Guy Mettan est journaliste et député au Grand Conseil du canton de Genève, qu’il a présidé en 2010. Il a commencé sa carrière de journaliste pendant ses études de sciences politiques; il a ensuite travaillé pour le «Journal de Geneve», Le Temps stratégique, Bilan, le Nouvau Quotidien puis comme directeur et rédacteur en chef de la «Tribune de Geneve».  Depuis 2005, il préside l’Union des Chambres de commerce Suisse-Russie & CEI. De 2006 à 2014, il a été président de la Croix-Rouge genevoise et membre du Conseil de La Croix-Rouge suisse jusqu’en 2019. En 1996, il a fondé le Swiss Press Club, dont il a été le président puis le directeur de 1998 à 2019.  Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont «Russie-Occident. Une guerre de mille ans», qui a été publié dans sept pays, dont la Chine et les États-Unis.

Le texte reprend une conférence que Guy Mettan a donnée le 30 avril 2022 devant un groupe de lecteurs de Horizons et débats.

Dimensions existentielles politiques, économiques et culturelles de la guerre en Ukraine

Par Guy Mettan – Horizons et débats N° 11, 24 mai 2022

Je me réjouis de cette rencontre et vous remercie de l’avoir organisée. Dans mon introduction, je souhaite aborder deux problèmes qui me semblent essentiels pour la compréhension des événements qui se déroulent actuellement en Ukraine. Le premier aspect porte sur la nature de la guerre. Dans la deuxième partie de ma réflexion, je vais essayer d’expliquer pourquoi, à mon avis, la paix en Europe est actuellement impossible, ou en tout cas improbable et assez lointaine.

La nature de la guerre

La nature de la guerre d’abord. Pour moi, il ne s’agit pas seulement d’une guerre entre la Russie et l’Ukraine, comme on a la tendance à le croire. Certes, c’est une guerre entre ces deux pays voisins et qui a donc indiscutablement une dimension locale et régionale. Mais ce serait faux de la réduire à cela. C’est aussi une guerre de civilisations, une guerre globale qui oppose la Russie soutenue par la Chine d’un côté, aux Etats-Unis, à l’OTAN et à l’ensemble du monde occidental coalisé de l’autre.

C’est la raison pour laquelle on peut appeler cette guerre une guerre illimitée, sans limites même s’il ne s’agit pas de blocs compacts comme on les entendait pendant la Guerre froide. Gabriel Galice, président du Geneva International Peace Research Institute GIPRI, l’a très bien décrite dans une vidéo du blog Anti-Thèses.1

La dimension régionale est connue. C’est le conflit de Donbass, conséquence du coup d’Etat du 22 février 2014 qui a fait suite aux manifestations de Maïdan et qui a provoqué le soulèvement des populations de Donbass contre Kiev après que le nouveau régime nationaliste eut interdit l’usage officiel de la langue russe. Voilà pour la dimension régionale.

Toutefois, c’est sa dimension globale, existentielle, qui devient de plus en plus prépondérante, tant sur le plan des opérations militaires (qui mobilisent l’ensemble des forces militaires de l’OTAN contre la Russie à l’exclusion d’un engagement de troupes sur sol ukrainien) que sur le plan stratégique. C’est pourquoi on peut parler d’une guerre de civilisations et d’une guerre illimitée. Pourquoi illimitée? Parce qu’elle concerne l’ensemble des activités humaines. C’est un conflit qui dépasse de loin le seul aspect militaire.

C’est d’abord une guerre économique entre deux mondes, la Russie, incluant la Chine et de nombreux autres pays tels que l’Inde, en lutte contre l’hégémonie de l’Occident et ses alliés. Les sanctions prises contre la Russie sont une forme de guerre qui se traduit par des embargos et des blocus. Cette guerre économique est encore plus illimitée et sans frontières que la guerre militaire parce que la guerre militaire reste limitée, pour le moment en tout cas, au territoire de l’Ukraine et à des moyens conventionnels. Il reste heureusement au-dessous du seuil nucléaire, des bombes atomiques. Alors que sur le plan économique, on peut parler de guerre quasi totale.

Une guerre pour le droit d’avoir ses propres idées sur la cohabitation sociale

C’est aussi une guerre culturelle, idéologique, une guerre de l’information, qui concerne tous les aspects de notre vie quotidienne. On voit bien que ce qui est en jeu, ce sont deux représentations du monde différentes, des différentes Weltanschauungen, l’idéologie libérale, ou plutôt néolibérale, cherchant à imposer la domination du laisser-faire économique et de la morale dite progressiste à des gens qui défendent leur droit à avoir leur propre vision de la vie en société.

