huile de table ont presque doublé en trois mois. Il est clair que les sanctions ont des effets qui vont au-delà des objectifs visés. Et c’est un point que l’on ne prend peut-être pas toujours en compte lorsque l’on impose des sanctions. Il y a des pays où règne la pénurie de pain, d’autres qui manquent de céréales. Pensez-y, pensez à toutes ces petites entreprises, des micro-entreprises tout à fait normales, où les femmes qui tirent leur subsistance de ces activités ne peuvent plus travailler parce qu’elles n’ont pas d’huile de cuisson pour confectionner les plats qu’elles souhaitent vendre dans la rue. Il s’agit donc d’un large éventail des répercussions engendrées par les sanctions et qui provoquent une instabilité politique au niveau national dans de nombreux pays – ce que nous constatons tous les jours! Je suis effectivement d’avis que nous devrions réfléchir à la manière d’initier un autre processus, un de ceux qui aboutissent à un cessez-le-feu et, deuxièmement, à un processus de négociation bien déterminé, afin de parvenir à une solution qui apaise les deux pays, et pas seulement ces deux pays, mais toute la région».

Toujours sur une tonalité de provocation, l’intervieweur lui pose la question qui, selon son interlocutrice, est responsable de la famine qui menace actuellement le monde:

«C’est un phénomène aux facettes et aux causes multiples. Prenez l’Afrique par exemple. Nous avons d’immenses régions de terres arables où l’on ne cultive pas de céréales, ce qui devrait pourtant être le cas. Ce sont donc les politiciens africains qui sont responsables de ce manque d’engagement dans l’agriculture. En dehors de cela, les sanctions ont un impact, car il n’y a plus aucune importation de céréales non plus. Mais je dois tout de même vous faire remarquer, vous n’aboutirez pas à m’entendre prononcer des mots réprobateurs, car cela ne fait avancer personne.

Vous autres journalistes aimeriez m’entendre dire ‹la Russie a fait ceci›, ‹l’Ukraine a fait cela›. Mais ce n’est pas l’approche que nous avons choisie, nous. Nous voulons que l’Ukraine et la Russie sachent que l’Afrique du Sud – et tout le continent africain – sont prêts à jouer tous les rôles possibles pour sauvegarder la paix. C’est dans notre intérêt. Pas d’insultes donc, pas de réprimandes, cela ne sert à rien, cela n’aide pas. Ce que nous devrions faire, dans ce que nous exprimons et articulons: nous devrions nous tous faire usage d’un langage qui permette d’aboutir au résultat qui sauvera la vie des gens».

Sur quoi l’interpellant lui pose la question si l’Afrique du Sud souhaite jouer un rôle de négociateur:

«Comparée aux puissants leaders politiques du G7, l’Afrique du Sud est bien modeste, mais elle possède quand même une certaine expérience en termes de processus de résolution des conflits, et c’est pour cela que nous répondrons par l’affirmative: si l’on nous y invite et nous le demande, nous sommes prêts. Nous ne faisons pas partie ‹du club›, si je peux m’exprimer ainsi, mais nous sommes prêts à jouer notre rôle dans la communauté mondiale».

L’intervieweur poursuit sa tentative de mettre la ministre des Affaires étrangères sur un terrain miné. Il insinue que l’ANC [African National Congress, grand parti oppositionnel à l’apartheid] aurait cultivé «des idées particulièrement romantiques vis-à-vis de Moscou, parce que l’Union soviétique avait beaucoup aidé les Noirs chez vous à l’époque de la ségrégation raciale». Et il poursuit: «L’Ukraine était alors synonyme de l’Union soviétique. Mais aujourd’hui, sous les conditions actuelles, votre sympathie ne tendrait-elle pas plutôt envers l’Ukraine?»

«Mais vous répondez vous-même à votre question: la Russie n’est pas l’Union soviétique. L’Ukraine faisait partie de l’Union soviétique. L’Ukraine a soutenu notre combat, elle a formé certains des nôtres. Et nous lui en sommes éternellement reconnaissants. C’est pour cette raison que nous le répétons: le peuple d’Ukraine mérite de vivre en paix. Et nous, tous ceux qui en auront le pouvoir, nous devrions nous concentrer sur l’instauration de cette paix. Je ne pense pas que le problème soit aussi énorme, aux dimensions de celles de la Seconde Guerre mondiale par exemple. Mais si nous ne mettons pas fin à cette guerre, les choses pourraient tourner beaucoup plus mal que tout ce que nous pouvons imaginer. Ce que nous devrions faire, à mon avis, et cela concerne aussi bien la société civile que les médias, c’est de faire appel aux dirigeants qui disent tout et n’importe quoi face à ce conflit très sérieux, et qui semblent y être réellement impliqués, en leur déclarant qu’il est grand temps de ne plus se contenter de tenir des discours, mais de mettre leur poids politique dans la balance pour trouver une solution».•

1)https://www.zdf.de/nachrichten/heute-journal-update/g7-suedafrika-verlangt-diplomatische-loesung-100
2)En novembre 2021 a eu lieu à Glasgow la 26ème Conférence mondiale sur le Climat (COP 26).
3)Shirin Abu Aklis est une journaliste palestinienne qui a été tuée en mai 2022 par un tir de l’armée israélienne.

Source : Zeit-fragen.ch -14 -28 juillet2022

Imprimer