Le président français Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz, à droite, en 2022. (OTAN, Flickr, CC BY-NC-ND 2.0)

La semaine dernière, le président français Emmanuel Macron a suggéré l’idée suicidaire d’envoyer des troupes de l’OTAN en Ukraine pour affronter militairement la Russie.

— O mal, tu es prompt à entrer dans les pensées de l’homme au désespoir! — Roméo et Juliette, acte 5, scène 1

Par ces mots, William Shakespeare, l’immortel poète, capte toute la psychologie des hommes qui, se pensant confrontés à une situation sans espoir de dénouement, entreprennent des actions qui les conduiront inévitablement à leur perte.

Bien qu’elle se déroule à Mantoue, en Italie, au XIVe siècle, la tragédie de Shakespeare aurait facilement pu être transposée dans la France d’aujourd’hui, où le président français Emmanuel Macron, dans le rôle d’un Roméo moderne, après avoir appris la disparition de son véritable amour, l’Ukraine, décide de se suicider en encourageant l’envoi de troupes de l’OTAN en Ukraine pour affronter militairement la Russie.

La semaine dernière, M. Macron a organisé une réunion de crise pour discuter de la dégradation des conditions sur le champ de bataille en Ukraine après la prise par les Russes de la ville forteresse d’Adviivka. Des hauts représentants des États membres de l’OTAN, dont les États-Unis et le Canada, ont participé à cette réunion.

“Nous ne devons pas exclure qu’il puisse y avoir un besoin de sécurité justifiant alors certains types de déploiement”, a déclaré M. Macron lors d’une conférence de presse organisée à l’issue de la réunion. “Mais je vous ai indiqué très clairement quelle est la position de la France, c’est-à-dire une ambiguïté stratégique que je maintiens.”

Les autres participants à la réunion se sont immédiatement précipités pour annoncer que, de leur point de vue, il n’y avait pas d’“ambiguïté stratégique” – l’envoi de forces de l’OTAN en Ukraine n’était pas à l’ordre du jour.

Le chancelier allemand Olaf Scholz, qui a participé aux négociations de Paris, a rejeté en bloc la proposition de M. Macron. “Ce qui a été convenu dès le départ entre nous et réciproquement vaut également pour l’avenir”, a déclaré M. Scholtz, “à savoir qu’il n’y aura pas de soldats sur le sol ukrainien envoyés par des États européens ou des États membres de l’OTAN”.

La déclaration de M. Scholz a été reprise par d’autres dirigeants de l’OTAN, laissant la France seule à supporter les conséquences de l’“ambiguïté stratégique” de M. Macron.

Alors même que l’OTAN se précipitait pour clarifier la position de M. Macron, la Russie a clairement fait savoir quelles seraient les conséquences d’un déploiement précipité des forces de l’OTAN en Ukraine. Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, a déclaré qu’en cas de déploiement de l’OTAN en Ukraine, “nous ne devrions pas parler de probabilité, mais d’inévitabilité [d’une guerre directe avec l’OTAN]. C’est ainsi que nous l’évaluons”.

Peskov a noté que la plupart des pays de l’OTAN participant à la conférence de Paris “évaluent avec suffisamment de lucidité les dangers potentiels d’une telle action et le danger potentiel d’être directement impliqué dans un conflit ouvert, les impliquant sur le champ de bataille”. Il a également noté la position de M. Macron concernant “la nécessité d’infliger une défaite stratégique à la Russie”, un objectif partagé par les États-Unis et le secrétaire général de l’OTAN.

La réponse de Poutine

Dans son discours annuel devant le Parlement russe, prononcé quelques jours après la conférence de presse de M. Macron, le président russe Vladimir Poutine a levé toute ambiguïté sur les conséquences d’une éventuelle intervention de l’OTAN en Ukraine. “Nous nous souvenons du sort de ceux qui ont un jour envoyé leurs contingents sur le territoire de notre pays”, a déclaré M. Poutine, faisant référence aux invasions passées de la Russie par Hitler et Napoléon. “Mais aujourd’hui, les conséquences pour les interventionnistes potentiels seront bien plus tragiques.”

Et pour enfoncer le clou, M. Poutine a poursuivi en décrivant les avancées les plus récentes de la Russie dans le domaine des armes nucléaires stratégiques : un nouveau missile de croisière à propulsion nucléaire, le Burevestnik, en phase finale de conception, et le déploiement de missiles balistiques intercontinentaux lourds Sarmat et d’ogives hypersoniques Avangard, immunisés contre les défenses antimissiles occidentales. Poutine a souligné que deux de ces nouvelles armes russes – le Zircon et le Kinzhal – ont été utilisées au combat dans le conflit ukrainien.

Les dirigeants de l’OTAN “doivent bien saisir que nous disposons également d’armes capables de frapper des cibles sur leur territoire”, a déclaré M. Poutine. “Tout ce qu’ils élaborent actuellement, en effrayant le monde avec la menace d’un conflit impliquant des armes nucléaires, qui signifierait potentiellement la fin de la civilisation, ne s’en rendent-ils pas compte ?”

La preuve la plus évidente que les dirigeants de l’OTAN ne se rendent pas compte des conséquences de leurs actes est la transcription d’une conversation, publiée par la rédactrice en chef de RT, sur sa page du réseau social VK, dans laquelle quatre officiers supérieurs allemands discutent de la manière dont ils prévoient de mettre en œuvre les instructions qui leur ont été données par le ministre allemand de la défense, Boris Pistorius, concernant la livraison du missile de croisière Taurus à l’Ukraine.

Comme le montre la transcription, les assurances données par le chancelier allemand Scholz selon lesquelles l’Allemagne ne s’impliquerait pas directement dans le conflit ukrainien n’étaient guère plus qu’un mensonge.