C’est aussi une guerre de l’individualisme et des valeurs abstraites contre une vision plus traditionnelle et plus humaniste de la société humaine. J’entends par progressiste ce qui relève de l’idéologie LGBT, woke, diversitaire, multi-culti par rapport à une vision plus conservatrice, ou plus soucieuse de respecter l’héritage du vieil humanisme grec, latin, chrétien.

Cette guerre est aussi illimitée dans l’espace parce qu’elle concerne l’ensemble de la planète et pas seulement deux pays. C’est l’ensemble des pays du monde qui sont concernés, pas seulement l’Europe, mais aussi l’OTAN, la Chine, l’Inde et les pays du Sud global. Pour l’Occident, il s’agit d’une question de survie. Il en va du maintien de son hégémonie sur le monde, qu’il exerce depuis cinq siècles. C’est pour cela que l’Occident, sous l’égide des Etats-Unis, veut aller jusqu’au bout de la guerre et «affaiblir la Russie» au maximum, comme l’a dit le secrétaire à la Défense américain lors de sa visite à Kiev fin avril.

Réveil des pays non occidentaux

Cette dimension planétaire s’observe aussi par le réveil des pays non-occidentaux. La Chine soutient la Russie alors qu’elle avait toujours essayé de rester à l’écart et de conserver une certaine neutralité. Or elle a constaté qu’elle était obligée de prendre parti pour la Russie, car elle risquait de devenir la prochaine cible.
La même observation vaut pour l’Inde. L’Inde a toujours défendu le principe du non-alignement et gardé faire profil bas. Mais Delhi, en s’abstenant de sanctionner la Russie, la soutient de facto. Les Indiens ont pris conscience que c’est une occasion pour eux de s’affirmer sur la scène internationale et de liquider l’ancien colonialisme anglo-saxon dont ils ont été les victimes pendant deux siècles.

Enfin, on observe aussi un réveil en Afrique. De nombreux pays africains penchent du côté russe, de même que l’Arabie Saoudite, qui est pourtant un vieil allié des Etats-Unis. Après la débâcle afghane, ce pays commence à réfléchir et à prendre ses distances avec les Etats-Unis. Il est ainsi prêt à vendre son pétrole en yuans aux Chinois et non plus en dollars. Quant à l’Amérique Latine, on voit que le Brésil, l’Argentine, le Mexique, la Bolivie, Cuba, Venezuela, le Nicaragua mais aussi le Mexique sont aussi assez favorables à la Russie.

L’Europe, le Japon et les Etats-Unis se sont félicités en disant qu’ils avaient réalisé l’union sacrée contre la Russie. Or, en regardant de près la carte du monde, la situation est très différente. Seuls 37 pays ont adopté de sanctions économiques contre la Russie alors que 150 pays s’en sont bien gardé.

Conclusion: cette guerre est illimitée dans son spectre et dans son étendue, mais aussi dans le temps. Je pense qu’elle va durer. Elle ne va pas s’arrêter demain. Les opérations militaires vont probablement diminuer, et peut-être cesser dans quelques semaines ou dans quelques mois. Mais les autres domaines de la guerre, économique, culturel, idéologique, vont continuer. Le conflit marque un tournant qui annonce la fin de la globalisation néolibérale liée aux puissances maritimes et le commencement d’une forme nouvelle de globalisation, plus concentrée sur les continents. C’est le début de la fin de la domination de l’empire maritime anglo-saxon, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, qui sont des îles, par rapport aux puissances continentales, incarnées par la Russie, la Chine, l’Inde, le Pakistan et l’Iran, qui sont des puissances terrestres. On assiste à la revanche des puissances continentales contre les puissances maritimes.

