Tel-Aviv visait une cible mouvante du Hezbollah, mais s’est buté aux nouvelles « règles d’engagement » : préparez-vous à la guerre

Par Elijah J. Magnier | 20 octobre 2017

Il y a quelques jours, des avions à réaction israéliens ont violé l’espace aérien libanais (ce n’était pas les « vols de reconnaissance habituels », comme l’a prétendu le porte-parole officiel d’Israël) pour aller bombarder un convoi du Hezbollah (les camions chargés d’armes habituels) se dirigeant de la Syrie au Liban, selon une source bien informée. L’armée syrienne a alors utilisé un vieux système de missiles sol-air SA-5 (S-200) pour lancer un missile contre les avions israéliens dans le ciel libanais, afin de détourner leur attention de la cible mouvante. Cette réaction syrienne constituait une menace directe, ressentie comme telle par le commandement israélien, contre les avions israéliens qui ont réussi à éliminer le missile. L’armée de l’air israélienne a ensuite ordonné aux avions de retourner à leur base aux fins d’évaluation. Une heure plus tard, Tel-Aviv a ordonné que des avions survolent les hauteurs du Golan occupé et visent un poste militaire syrien fixe en guise de représailles, en ne prêtant plus attention au convoi du Hezbollah.

Le commandement syrien n’a pas décidé sur-le-champ de prendre pour cible des avions israéliens au-dessus du Liban ce jour-là. Cette décision a été prise lors d’une réunion des dirigeants de la Syrie, du Hezbollah et de l’Iran, qui ont convenu d’adopter des mesures graduelles contre Israël pour qu’il comprenne le message.

Il y a une dizaine de jours, les batteries antiaériennes syriennes ont tiré sur des avions israéliens qui violaient l’espace aérien syrien. Quelques jours plus tard, la Syrie a abattu un drone israélien. Dernier élément, mais pas le moindre, la Syrie a lancé un missile SA-5 (retiré du service par la Russie depuis des décennies) contre des avions israéliens.

C’est ainsi que le Hezbollah procède (qu’on pourrait qualifier « d’effet boule de neige ») à chaque bataille ou guerre contre Israël, afin d’éviter de brûler des ponts et d’évaluer la réaction de l’ennemi. Aujourd’hui, la même tactique est employée en Syrie, où l’expérience acquise par le Hezbollah, qui ne cesse d’augmenter, est mise aussi à profit par le haut commandement syrien qu’il a intégré. Pour combattre Israël, les obstacles frontaliers entre le Liban et la Syrie ont été levés, probablement pour de bon.

Le premier message est on ne peut plus clair : selon la source, s’il y a une nouvelle confrontation ou guerre entre le Hezbollah et Israël, le ciel au-dessus du Liban et ses frontières avec Israël et la Syrie formeront un même front. Le second message, qui est le plus important, c’est que l’armée syrienne est plus sûre que jamais de sa victoire : la Russie a établi des zones de désescalade, Al-Qaeda est contenu pour le moment et Daech (le groupe armé « État islamique) ne détient plus qu’un parcelle du territoire qu’il occupait, en étant confiné au nord-est le long de la frontière entre la Syrie et l’Irak.

Pour le moment, la puissance de l’armée syrienne semble pratiquement illimitée. Elle compte plus de 200 000 hommes (armée, forces nationales et alliés y compris), pour la plupart des combattants d’expérience bien entraînés. Après six ans de guerre dévastatrice, ils donneront sûrement leur assentiment à Damas s’il s’engage contre Israël au moment jugé propice à toute bataille à venir, peu importe les conséquences. La Syrie est déterminée à libérer les hauteurs du Golan et se tiendra aux côtés du Hezbollah (et vice versa) dans toute guerre future.

La Russie a annoncé la mise à jour du système de défense antiaérienne de la Syrie. Israël a entendu le message que ce système pourrait être utilisé à tout moment, à la discrétion des Syriens. La Russie a également fait savoir qu’elle n’avait pas l’intention d’intervenir dans toute guerre entre la Syrie et Israël et que, par conséquent (notez le message subtilement confus qui suit!), elle ne voit rien de mal à ce que Damas utilise des missiles russes pour se défendre, de la même façon qu’Israël frappe la Syrie et le Hezbollah en invoquant « sa légitime défense et sa sécurité nationale ».

