Par Observatoire du néo-conservatisme

Paru le 22 février 2021

L’islamo-gauchisme est un néologisme désignant la proximité supposée entre des idéologies et partis de gauche et les milieux islamiques ou islamistes. Pour Jean-Michel Blanquer, il s’agit d’un «fait social indubitable”. ”Ce serait absurde de ne pas vouloir étudier un fait social. Si c’est une illusion, il faut étudier l’illusion et regarder si cela en est un”, a-t-il indiqué sur BFMTV, estimant que “certains essayent toujours de minimiser ce projet politique”. Ses déclarations faisaient suite à celles de Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, ainsi qu’à celles du ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin il y a quelques mois.

Mais d’où vient ce concept ? Qui en est l’auteur ? Quelle idéologie se cache derrière ? Pour tenter de répondre rapidement à ces questions, nous vous résumons les recherches extraites de nos précédents articles.

Pierre-André Taguieff et Daniel Pipes

Ce concept a été utilisé pour la première fois en France en 2002 par l’historien des idées Pierre-André Taguieff dans son ouvrage « La nouvelle Judéophobie » (*).

A l’instar de Daniel Pipes, Taguieff est souvent présenté comme « expert » en théories du complot [comme un spécialiste du racisme]. C’est surtout un spécialiste de la pensée par les amalgames. Dans son discours, toute critique à l’égard de la politique des États-Unis et d’Israël équivaut à de l’antisémitisme. En 2004, il signe « Prêcheurs de haine : Traversée de la judéophobie planétaire ». Cet ouvrage fait suite à « La Nouvelle Judéophobie » sorti deux ans auparavant.

Selon Taguieff, « il y a bel et bien une judéophobie planétaire dont le front d’attaque s’étend de Cuba, en passant par la Syrie, l’Irak et l’Iran, jusqu’à l’ex Union Soviétique. Ce phénomène nourrit l’idéologie d’une multitude de groupes, de personnages politiques et médiatiques ». Un conglomérat plutôt hétéroclite si l’on suit Taguieff dans sa logique. Pour lui, les jeunesses communistes, la LCR, l’UOIF, le Hamas, l’Union du Peuple Russe, l’Union générale des Étudiants de Palestine en France et les Frères musulmans sont tous sous l’influence des « Protocoles des Sages de Sion ». A ceux-là s’ajoutent Tariq Ramadan, Jean-Marie Le Pen, Carlos, Ben Laden, José Bové, Roger Garaudy, Olivier Besancenot, Daniel Mermet…

Quant à ses formulations, elles sont aussi diverses et variées que l’ « islamo-gauchisme« , la « propagande nazie, soviétique et palestinienne », l’ « anti-américanisme et les dérives du néo-gauchisme », la « vague altermondialiste ». Bref, l’équation de Taguieff est simple à comprendre : anti-impérialisme est égal à anti-américanisme, qui lui-même est égal à antisémitisme ; donc celui qui s’oppose à l’impérialisme est un adepte du complot juif.

Au final, le maccarthysme de Pierre-André Taguieff n’a rien à envier à celui du théoricien Daniel Pipes qui a influencé l’ensemble de la mouvance islamophobe. Ce même Daniel Pipes affirme que « l’islam radical est un mouvement utopique plus proche par l’esprit de mouvements tels que le communisme et le fascisme, que d’une religion traditionnelle ». Une idée développée par un autre bushiste notoire, Francis Fukuyama qui ajoute « La mer islamo-fasciste dans laquelle nagent les terroristes constitue, de quelques manières, un défi idéologique plus fondamental que celui que poserait le communisme.«

Le Memri, l’usine à propager la peur envers l’islam

Dans un rapport intitulé « L’usine à fabriquer des peurs : les racines de l’islamophobie », le Center for American Progress, groupe de réflexion américain proche du parti démocrate US, établit que le MEMRI « promeut la propagande islamophobe aux Etats-Unis au travers de choix de traduction sélectifs qui ont pour but de faire valoir que l’Islam est intrinsèquement violent et favorise l’extrémisme ».