Nouvelle phase d’opérations militaires

Quelques mots maintenant sur les opérations militaires. Du point de vue militaire, les combats sont entrés dans une nouvelle phase. Les opérations se concentrent à l’est de l’Ukraine et se déploient lentement, par grignotage, pas à pas. Les grandes infrastructures militaires de l’Ukraine, aéroports, centres de commandement, dépôts et usines d’armement, ayant été détruites dans la première phase, l’objectif des Russes consiste désormais à détruire le gros de l’armée ukrainienne qui se trouve concentrée dans le Donbass, où elle a pu se fortifier pendant huit ans. La progression est lente parce que les Russes ne veulent pas massacrer la population russophone et slave qui habite ces régions. Contrairement à ce qu’on lit dans notre presse – il y a toujours beaucoup de victimes dans une guerre et je ne cherche pas à justifier la guerre – les Russes ne veulent pas tuer leurs propres amis, des populations qui sont proches d’eux. Cela n’aurait aucun sens, c’est pourquoi ils avancent avec précaution. Ils ne veulent pas appliquer la stratégie américaine, qui consiste à bombarder massivement et à tout détruire avant d’avancer. S’ils le faisaient, ils massacreraient leurs propres amis. Et la difficulté pour les Russes, c’est que l’armée ukrainienne a été réformée et entrainée depuis huit ans avec l’aide d’instructeurs américains, canadiens et anglais et que la troupe de conscrits est soigneusement encadrée par des bataillons de représailles d’Azov. Les nationalistes extrémistes ukrainiens contrôlent donc l’armée régulière de conscrits et sont chargés d’éliminer les soldats qui voudraient se rendre ou évitent le combat. Leur tâche est d’autant plus facile que les Azov sont des Ukrainiens de l’Ouest qui méprisent les Slaves russophones et orthodoxes de l’Est. Ils parlent l’ukrainien et pas le russe. Pour eux, s’il y a des gens de l’Est qui meurent, ce n’est pas grave.

Parallèlement, une assistance militaire quasi illimitée est fournie à l’Ukraine en termes de livraisons d’armes, de fournitures de renseignements, de commandement et de conseils, d’entrainement de soldats en territoire étranger, de cyberguerre, de désinformation et d’opérations psychologiques. Ce soutien militaire et financier en provenance des trente pays de l’OTAN ne peut que prolonger les combats et augmenter le nombre des victimes.

Voilà pourquoi, sur le plan militaire, les opérations sur le terrain vont prendre du temps.

Pourquoi la paix n’est guère possible à court terme

J’arrive maintenant à la deuxième partie de mon intervention: comment tout cela finira-t-il? Y a-t-il un espoir de paix? Je pense que la paix sera extrêmement difficile, voire impossible à court terme. D’abord parce que l’Ukraine, ou plutôt le gouvernement de Zelenski, ne veut pas et ne peut pas faire la paix. Pourquoi? Il existe une vidéo de 2019 où l’on voit Zelenski, après son élection, visiter le Donbass pour essayer de faire appliquer les Accords de Minsk que son pays avait signés. On le voit s’adresser au bataillon Azov et demander aux officiers de se replier et de retirer l’artillerie lourde à 18 kilomètres de la ligne de front, conformément aux Accords de Minsk. Sur cette vidéo, on voit alors les chefs du bataillon Azov menacer Zelenski et refuser de lui obéir. Conclusions: 1. ce n’est pas Zelenski qui dirige le pays, mais Azov et 2. négocier la paix, c’est mettre sa vie en danger, comme on l’a vu en mars dernier, quand les escadrons de la mort ukrainiens ont tué deux des négociateurs kiéviens parce qu’ils étaient jugés trop favorables à la paix et ont été soupçonnés de collusion avec l’ennemi russe.

La deuxième raison, c’est que les Américains, qui conseillent et dirigent le gouvernement ukrainien, ne veulent pas non plus la paix. Leurs dernières déclarations ont été très claires à ce sujet. Et comme l’a récemment dit l’ancien Président brésilien Lula da Silva (voir l’article page 6)c’est pourtant ce qu’on aurait attendu d’eux. Les Etats-Unis feront tout ce qui est en leur pouvoir pour ruiner la Russie et la renvoyer au XIXe siècle (ce qui a fait sourire les Russes puisque la Russie n’a jamais été aussi étendue qu’au XIXe siècle!). Joe Biden a aussi un autre objectif en vue, qui est de gagner les élections de mi-mandat qui auront lieu en novembre. En butte aux critiques des Républicains qui l’accusent d’être trop mou, il est aussi poussé à la surenchère et a tout intérêt à exacerber la guerre pour grimper dans les sondages et faire oublier sa gestion plus que controversée des affaires nationales et de l’économie.