Quant au président syrien Bachar al-Assad, il est convaincu que la présence russe contribue à maintenir l’unité de la Syrie et il compte sur le Hezbollah et le Corps des Gardiens de la révolution islamique, qui l’ont appuyé durant la guerre, pour qu’ils l’aident à reprendre l’ensemble du territoire syrien. Assad attend avec impatience le moment où il se retrouvera aux côtés de « l’axe de la résistance » (dont il fait partie), en cas de menace. Ce qu’a fait Assad en ouvrant ses magasins d’armes au Hezbollah en 2006 peut maintenant être perçu comme un petit geste appartenant au passé. Dans la prochaine lutte contre Israël, Assad va engager toute l’armée syrienne dans la bataille, pour faire la guerre côte à côte avec le Hezbollah (secrétaire général Sayyed Hassan Nasrallah).

De son côté, Israël tentera de maintenir le « ciel ouvert » et d’empêcher l’existence même d’un espace libanais distinct. La Syrie va persévérer dans sa volonté de tirer sur des avions israéliens (quand il seront à portée du système de défense antiaérienne syrien) et les prendra pour cibles même si elle a peu de chance de les abattre.

La décision est prise : si on en vient à la guerre, la Syrie et le Liban vont s’engager dans une guerre à grande échelle et sans merci contre Israël. C’est une décision politique et militaire qui émane des dirigeants syriens et de leurs alliés. Cette décision traduit le refus de Damas de tendre la joue gauche vers Israël (comme par le passé), même si cela porte atteinte à la sécurité de la Syrie et rend son territoire et son espace aérien vulnérables, y compris l’espace aérien libanais, qui entre maintenant dans la balance. Pour sa part, Israël estime que toute guerre future contre le Hezbollah embrasera tout le Liban et la Syrie et engagera toutes les forces de ses alliés actives au Levant. La Syrie, qui est en meilleure posture que jamais depuis les six dernières années, peut aujourd’hui de façon réaliste et explicite considérer toute menace contre le Liban comme une menace contre Damas.

Israël a compris les nouvelles règles d’engagement et a lancé ses roquettes à partir des territoires qu’il occupe sur les hauteurs du Golan, plutôt qu’au-dessus du ciel syrien ou libanais. Ce qui ne veut pas dire qu’Israël n’essayera pas de nouveau. Sauf que ses dirigeants savent que dorénavant, la « promenade » est terminée. D’ailleurs, à la suite du lancement du missile syrien, Israël a aussitôt déclaré qu’il n’avait « aucun intérêt à pousser à une escalade ».

C’est aussi une indication qu’Israël n’est pas prêt. Israël n’est pas préparé sur le front interne. Le Hezbollah a pris énormément d’expérience de guerre en Syrie et le Corps des Gardiens de la révolution islamique maintient ouvertement une présence en Syrie (une présence opérationnelle, avec ses drones armés modernes et ses forces terrestres). Mais il y a plus encore. Donald Trump n’a pas l’intention de s’engager dans une guerre au Moyen-Orient, ni pour les Kurdes (qui veulent leur indépendance), ni pour les Arabes, ni pour Israël (qui veulent désespérément une défaite de l’Iran et du Hezbollah).

La guerre en Syrie est sur le point de se terminer après six longues années. La nouvelle équation qui en découle ne favorise pas Israël. Tel-Aviv va continuer de vociférer contre l’Iran et le Hezbollah. Mais ses actions se limiteront à des opérations de sécurité et à des frappes sporadiques, car il y en a qui ont le doigt sur la gâchette et qui sont prêts à user de représailles, tout en prenant de la force. Lorsque Nasrallah a dit « il y a des centaines de milliers d’hommes prêts à combattre Israël si une guerre est engagée », il savait qu’il est parvenu à établir un front uni avec la Syrie et tous ses alliés, prêt à combattre comme un seul corps. Il est certain qu’Assad et Nasrallah voudront reprendre les territoires syriens et libanais sous occupation israélienne. Sauf qu’ils ont dorénavant de plus en plus les moyens d’y parvenir.

Par Elijah J. Magnier |

Analyste en risques politiques, Elijah J Magnier a passé plus de 30 ans à couvrir le Moyen-Orient, notamment l’Iran, l’Irak, le Liban, la Libye, le Soudan, et la Syrie.

Version anglaise:

Traduction: Daniel G.

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