Moscou, 20 octobre 2021. Accueil du vice-Premier ministre du gouvernement taliban, Abdul Salam Hanafi, à son arrivée aux négociations internationales sur l’Afghanistan. (Photo keystone/ Tass/Sergei Bobylev)

Réflexions sur les événements en Afghanistan


Par M. K. Bhadrakumar*

Paru le 22 octobre 2021 sur Indian punchline sous le titre Taliban is the winner at Moscow


La réunion à Moscou de dix Etats régionaux et des responsables talibans, le 22 octobre, a produit un résultat qui dépasse de loin les attentes. Le consensus atteint concerne quatre domaines, comme en témoigne la déclaration commune publiée à l’issue de l’événement:

  • la reconnaissance, sur un plan régional, que le gouvernement taliban est une «réalité» incontournable;
  • la nécessité pour les Etats de la région de s’efforcer d’influencer les talibans par la voie d’un dialogue constructif;
  • une initiative collective visant à convoquer une large conférence internationale de donateurs sous les auspices des Nations Unies;
  • un soutien régional solide à la souveraineté, à l’indépendance et à l’intégrité territoriale de l’Afghanistan.

Ensuite, il y a l’inévitable considération géopolitique. Pour dire les choses simplement, l’administration Biden a perdu le nord. Fox News a révélé que «les talibans ont obtenu le soutien des principaux adversaires des Etats-Unis».

Deuxièmement, l’énergique initiative régionale sape les tentatives occidentales normatives de faire pression sur le gouvernement taliban.

Troisièmement, Moscou a pris de la hauteur en tant que principal mentor, guide et gardien des intérêts collectifs des voisins de l’Afghanistan. La délégation des Talibans s’en félicite chaleureusement.

Quatrièmement, non seulement la porte est fermée à toute forme de présence militaire américaine en Asie centrale, mais les Etats de la région s’opposent à ce qu’une puissance étrangère viole la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale de l’Afghanistan.

Enfin, dans le contexte de la conférence de Moscou, le forum nouvellement créé des ministres des Affaires étrangères des voisins immédiats de l’Afghanistan – le Pakistan, l’Iran, le Turkménistan, l’Ouzbékistan, le Tadjikistan et la Chine – s’impose comme une locomotive menant la voie vers l’avant.

La prochaine réunion du forum est prévue le 27 octobre à Téhéran. Il s’agira d’un événement en présentiel et, dans un format élargi, le ministre russe des Affaires étrangères Sergey Lavrov y participera également!

Avant la conférence de Moscou, Lavrov avait rencontré la délégation des Talibans. Le ministre taliban des Affaires étrangères par intérim, Amir Khan Muttaqi, s’est exprimé ainsi: «Nous avons de bonnes relations avec la Russie. Nous avons discuté de diverses questions, notamment des liens économiques, du commerce entre les deux pays et de la politique du nouveau gouvernement afghan au sens large, visant à utiliser la situation géographique de l’Afghanistan pour stimuler le commerce entre les pays de la région et, à terme, l’intégration économique.»

Le discours d’ouverture de M. Lavrov à la conférence témoigne du haut niveau de confort que la Russie ressent aujourd’hui à l’égard du gouvernement taliban. Selon lui, «une nouvelle administration (afghane) est désormais en place. Cette réalité manifeste impose une grande responsabilité aux Talibans. Nous notons les efforts qu’ils déploient pour stabiliser la situation militaro-politique et assurer le bon fonctionnement du système de gouvernance publique. […] Le nouvel équilibre des forces en Afghanistan qui s’est installé après le 15 août n’a pas d’alternative dans un avenir prévisible.»

Dans cette perspective, M. Lavrov a indiqué:

«Nous prévoyons d’employer nos capacités, y compris les capacités offertes par les Nations Unies, l’OCS [Organisation de coopération de Shanghai], l’OTSC [Organisation du traité de sécurité collective] et d’autres entités multilatérales. […] Il est important de noter que l’OCS et l’OTSC disposent d’un mécanisme spécial créé il y a de nombreuses années, qui est consacré à l’interaction avec l’Afghanistan et à l’identification des moyens de promouvoir la stabilisation dans ce pays. […] Nous sommes satisfaits du niveau de coopération pratique avec les autorités afghanes. […] Nous sommes reconnaissants envers les autorités afghanes pour l’aide qu’elles ont apportée à nos journalistes. […] Nous continuerons à établir des relations d’affaires avec Kaboul en vue de résoudre les problèmes bilatéraux urgents.»1

