Nicolas G. Hayek, patron du plus important groupe horloger suisse, croyait que le monde “peut être changé par des révolutionnaires positifs et chaleureux. Par des inventeurs” [*].

Entrepreneur visionnaire, inventeur de génie, Nicolas Hayek disait ce qu’il pensait sans fard. Il critiquait durement la lamentable “mentalité Wall Street”, une “économie financière dominatrice des bourses, des banques, des fonds, sa meute de virtuoses et d’acrobates pétris d’hypocrisie, ses spéculateurs, joueurs assoiffés, les acrobates et jongleurs du cirque financier actuel”.

Il dénonçait le contrôle par une industrie “qui détruit les richesses que les entrepreneurs construisent”, les “hypocrites qui essaient de se profiler dans leur propre intérêt et qui représentent plutôt l’économie des finances destructives de richesses que l’économie réelle qui elle crée des richesses”.

Le groupe Swatch était “dirigé par de vrais entrepreneurs et pas par des financiers ou fonctionnaires produisant du papier” se plaisait-il à rappeler. La clé de son succès ?

Nicolas G. Hayek parlait ici, peu avant sa mort en juin 2010, des principes qui ont conduit son action. Silvia Cattori | 01.01.2016

«J’ai toujours été un serviteur de la communauté»

Vous êtes à la tête du plus grand groupe horloger du monde. Vous pourriez vous reposer tranquillement avec le sentiment du devoir accompli. A 82 ans, au contraire, vous êtes toujours sur le pont. Qu’est-ce qui vous anime?

Nicolas G. Hayek: Je suis un passager à bord d’un vaisseau spatial qui s’appelle la planète Terre. Lorsque je vois que ce vaisseau spatial est menacé par des gens qui veulent y faire des trous ou le détruire, j’interviens. Je saute immédiatement de mon siège pour aller aider à réparer les dégâts, avec mes moyens et avec d’autres passagers. Ensuite, lorsque c’est terminé, je reviens m’asseoir à ma place.

Vous pensez à l’Exposition nationale de 2002?

C’est un bon exemple. L’Expo était en déroute. Le Conseil fédéral ne savait plus quoi faire. J’ai été appelé à l’aide. J’ai réorganisé et, quand cela a fonctionné, je suis reparti. Le gouvernement m’a demandé de prendre la présidence, mais j’ai refusé. Je ne cherche pas le pouvoir. Il y aurait bien d’autres exemples.

Vos entreprises connaissent un énorme succès. N’avez-vous jamais été tenté par la politique?

Je suis un homme d’action. Mais la politique, non. Malgré mon soutien à 100% de notre système démocratique, je ne cherche pas le pouvoir. Je n’ai pas le temps. Les gens me prêtent de l’influence, le peuple suisse m’écoute quelquefois plus volontiers que certains politiciens, j’ai conseillé des chefs d’Etat. Mais j’ai dit non à la politique. Mon idée est de servir tout le monde, et moi-même avec. Toute ma vie, j’ai été un serviteur de la communauté.

Petit, vous avez été dans une école catholique. Avez-vous des convictions religieuses?

Au Liban, j’ai suivi l’école française chez les jésuites jusqu’à l’âge de 12 ans. Ensuite j’ai fait les deux baccalauréats français dans une université américaine, avec un professeur vaudois que j’adorais. Enfant, je croyais en Dieu, mais je me suis révolté, à l’âge de 12 ans. Comme beaucoup de jeunes, j’ai commencé à douter de l’existence de Dieu, car il n’y a aucune preuve. Plus tard, quand j’ai suivi mes études de mathématiques et physique, à l’Université de Lyon, je me suis aperçu de l’immensité de l’univers. Or malgré diverses théories, comme celle du big bang, il n’y a aucune explication ni pour la naissance de l’univers, ni pour celle de la plus petite molécule ou du plus petit quark. Alors, pour le moment, je crois de nouveau en Dieu. Il n’y a pas d’autre possibilité de comprendre la création de ce monde.

Les huguenots venus de France ont été à l’origine de l’horlogerie suisse. Gardez-vous quelque chose de leur héritage?