Vincent Cannistraro, ancien responsable du contre-espionnage à la CIA, décrit le MEMRI comme « des propagandistes au service de leur idéologie, qui se situe à l’extrême-droite du Likoud »

Parmi les nombreux points abordés, retenons que Robert Spencer et Daniel Pipes comptent sur le MEMRI pour leur propagande et que le terroriste norvégien Anders Breivik a cité le MEMRI seize fois dans son manifeste. Plus troublant encore, les traductions du documentaire enflammé antimusulman « Obsession : radical Islam’s war against the West » ont été fournies par le MEMRI. Le site du film fait aussi figurer le MEMRI comme source pour la vidéo « Radical Islam and Terrorism Today ».

C’est donc en tant que source de ces médias, que le MEMRI sait s’illustrer : Il est ainsi l’une des sources principales de la version électronique de Prochoix, la revue de Caroline Fourest, de Conspiracy Watch, le site de Rudy Reichstadt, et de La Règle du Jeu, la revue fondée par Bernard-Henri Lévy. BHL pousse même le zèle en attribuant une section spéciale au MEMRI sur son site.

L’Islamo-Marxisme selon Breivik

Les théoriciens islamophobes tels que Taguieff et Pipes ont pour autre particularité d’être des adeptes de la théorie d’« Eurabia » qui a inspiré entre autres la théorie du « grand-remplacement «. Eurabia fut forgé en 2005 par l’essayiste et contributrice de dreuz.info, Bat Ye’Or. Ce concept est souvent repris par des mouvements d’extrême droite parlant d’une Europe absorbée par le monde arabe. Anders Breivik, l’auteur de la tuerie d’Oslo (77 morts et 151 blessés), est lui aussi un adepte de la théorie Eurabia. Il est décrit par le Jerusalem Post comme un “militant d’extrême droite sioniste fermement opposé à l’Islam”. Il cite plusieurs fois dans son manifeste Alain Finkielkraut, qui avait approuvé dès 2017 la théorie raciste du « grand Remplacement ».

La thèse de Bat Ye’or sur « Eurabia », souvent qualifiée de théorie conspirationniste, selon laquelle l’Union européenne serait l’instigatrice d’un complot visant à faire de l’Europe une colonie islamique, a été reprise par des sites Web d’extrême droite ou nationalistes et est associée à la théorie du grand Remplacement.

A ses yeux, il est impossible aujourd’hui de stopper l’alliance multiculturelle (ndlr : élites, médias, politiques) de façon démocratique. Il appelle à l’avènement de la révolution conservatrice qui permettra de «bannir une nouvelle fois l’islam d’Europe».

Dans une vidéo diffusée sur Internet peu avant de passer à l’acte, Anders Behring Breivik parle du “viol culturel et marxiste de l’Europe” entre 1968 et 2011. Il y dénonce le multiculturalisme comme une “idéologie haineuse anti-européenne destinée à déconstruire » la culture, les traditions, les identités et la chrétienté européennes voire même les Etats-nations européens.

Mardi 10 janvier 2017, lors de l’ouverture du procès en appel sur ses conditions de détention, le meurtrier norvégien Anders Breivik a, à nouveau, fait un salut nazi.

L’attentat de Christchurch en Nouvelle-Zélande 

Le 15 mars 2019, l’auteur de l’attentat en Nouvelle-Zelande (49 morts et une quarantaine de blessés), Brenton Tarrant exprime pour justifier son crime son adhésion à la théorie du « grand Remplacement » créée par Renaud Camus, et popularisée par Alain Finkielkraut. Il n’est pas surprenant d’apprendre que Brenton Tarrant se soit inspiré de Anders Breivik, le tueur norvégien, mais les contributeurs du site dreuz.info qui relaie la théorie de Bat Ye’or mais aussi celle de Renaud Camus et d’Alain Finkielkraut, se sont empressés de brouiller les pistes en titrant, quelques heures seulement après l’attentat : « 40 morts : un néo-nazi australien de 28 ans a ouvert le feu dans une mosquée ». En bref « C’est pas nous ! c’est pas nous ! »