Les Russes eux aussi ne veulent pas la paix maintenant, dans la mesure où leurs objectifs militaires et politiques n’ont pas encore été atteints. Les Russes ont posé trois conditions: dénazification, neutralisation et reconnaissance de l’indépendance de la Crimée et du Donbass. Pour le moment, ces objectifs n’ont été réalisés qu’à 50 %. Ce n’est pas suffisant. La démilitarisation a partiellement eu lieu, mais il reste de l’armée du Donbass à vaincre, et surtout la neutralité de la future Ukraine à obtenir. Ce que les Russes appellent dénazification, soit la cessation de la mainmise de l’extrême-droite nationaliste et des Azov sur la vie politique et militaire ukrainienne, est aussi à mi-chemin. La victoire de Mariupol, capitale d’Azov, et la «libération» des provinces côtières a été une étape importante mais il reste encore la région de Kharkiv et le reste du Donbass à «dénazifier».

Boutcha: accélérateur de feu de l’hystérie anti-russe

Il existe encore une autre raison pour laquelle la paix est impossible, c’est Butcha et son «massacre» médiatisé. En se retirant de la région de Kiev à la fin mars à la suite des négociations qui avaient lieu en Turquie, les Russes se sont retrouvés confrontés à l’affaire de Butcha, qui relève manifestement, pour une bonne part, d’une mise en scène savamment organisée. A l’évidence, les victimes de Butcha sont mortes des conséquences de la guerre. Ce sont des victimes de guerre, et c’est un drame que nous devons tous reconnaitre, surtout quand il s’agit de civils. Mais ces victimes civiles n’ont pas forcément été l’objet d’un massacre russe. Ces gens ont aussi été tués par des bombardements, et notamment par des bombardements ukrainiens puisque la ville était occupée par les Russes et qu’elle a donc été bombardée par l’armée ukrainienne et a fait l’objet d’intenses combats pendant quatre semaines.

Il est possible qu’il y ait eu des exactions commises par les soldats russes. Il y en a dans toutes les guerres et il serait étonnant qu’il y en ait eu aucune à Butcha pendant les semaines d’occupation. Il ne faut donc pas exclure cette hypothèse. Mais on ne peut pas non plus exclure qu’il y ait eu des civils massacrés par les escadrons de la mort d’Azov et du groupe Safari qui ont ratissé la ville pendant les deux jours qui ont séparé le départ des troupes russes de la révélation du «massacre» de Butcha. Il faut rappeler que ces soldats ukrainiens ont officiellement annoncé sur leurs sites qu’ils allaient éliminer « les saboteurs et les complices des Russes » qui étaient soupçonnés d’avoir pactisé avec l’ennemi en acceptant des biscuits, de l’eau ou de la nourriture des Russes.

Tout cela signifie qu’à Butcha, il y a plusieurs sortes de victimes qui sont décédées pour des raisons différentes, mais qu’on attribue exclusivement à des crimes de guerre, à des crimes contre l’humanité, voire à un «génocide» commis par les Russes. Même les photos satellites obligeamment fournies par une société américaine sous contrat avec le Pentagone sont hautement suspectes. Ce qui est certain en revanche, c’est que le crime, s’il y a crime, profite uniquement aux Ukrainiens et aux Occidentaux. Ce qui renforce la présomption d’une mise en scène, ou en tout cas d’un grossier arrangement avec la vérité.

Car l’affaire, et la médiatisation qui a suivi, avec son cortège de journalistes amenés en bus et encadrés par des officiers ukrainiens et ses processions de dirigeants occidentaux qui se sont rendus sur les lieux dans une sorte de tourisme macabre, auront servi à hystériser l’opinion publique européenne et ukrainienne contre la Russie. L’avertissement est désormais clair pour tout le monde: les Ukrainiens savent que s’ils collaborent avec les Russes, ils seront impitoyablement liquidés. De même, ceux qui ont pris parti pour les Russes à l’est et au sud savent qu’ils n’ont plus d’autre choix: tout retour à un régime ukrainien dominé par les nationalistes leur est interdit sous peine de mort.

J’ai vécu la même scène à Sarajevo pendant la guerre en 1993, avec le même type de scénarisation destinée aux médias occidentaux et les mêmes effets sur les combattants. Ce type de montage ne sert qu’à renforcer le plus extrémistes dans les deux camps et à conduire à des pogroms et à des massacres. Ils agissent comme des prophéties auto-réalisatrices. Le but est de rendre les deux parties irréconciliables. Je n’accorde pas non plus beaucoup de crédit aux témoignages individuels télévisés ou radiodiffusés. Et quand on voit à la télévision des vieilles dames proclamer que: «Oui, les Russes ont massacré, ont fait ceci ou cela», les journalistes européens prennent cela pour argent comptant: «Voilà des témoignages des crimes de guerre russes.» Mais comment les prendre au sérieux quand on sait que ces survivants craignent probablement pour leur vie parce qu’ils ont vu les bataillons Azov à l’œuvre et savent que ces derniers viendront leur demander des comptes si elles ne témoignent pas dans le sens voulu. Ils ne vont pas prendre le risque de dire la vérité dans un tel contexte.