Outre les problèmes logistiques liés au transfert de ces armes, les officiers allemands ont discuté de leur utilisation possible, notamment pour attaquer le pont de Crimée reliant la péninsule de Crimée au sud de la Russie.

“Le pont [de Crimée] à l’est est difficile à atteindre, car il constitue une cible assez réduite, mais le Taurus peut le faire, et il peut également atteindre des dépôts de munitions”, a noté l’un des officiers allemands, suscitant la réponse d’un autre, qui déclare que “certains pensent que le Taurus peut le faire (atteindre le pont de Crimée) si l’avion de chasse français Dassault Rafale est utilisé”.

Le pont de Crimée ou pont du détroit de Kertch relie la péninsule de Taman du kraï de Krasnodar en Russie à la péninsule de Kertch en Crimée. (Rosavtodor.ru, Wikimedia Commons, CC BY 4.0)

Scholz s’est montré réticent à l’idée de rejoindre la Grande-Bretagne et la France, qui ont transféré des missiles à longue portée Storm Shadow et Scalp, respectivement, à l’Ukraine.

“Ce qui est fait en matière de contrôle et de suivi des cibles par les Britanniques et les Français ne peut pas être fait en Allemagne”, a déclaré M. Scholz après la réunion de Paris, en faisant référence au rôle indirect joué par la Grande-Bretagne et la France pour permettre aux pilotes ukrainiens de lancer les missiles Storm Shadow et Scalp à partir d’avions SU-24 modifiés.

“Tous ceux qui ont eu affaire à ces systèmes le savent”, a noté M. Scholz, ce qui implique la nécessité pour le personnel militaire allemand de jouer un rôle direct dans le ciblage et l’utilisation du missile Taurus. “ Les soldats allemands ne doivent à aucun moment et en aucun point être liés aux cibles que ce système (Taurus) atteint”, a déclaré M. Scholz, ajoutant “ni en Allemagne, ni ailleurs”.

Scholz semble comprendre les conséquences potentielles de l’implication de l’Allemagne dans la visée et le fonctionnement de tout missile Taurus utilisé par l’Ukraine contre la Russie.  “Cette clarification est nécessaire”, a déclaré M. Scholz. “Je suis surpris de constater que cela n’émeut personne, et que l’on ne se demande même pas si ce que nous faisons ne pourrait pas déboucher sur un engagement dans la guerre”.

Il est clair qu’il y a un décalage entre le chancelier allemand et son ministre de la Défense.

Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, et Pistorius en juin 2023. (OTAN, Flickr, CC BY-NC-ND 2.0)

Au cas où les officiers allemands et leur ministre n’auraient pas “réalisé” les conséquences potentielles de leurs actes, l’armée russe a procédé, un jour après le discours de Poutine devant le Parlement russe, à ce qu’elle a appelé “un tir d’entraînement au combat d’un missile balistique intercontinental mobile à propergol solide PGRK Yars, équipé d’ogives multiples”.

Le missile Yars, lancé depuis le centre d’essai de Plesetsk, situé au sud de Saint-Pétersbourg, peut transporter entre trois et six ogives nucléaires pouvant être pointées séparément. Selon le ministère russe de la Défense, “les ogives d’entraînement ont atteint la zone désignée sur le terrain d’entraînement de Kura, dans la péninsule du Kamtchatka”, après avoir parcouru une distance de près de 6 700 km.

Lorsque j’étais inspecteur en armement, en 1988-1990, et que je travaillais à l’usine de production de missiles de Votkinsk, nous avons inspecté le missile balistique intercontinental SS-25 “Topol”, le prédécesseur du missile “Yars” récemment testé par la Russie. Lorsque les trois premiers missiles inspectés sont sortis du site, les inspecteurs américains leur ont donné le nom de villes américaines qui pourraient vraisemblablement constituer leurs cibles : Pittsburgh, Des Moines et Chicago. Les autorités de Washington ont rapidement dissuadé les inspecteurs de recourir à cette pratique, compte tenu du caractère sensible de la question de la guerre thermonucléaire.

On peut se demander si les soldats russes responsables du lancement du missile Yars ont pris le temps de donner un nom à leurs ogives et, dans l’affirmative, quelles villes auraient été choisies pour les baptiser. Il ne fait aucun doute que si les soldats russes s’étaient tournés vers l’ancien président Dmitri Medvedev pour lui demander conseil après avoir été informés de la conversation interceptée, les ogives auraient probablement été baptisées d’après des villes allemandes – Munich, Berlin, Francfort, Hambourg, Nuremberg, Düsseldorf.

“Les ennemis éternels, les Allemands, de nouveau nos ennemis jurés”, s’est indigné M. Medvedev dans un message publié sur sa chaîne Telegram.

Les Allemands seraient bien avisés de réfléchir longuement à leurs décisions, qui pourraient précipiter un conflit qui, comme l’a fait remarquer Poutine, “pourrait vouloir dire la fin de la civilisation – ne s’en rendent-ils donc pas compte ?

Vraiment pas ?

—O mal, tu es prompt à entrer dans les pensées de l’homme au désespoir!

Scott Ritter

Scott Ritter est un ancien officier de renseignement du corps des Marines américains qui a servi dans l’ex-Union soviétique pour mettre en œuvre les traités de contrôle des armements, dans le golfe Persique pendant l’opération Tempête du désert et en Irak pour superviser le désarmement des armes de destruction massive. Son dernier ouvrage est Disarmament in the Time of Perestroika, publié par Clarity Press.

Article original en anglais publié le 24.03.2024 sur  Consortiumnews.com / Spirit’s FreeSpeech