Du judéo-bolchévisme à l’Islamo-gauchisme

Dans son introduction à la traduction de l’article de Paul Hanebrink « Quand la haine du communisme alimentait l’antisémitisme« , le Monde diplomatique précise avec justesse « de Jeremy Corbyn à Jean-Luc Mélenchon, les accusations d’antisémitisme à l’encontre de la gauche se multiplient. Le drapeau rouge se retrouve désormais associé à la haine raciale, alors qu’il a longtemps été assimilé à un « complot juif ». En Ukraine, ce fantasme a ainsi justifié le massacre de dizaines de milliers de personnes, dans le silence complice des gouvernements européens ».

Ajoutons à ce constat que la diabolisation de l’islam, qui est donc l’autre aspect du concept, fut initialement décryptée par les journalistes suédois Andreas Malm et Eva Ekselius. Ils notaient dans le Nyheter journal que dans la thèse de Bat Ye’Or, les musulmans sont à leur tour victimes d’une propagande antisémite, et qu’il y a une comparaison directe avec l’Europe d’avant-guerre.

Armageddon n’est plus très loin

« Soit vous êtes avec nous, soit vous êtes avec les terroristes » proclament les théoriciens néo-conservateurs. Dans cette nouvelle typologie, l’Islam et la gauche remplacent le judéo-bolchévisme des années 30/40. Dès lors, chaque musulman ou militant de la gauche est suspect, susceptible d’appartenir à une cinquième colonne. « Deux millions de musulmans en France, ce sont deux millions d’intégristes potentiels. » (Pierre-André Taguieff, France Inter, 1997). À 21 heures, le 20 septembre 2001, commenté sur France 2 par David Pujadas, le président George W. Bush devant le Congrès prononça un discours dans lequel le religieux s’entremêlait avec le patriotisme. En réaffirmant que Dieu est du côté américain, Bush promettait une vengeance « du bien contre le mal ». 20 ans après les évènements du 11 septembre, ce prêche islamophobe et belliqueux a fusionné avec une propagande anti-gauche issue d’un anti-communisme viscéral.

Force est de constater que ce contexte où l’extrême centre adopte les thèses de l’extrême droite n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé en 1939. En effet, la bourgeoisie libérale représentée par un éventail qui allait du parti socialiste à la droite donna les pleins pouvoirs à Philippe Pétain, lui procurant ainsi un soutien indéfectible. Cette compromission débouchera sur le fameux projet de « Révolution nationale » (juillet 1940 à août 1944), pour laquelle les communistes, les juifs et les francs-maçons étaient tous considérés comme des traîtres à la patrie.

Enfin, il convient de noter que le bloc bourgeois, comme à son habitude, stigmatise sans vergogne les classes populaires qui dans le cas présent sont représentées par la communauté de langue arabe. Ce même bloc soucieux de conserver ses privilèges est bien moins regardant quand il s’agit de se compromettre avec des pétromonarchies qui pratiquent la charia.

Ainsi et a contrario, nous ne les entendons pas réagir au fait que la France est le 3ème exportateur d’armes à l’Arabie saoudite, alors que ce pays est à la tête d’une coalition militaire qui intervient au Yémen. Le résultat est pourtant édifiant, puisque cette guerre a fait au moins 10 000 morts, et poussé des millions de Yéménites à la famine. D’autre part, c’est Macron et non la gauche populaire qui a remis la légion d’honneur au président égyptien, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, lors d’un diner d’état à l’Élysée. Pourtant, le régime d’Al Sissi est lui aussi accusé de crimes contre l’humanité.

Vous l’aurez sûrement compris, en macronie, “l’islamo-capitalisme” a de beaux jours devant lui.

Observatoire du néo-conservatisme

Source: https://anticons.wordpress.com/2021/02/22/ou-nous-conduit-le-concept-dislamo-gauchisme/

Imprimer