Personne n’était préparé à l’ampleur de la destruction à Gaza. Bashar Taleb APA images

J’ai cru me noyer dans la douleur. J’aurais aimé qu’au lieu de sortir mon bébé de mon ventre, le médecin place tous mes enfants en moi pour que je puisse les protéger des horreurs qui nous entourent.

Par Fedaa al-Qedra, The Electronic Intifada, le 8 mars 2024

Nous avons connu de nombreuses guerres contre Gaza. Mais je ne m’attendais pas à l’ampleur actuelle des massacres, des destructions, des déplacements et de la faim.

Après la déclaration de guerre d’Israël, le 7 octobre, toutes les horreurs et tous les cauchemars ont semblé converger vers moi.

J’étais alors enceinte de neuf mois. Et déjà mère de deux filles.

Qui allait s’occuper de moi et de mes deux petites filles ?

Comment aller à l’hôpital pour accoucher ?

Qui m’accompagnerait ?

Je me sentais si faible et impuissante quand mes filles couraient dans mes bras s’abriter des bombardements israéliens.

La violence était extrême.

La puissance des explosions nous empêchait de dormir.

Puis notre maison a été frappée par des éclats d’obus. Toutes les fenêtres se sont brisées.

Le stress

Nous avons décidé de dormir dans un sous-sol sombre et humide. La situation devenait très stressante.

L’événement le plus éprouvant a été l’accouchement, alors que l’armée israélienne nous encerclait d’une ceinture de feu.

Nous n’étions qu’à 500 mètres de l’hôpital.

Mais nous ne pouvions pas y aller. Trouver une voiture pour m’y emmener relevait de la mission impossible.

Une grande confusion régnait quant à ce que je devais faire, et à qui je devais laisser mes filles, qui pleuraient de peur. Dans ce climat chaotique, j’ai décidé de les emmener avec moi à l’hôpital.

Là-bas, alors que mon mari s’occupait de mes filles, j’ai cru me noyer dans la douleur.

J’aurais aimé qu’au lieu de sortir mon bébé de mon ventre, le médecin place tous mes enfants en moi pour que je puisse les protéger des horreurs qui nous entourent.

L’accouchement a été difficile. Il a fallu faire beaucoup de points de suture.

Dans d’autres circonstances, je serais restée à l’hôpital pour recevoir des soins médicaux. Mais compte tenu de l’insécurité, nous avons dû repartir immédiatement.

Le danger pour l’hôpital était très réel : il a été bombardé par la suite.

Au lieu de rentrer chez moi, je suis allée chez des parents dans le camp de réfugiés de Beach, à Gaza.

Nous étions environ 20 personnes dans la maison et nous nous sommes rassemblés dans la pièce que nous pensions être la plus sûre.

C’était chaotique. Aucun confort ni intimité.

J’ai dormi sur un canapé. Ma nouvelle petite fille était à côté de moi, sur une table.

Comme partout ailleurs à Gaza, on entendait le bruit des explosions dans le camp de Beach.

Témoins d’un massacre

Nous n’étions pas là depuis si longtemps que l’armée israélienne nous a ordonné de partir vers le sud. Nous nous sommes donc mis en route pour la ville de Khan Younis.

En chemin, Israël a bombardé devant nous un camion rempli de personnes déplacées.

C’était un massacre.

Nous avons vu la mort de nos propres yeux.

Je n’arrivais pas à croire ce que je voyais.

Nous avons essayé de survivre au cœur d’une destruction massive. Et nous avons entendu des récits d’atrocités commises contre des enfants et des femmes, contre les maisons et tout ce que les gens possédaient.

C’est là que j’ai compris que nous étions confrontés à une guerre génocidaire.

Nous avons été hébergés dans la famille à Khan Younis. Au milieu de la nuit, un appel de l’armée israélienne nous a demandé d’évacuer les lieux.

Nous nous sommes enfuis de la maison pieds nus. Mon cœur débordait de terreur pendant que j’essayais de m’occuper de mes enfants.

J’ai passé une nuit entière sur le trottoir avec mon bébé et mes deux autres filles. Il faisait froid.

J’avais l’habitude de leur raconter des histoires à l’heure du coucher, de chanter pour elles, de les serrer dans mes bras et de les embrasser. Elles dormaient dans un lit chaud et propre, et nous vivions dans la sécurité et l’amour.

Aujourd’hui, nous vivons sous une tente.

Nous n’avons ni électricité ni eau potable. Nous sommes souvent dans le noir.

Nous utilisons des toilettes publiques insalubres. Nos enfants risquent de contracter des maladies.

Nous faisons la queue pour avoir de l’eau, du pain et d’autres produits qui ont du mal à répondre aux besoins vitaux.

Je ne peux pas acheter de nouveaux vêtements pour mon bébé.

J’ai du mal à trouver des couches et du lait maternisé.

J’ai changé le type de lait maternisé et de couches plus d’une fois. Mon bébé souffre d’allergies et de ballonnements abdominaux.

Des marchés vides

Mes filles aînées ont envie de chocolat, de chips, de bonbons, de fruits et de viande. Nous ne pouvons pas leur en offrir, car les marchés sont vides.

Tout ce que nous pouvons acheter, ce sont des conserves et des biscuits.

Nous avons été déplacés à plusieurs reprises. Cela signifie que nous avons dû laisser derrière nous un grand nombre de nos biens, y compris des vêtements et de la literie.

Nous avons toujours eu du mal à racheter ce dont nous avions besoin.

La guerre nous a humiliés, nous a privés de notre dignité et de notre humanité, nous a fait dormir pieds nus dans les rues et sous les tentes, et nous fait tant regretter notre vie d’avant.

Avant cette guerre, Gaza était déjà soumise à un blocus total depuis plus de 16 ans.

Mais comparé à la situation actuelle, notre ancien état de blocus ressemble au bonheur. Un bonheur tant désiré.

Mon ancienne vie, ma maison, ma chambre, mon lit, mes souvenirs, la chambre de mes enfants, leurs jouets, leurs affaires me manquent. Il me tarde que nous retournions dans le nord.

Je sais que je ne suis pas différente d’un grand nombre de Gazaouis.

Si je reviens, je serai sans abri.

J’ai toujours eu l’espoir de retourner chez nous, même si la maison a été abîmée, de la réparer et d’y vivre de nouveau. Mais ça, c’était avant de voir les photos et de devoir admettre que ma maison avait été réduite en poussière.

Quand des familles entières ont été anéanties, quand les corps de tant d’enfants sont encore enfouis sous les décombres, on ne peut pas pleurer de simples pierres.

Mais nous pouvons pleurer pour les années d’efforts réduites à néant.

Nous pouvons pleurer nos souvenirs brisés.

Et nous pouvons nous interroger.

Nous pouvons nous demander combien de fois nous, les habitants de Gaza, devrons recommencer notre vie.

Fedaa al-Qedra est journaliste à Gaza.

Article original en anglais publié le 9 mars sur Electroniclectronicintifada.net (Traduction Freedom of Speech)