L’Europe sans raison

Encore un mot sur l’Europe. On a vu que les Etats-Unis ne voulaient pas la paix, puisque tant que la guerre durera, ils pourront vendre leur gaz, leur pétrole et leurs armes, et pourront consolider leur domination sur l’Europe. Mais l’attitude des Européens est pour moi un mystère. Je ne comprends pas l’intérêt des Européens à devenir hystériquement antirusses, dans la mesure où, objectivement, ils devraient trouver un moyen de collaborer avec la Russie. L’industrie allemande et l’agriculture française devront acheter leur pétrole, leur gaz et leurs engrais beaucoup plus cher, et risquent de ne plus être compétitifs. L’Europe va dépenser et s’endetter encore davantage. L’Allemagne a annoncé 100 milliards d’Euros de crédits militaires. C’est autant de perdu pour la population. Il va aussi falloir financer et entretenir cinq millions de réfugiés ukrainiens en Europe. Pour le moment la situation reste gérable, mais qu’en sera-t-il dans deux ans? De même, on ne peut pas isoler la Russie, qui est quasiment autonome sur le plan de l’énergie et des ressources alimentaires et qui, de plus, peut continuer à commercer avec des pays qui représentent près des deux tiers de l’humanité.

Donc l’Europe ne peut que perdre. La manière dont elle gère ce conflit montre la faiblesse et l’incompétence de ses dirigeants qui n’ont aucune vision stratégique et à long terme, et ne réagissent que sous l’emprise des émotions immédiates.

Dommages à la démocratie et à l’Etat de droit

En conclusion, je pense que cette guerre va durer. Elle ne va pas s’arrêter demain. Les deux camps ayant conscience du danger d’une escalade nucléaire, on aura plutôt affaire à une guerre d’intensité moyenne, comme en Afghanistan et en Iraq, et qui risque de durer des années.

Par conséquent, nous aurons à nouveau une Europe coupée en deux. Un nouveau rideau de fer va s’établir, 1 000 km plus à l’est que le précédent. C’est dire que les tensions à long terme ne vont pas baisser. Une autre conséquence, c’est ce que j’appelle la soviétisation de nos Etats. L’Occident ne cesse de dire qu’il mène la guerre de la démocratie et des droits de l’homme contre la dictature et le fascisme russes. Ce qui est faux parce qu’en réalité, il faut s’attendre à un durcissement des deux côtés. Il y aura un durcissement du régime russe mais aussi chez nous. Si l’on regarde les choses de près, on constate qu’on a aussi supprimé la liberté de la presse chez nous, en bannissant des médias russes. Or il s’agit d’une atteinte profonde à la liberté d’opinion et de la presse. Quand je vais à la télévision pour présenter un point de vue critique, on ne me laisse pas parler. On observe aussi une très grave atteinte au droit de la propriété pourtant garanti par l’Etat de droit et les constitutions nationales.

Quand on confisque 300 milliards de Dollars qu’appartiennent au peuple russe et des milliards aux oligarques, il s’agit d’une violation de la propriété privée pourtant réputée inviolable. Et je parle bien de chez nous, de nos banques, de la Suisse, et pas de Moscou. Tout cela porte gravement atteinte aux personnes, dont les Lumières et le droit ont pourtant garantis les droits. On peut comprendre qu’on prenne des sanctions contre des Etats, à condition que ce soit conforme au droit international, ce qui n’est pas le cas ici. Mais que des Etats occidentaux censés être des modèles en matière de respect de droits de la personne, se comportent ainsi, c’est inédit dans l’histoire démocratique de ces derniers siècles. Les pays qui ont commis ce genre de forfaits étaient des dictatures. C’est ce qu’a fait par exemple l’Allemagne nazie en spoliant les Juifs de leurs avoirs pendant les années 1930, sous le seul prétexte qu’ils étaient juifs. Et c’est pourtant ce que fait aujourd’hui l’Europe, notre Europe, à l’égard des Russes, sous prétexte qu’ils sont Russes. On ne peut qu’espérer que ces actes ne mèneront pas aux tragiques conséquences que nous avons connues par le passé.

Je vous remercie de votre attention. •

1www.antithese.info/videos-antithese/gabriel-galice

Source: Horizons et débats N° 11, 24 mai 2022

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