Par David Cronin
9 Novembre 2018

Le président français est dans le déni face à la contribution de son gouvernement aux violences auxquelles l’Arabie saoudite se livre à l’échelle nationale et à l’étranger,

Alors qu’ils tentent d’afficher leur désarroi suite à l’assassinat de Jamal Khashoggi, les gouvernements occidentaux sont naturellement réticents à l’idée d’étaler en toute franchise leur contribution aux violences auxquelles l’Arabie saoudite se livre à l’échelle nationale et dans la région.

Le président français Emmanuel Macron, l’un des principaux coupables, a soutenu récemment qu’il était faux de dire que l’Arabie saoudite est un grand client de l’industrie française de l’armement. Sa ministre des Armées, Florence Parly, a toutefois déclaré devant les parlementaires que ces ventes d’armes étaient cruciales pour l’emploi en France.

Troisième plus grand fournisseur d’armes au monde, la France a vu ses exportations considérablement augmenter au cours de la dernière décennie. L’Arabie saoudite a été son deuxième client durant cette période.

Fort de son expérience dans le secteur bancaire, Macron est sûrement en mesure de calculer qu’il s’agit là d’une affaire de gros sous : l’Arabie saoudite a acheté plus de 11 milliards d’euros d’armes françaises entre 2008 et 2017.

Un coup de pub audacieux

Depuis qu’il est devenu président l’an dernier, Emmanuel Macron joue ce qui ressemble à un rôle de conseiller en image auprès du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane (MBS). Lorsque le prince héritier s’est rendu à Paris en avril, Macron l’a reçu avec le Premier ministre libanais Saad Hariri pour un dîner. Des photos des trois hommes admirant le chef d’œuvre de Delacroix, La Liberté guidant le peuple, ont été diffusées. Toute la tension provoquée par la prise en otage de Hariri par les Saoudiens quelques mois plus tôt a alors disparu comme par magie.

Macron s’est engagé à apporter son soutien total à la « sécurité » de l’Arabie saoudite alors qu’elle repoussait des missiles balistiques tirés depuis le Yémen. Ce fut un coup de pub audacieux. L’Arabie saoudite est le principal agresseur au Yémen, son offensive militaire a exacerbé la crise humanitaire dans le pays à un point tel que l’ONU met en garde contre une famine potentiellement imminente. Et pourtant, Macron a présenté les autorités saoudiennes comme des victimes irréprochables.

Le droit européen stipule que les armes ne peuvent pas être vendues à l’étranger s’il existe un « risque manifeste » qu’elles soient utilisées dans des conflits. La France ne respecte pas ses obligations. Les frappes aériennes saoudiennes au Yémen ont débuté en 2015. L’an dernier, les Saoudiens ont commandé plus d’un milliard d’euros d’armes à la France, selon Le Monde.

Les garanties provenant de Paris selon lesquelles les armes n’ont été utilisées qu’à des fins défensives le long de la frontière saoudo-yéménite ont été contredites par l’industrie de l’armement.

Une entreprise française, Nexter, s’est vantée de la forte impression laissée par les performances de ses chars au Yémen auprès des armées de la région. Des avions-citernes fabriqués par Airbus ont été utilisés pour ravitailler les F-15 qui sont essentiels à l’effort de guerre saoudien, tandis que la France a formé des pilotes militaires saoudiens au cours de l’année écoulée.

Les approvisionnements en pétrole

À la suite de l’assassinat de Khashoggi, de nombreuses compagnies se sont retirées de la Future Investment Initiative, une conférence organisée à Riyad. Total, le géant français de l’énergie, a néanmoins tenu à y participer. Il n’est pas difficile d’en trouver la raison : l’Arabie saoudite est l’un des principaux fournisseurs de pétrole de la France.

Active en Arabie saoudite depuis plusieurs décennies, Total scrute depuis peu des opportunités sur le marché saoudien des stations-service. Les « réformateurs » de Riyad autorisent désormais les femmes à conduire. Dans des circonstances différentes, Total pourrait très bien présenter ses nouveaux investissements comme une contribution à l’égalité des sexes.