Il est clair que l’accent est passé du plaidoyer en faveur d’un «gouvernement inclusif» et de la question de la «reconnaissance» officielle à la nécessité impérative d’éviter une catastrophe humanitaire. Il est extrêmement significatif que l’influente politicienne qui exprime l’opinion du Kremlin, Valentina Matviyenko (présidente du Conseil de la Fédération de Russie) ait déclaré hier:

«Les talibans sont arrivés au pouvoir, ils contrôlent tout le pays et il est nécessaire de dialoguer avec eux, il est nécessaire de les rencontrer. […] La question de la reconnaissance ou de la non-reconnaissance n’est pas aujourd’hui l’acte prioritaire. Je pense que si, à la suite de ce dialogue, les talibans acceptent les conditions que j’ai mentionnées, qu’ils ne se contentent pas de les approuver par écrit, mais qu’ils les mettent en œuvre dans les faits, je pense que ce sera, bien sûr, leur reconnaissance puisqu’ils constituent aujourd’hui le véritable pouvoir sur place.»

En effet, alors que les Etats-Unis ont insisté sur la question de la reconnaissance comme carte de négociation pour faire pression sur les talibans, la conférence de Moscou a habilement sapé le plan américain. L’administration Biden sera de plus en plus poussée à lever les sanctions à un moment donné.

La conférence de Moscou a clairement appelé les Etats-Unis à «assumer» les coûts du financement des besoins humanitaires en Afghanistan. Le président Poutine a frappé fort en déclarant hier que «la responsabilité première de ce qui se passe là-bas (en Afghanistan) incombe aux pays qui y ont combattu pendant 20 ans. Et la première chose qu’ils devraient faire, à mon avis, est de débloquer les avoirs afghans et de donner à l’Afghanistan la possibilité de résoudre les tâches sociales et économiques de première priorité.»

En dernière analyse, la conférence de Moscou a bloqué la voie à tout interventionnisme unilatéral des Etats-Unis en Afghanistan – soit par des opérations militaires «hors région» sous prétexte de combattre des groupes terroristes, soit en sapant l’unité et la cohésion du gouvernement taliban par des opérations secrètes avec l’aide de groupes tels l’IS (comme cela s’était produit en Syrie) et en créant ainsi l’alibi d’une intervention directe à l’avenir.

Paradoxalement, les Etats régionaux sont devenus des parties prenantes de la stabilité du gouvernement taliban. La Chine, bien sûr, a encouragé cette approche. Il est concevable que, malgré les défis de taille, Moscou perçoive également le bien-fondé de l’argument selon lequel l’économie afghane peut finalement devenir un moteur de croissance.

Dans un commentaire récent du Global Times, on peut lire:

«L’Afghanistan a un fort potentiel de développement qui mérite d’être investi […] le pays est riche en ressources minérales […] si l’Afghanistan peut s’appuyer sur l’exploitation des minéraux pour surmonter les difficultés budgétaires, cela sera propice à la stabilité régionale et servira les intérêts de la Chine. Les investissements des entreprises chinoises dépendront en grande partie de la capacité des Talibans à garantir efficacement la sécurité de la production et de la construction nationales, à maintenir l’ordre social, à assurer la sécurité et à lutter contre le terrorisme afin de regagner la confiance des investisseurs.»2

En fin de compte, les Talibans peuvent à juste titre se réjouir du fait que la conférence de Moscou a pratiquement fait de la prétendue «légitimité» de leur gouvernement une question sans importance.

L’alchimie du dialogue constructif est telle qu’elle équivaudra progressivement à une reconnaissance de facto, en particulier si l’ONU devait convoquer une conférence de donateurs. En résumé, la conférence de Moscou a fait en sorte que la position obstinée et vengeresse des Etats-Unis contre les talibans devienne insoutenable avec le temps.

M. K. Bhadrakumar

1)https://www.mid.ru/en_GB/foreign_policy/news/-/asset_publisher/cKNonkJE02Bw/content/id/4913770

2)https://www.globaltimes.cn/page/202110/1236636.shtml?fbclid=IwAR15yX-33Sv6TflNmDy0979Dm5GR97bgOffbyseye1NNLQZvVQDmEk_utXE

* M. K. Bhadrakumar a travaillé pendant près de trois décennies comme diplomate de carrière au service du ministère indien des Affaires étrangères. Il a été ambassadeur dans l’ancienne Union soviétique, au Pakistan, en Iran, en Afghanistan, en Corée du Sud, au Sri Lanka, en Allemagne et en Turquie. Ses textes traitent principalement de la politique étrangère indienne et des événements au Moyen-Orient, en Eurasie, en Asie centrale, en Asie du Sud et en Asie du Pacifique. Son blog s’appelle «Indian Punchline».

Source: https://www.indianpunchline.com/reflections-on-events-in-afghanistan-29/

(Traduction: Point de vue Suisse)

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