Attention à ce que je vais dire. Ma femme a beaucoup d’influence sur moi. Nous sommes mariés depuis 59 ans et elle compte des huguenots parmi ses ancêtres…

Au point de forger vos valeurs?

J’ai parlé souvent des qualités et des valeurs que doit avoir un entrepreneur. Je puise dans mon expérience. Je suis un chef d’entreprise parmi les plus riches de Suisse. Je n’ai pas d’avion privé, je ne dépense pas l’argent des actionnaires, je refuse d’encaisser les salaires trois fois plus élevés que les autres empochent. Je traite mes employés comme mes amis. Lorsqu’il y a une crise, je ne renvoie pas le personnel, je les garde tous. Cela nous a coûté 150 millions de francs de plus de salaires. C’est pour cela que je suis crédible.

Il y a cinquante ans, vous êtes reparti de zéro, plus précisément avec un emprunt de 3000 fr. Aujourd’hui, vous êtes à la tête d’un groupe de 25 000 employés, avec un chiffre d’affaires annuel de 6 milliards de francs. Vous avez une baguette magique?

Je n’ai pas de baguette ni de recette magique, mais ma passion est de créer des richesses nouvelles et de nouvelles places de travail. Pour tous. Lorsque vous le faites à une telle échelle, la société vous aide. J’ai créé des richesses avec des artisans suisses, avec les qualités suisses, avec la précision suisse, avec l’honnêteté suisse. Car il y a beaucoup de Suisses honnêtes. Nous ne sommes pas tous des gangsters, comme trop de gens le pensent. Même si nous devons reconnaître que certains de nos banquiers se sont conduits comme des gangsters.

Saurez-vous convaincre les jeunes de porter encore une montre?

Je ne veux convaincre personne, je ne suis pas un vendeur. Les montres que je fais ne sont pas des machines à mesurer le temps. Ce sont des objets d’art. Le temps, vous l’avez sur votre téléphone, votre ordinateur, dans votre voiture, à la télévision, à la radio. Moi, je crée des bijoux montres. Tout le monde adore les bijoux, pas seulement les femmes. Tous veulent des bijoux, alors ils achètent mes montres. Si je dis quelque chose aux jeunes, c’est de ne pas planifier leur vie uniquement dans le but de devenir riches, en jouant à la Bourse. Il faut avoir l’esprit d’entreprise, créer des choses nouvelles, servir tout le monde. Cela donne beaucoup de plaisir.

Des milliardaires ont transféré une partie de leur fortune à des Fondations humanitaires. Est-ce un projet que vous avez?

Le proverbe recommande de faire le bien mais de ne pas le publier partout. Alors je n’en parle pas volontiers. Pour certains, il s’agit d’économiser sur les impôts et de se faire un peu de publicité. Moi, je veux réaliser des choses. En cas de catastrophe, j’apporte de l’aide. Et surtout, j’investis mon argent dans l’intérêt de la population de la terre entière. Regardez Belenos, l’entreprise pour le développement d’énergies propres que j’ai lancée avec le Groupe E, la Deutsche Bank, George Clooney, l’Ecole polytechnique fédérale et le Groupe Ammann. Je dépense une partie importante de ma fortune pour ce genre de choses.

Quand on parle du temps, qu’est-ce qui compte vraiment? Etre à l’heure? Bien en user?

J’ai deux réactions au sujet du temps. La première, j’adore le temps, il m’a donné tant de bonheur. Il y a tant de choses à faire dans la vie, c’est palpitant. Et puis je hais le temps. Je n’arrive pas à l’arrêter, à le mettre en cage, à le tenir. Il y a quelques années, j’étais toujours le plus jeune. Tout le monde disait: «Regardez ce brillant jeune homme, il est déjà arrivé là.» Maintenant, j’ai 82 ans!

Le temps va s’arrêter, vous y pensez?

Oui. Ce n’est rien… Je sais depuis longtemps que dans la vie tout est possible. Sauf éviter la mort et les impôts.

V.Vt | 28-04-2010

[*] http://www.swatchgroup.com/de/services/archiv/n_g_hayeks_reden/nicolas_g_hayeks_interview_fuer_die_zeitschrift_l_express

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Source: Bonnenouvelle.ch