Plus tôt cette année, Macron a déclaré que la France et l’Arabie saoudite partageaient la même détermination à « lutter activement contre toutes les formes de terrorisme ». Si le président français croit réellement en cette vision optimiste, il devrait lire un article récent de l’Institut Montaigne, un think tank ayant des liens établis avec son « mouvement » politique, En Marche.

L’Arabie saoudite, souligne l’article, exporte l’idéologie religieuse extrémiste depuis les années 1960 « par le biais d’institutions théoriquement autonomes » qui se trouvent en réalité au cœur de l’État. En plus de chercher à avoir le monopole de l’islam, les Saoudiens affichent une « volonté expansionniste […] soutenue par les financements issus d’exploitations pétrolières ».

L’érosion des libertés civiles

Le chercheur Gilbert Achcar a décrit l’Arabie saoudite comme « le pays le moins démocratique, le plus misogyne et le plus fondamentaliste de la planète ».

Plutôt que de tenir les autorités saoudiennes pour responsables de la promotion de l’extrémisme, la France a conclu avec elles des contrats d’armement et pétroliers lucratifs. Dans le même temps, la France a procédé à une érosion des libertés civiles à l’échelle nationale. La dissidence a été sévèrement entravée par un projet de loi de grande portée sur la « lutte contre le terrorisme ». Les musulmans de France sont traités comme des individus suspects. Intentionnellement ou non, la politique de l’État encourage le sectarisme.

Quelques mois avant de devenir président, Macron a qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité ». Plus récemment, il a reconnu que la France avait pratiqué la torture en Algérie.

Macron a fait ses aveux suite à la campagne persistante menée par la veuve de Maurice Audin, un activiste politique tué par les forces françaises en Algérie il y a 61 ans. L’ingérence de la France au Moyen-Orient remonte beaucoup plus loin.

En signant les accords Sykes-Picot en 1916, la Grande-Bretagne et la France se sont partagé la région. Les puissances impériales de cette époque ont choisi un réseau d’hommes forts pour gérer les affaires de manière à soutenir leurs intérêts. Elles ont par la suite apporté un soutien de façade à l’idée d’autodétermination.

Aujourd’hui, la philosophie – faute d’un meilleur mot – qui sous-tendait Sykes-Picot demeure omniprésente au sein des ministères des Affaires étrangères à Londres et à Paris. Le pouvoir, l’argent et l’influence l’emportent sur presque tout le reste.

Plus d’interventionnisme

Il serait naïf de s’attendre à ce que Macron apporte une quelconque forme de progrès. Le programme qu’il a défendu lors des élections de 2017 laissait entendre qu’il souhaitait être encore plus interventionniste au Moyen-Orient que ses prédécesseurs.

Près de la moitié des exportations françaises d’armes sont destinées au Moyen-Orient. L’Arabie saoudite n’est pas le seul État à avoir utilisé des armes françaises lors de ses attaques contre le Yémen : près de 80 chars français vendus aux Émirats arabes unis – qui font partie de la coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite – ont été déployés au cours de cette guerre.

L’Égypte a acheté pour sa part plus de 4 milliards d’euros d’armes françaises entre 2012 et 2017. Certains des soldats égyptiens responsables du massacre de manifestants perpétré en août 2013 au Caire ont tiré depuis des véhicules blindés fournis par la France.

Macron semble ne pas souhaiter célébrer le centième anniversaire de l’armistice de la Première Guerre mondiale avec un défilé militaire. Sa décision pourrait décevoir le président américain Donald Trump, selon The Telegraph. Cela ne signifie pas que Macron se présente désormais comme un pacifiste : le comportement de la France au Moyen-Orient prouve qu’elle est plus qu’heureuse de contribuer à la violence.

David Cronin

David Cronin est un journaliste et activiste vivant à Bruxelles. Il est l’auteur de Balfour’s Shadow: A Century of British Support for Zionism and Israel aux éditions Pluto Press. Il a également écrit Europe’s Alliance With Israel: Aiding the Occupation (Pluto, 2011) et Corporate Europe: How Big Business Sets Policies on Food, Climate and War (Pluto, 2013).

Traduit de l’anglais (original)

Source: MEE

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