«Mère-Patrie» au cimetière mémorial de Piskarevskoïe de Saint-Pétersbourg. Environ un demi-million de victimes du siège de Leningrad par la Wehrmacht allemande y reposent.(Photo gk)


Par Michael Felten, Cologne

Paru le 22 juin sur Nachdenkseiten.de sous le titre Nie wieder gegen Russland!


Un point de vue personnel sur les relations germano-russes, à l’occasion du 80e anniversaire de l’offensive allemande contre l’Union soviétique – inspiré par une visite à Saint-Pétersbourg. Face au bellicisme antirusse actuel des médias et du monde politique, ce sont notamment les nombreuses initiatives de paix lancées par des citoyens qui peuvent sauver l’entente entre les peuples.

Avec un groupe d’amis, nous sommes allés pour 10 jours à Saint-Pétersbourg, la deuxième plus grande ville de Russie. En raison de ses nombreuses voies navigables, la ville est également appelée la «Venise du Nord». Elle est appréciée des touristes pour ses trésors artistiques, son magnifique métro et son atmosphère citadine. Nous avons tout vu, mais maintenant, dans un quartier périphérique, je me trouve dans un grand parc, devant une immense statue féminine qui écarte les bras, «Mère Patrie» – et je lutte contre les larmes.

Je ne suis pas totalement ignorant de l’histoire, mais je n’avais tout simplement pas réalisé jusqu’à présent les terribles ravages que la Wehrmacht allemande a causés dans cette région pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’une des illusions d’Hitler était de coloniser la partie européenne de la Russie pour en faire une zone de ravitaillement pour la race aryenne. Il considérait les Russes comme des «sous-hommes», qu’il ne voulait pas vaincre, mais plutôt exterminer. D’où le projet de ne pas tenter de conquérir Leningrad (et en fait aussi Moscou), mais de laisser la population mourir de faim par un blocus total. Ainsi, rien qu’ici – pendant 900 jours, dont trois hivers glacials – plus d’un million de civils ont perdu misérablement la vie. Si l’on devait penser à chaque individu pendant une seule minute, on serait occupé pendant deux ans. En tant que visiteur venu de Cologne, j’ai du mal à comprendre à quel point les gens d’ici sont gentils avec nous aujourd’hui.

Entre-temps, même les historiens occidentaux le disent: le blocus de Leningrad a été l’un des crimes de guerre les plus flagrants commis par la Wehrmacht allemande. Mais ce n’était qu’une partie de l’horreur que l’Allemagne a déchaînée sur sa voie vers l’Est il y a 80 ans. Toute la guerre d’agression d’Hitler contre l’Union soviétique a coûté la vie à au moins 24 millions de citoyens soviétiques; ce sont ces personnes qui ont le plus saigné pour notre libération de l’ère nazie. Donc, pour nous, Allemands, on ne devrait pas seulement dire: Plus jamais Auschwitz! mais aussi: Plus jamais contre la Russie!

Or, depuis une bonne décennie, on évoque un nouveau danger russe – parce que l’ours russe n’a pas voulu se plier aux prétentions occidentales au leadership? Le chef d’Etat Poutine a déjà annexé la Crimée, et maintenant les Etats baltes doivent craindre pour leur existence. Pourtant, c’est l’OTAN qui s’est étendue loin à l’Est, en violation des promesses faites à M. Gorbatchev, et qui a installé aux portes de Moscou des systèmes d’armes capables de neutraliser la défense antimissile de la Russie. Mais l’unisson néo-agressif des grands médias ne permet pas vraiment aux voix pondérées de faire la part des choses. Le quasi-dictateur doit recevoir un carton rouge à un stade précoce – et on doit également être prêt à entreprendre une action militaire. Une sorte de pré-mobilisation qui devrait nous faire peur.

Cependant, en dehors de cette politique risquée, il existe des mouvements et des forces qui pourraient donner de l’espoir. Il existe par exemple de nombreuses sociétés d’amitié germano-russes – des associations regroupant des citoyens jeunes et moins jeunes s’intéressant à la culture russe, appréciant la chaleur du peuple russe et visitant régulièrement l’immense empire de l’Est. La Russie n’est manifestement pas seulement attrayante «d’en haut» (selon un récent documentaire de la chaîne de télévision allemande ZDF), on y rencontre une grande cordialité de la part des gens de toutes les classes, et on nous offre souvent des cadeaux.

Enfin et surtout, il y a probablement aussi la conviction que les contacts transfrontaliers sont peut-être la seule chose que les gens ordinaires peuvent faire pour contrer les «jeux» risqués du complexe militaro-industriel.

D’ailleurs, on rencontre souvent de telles associations en Allemagne de l’Est – fondées à l’époque de la RDA, mais qui poursuivent leurs activités aujourd’hui en toute liberté. Bien que les Russes en Saxe ou dans le Brandebourg soient initialement apparus comme une force d’occupation rigoureuse, au fil du temps, des amitiés se sont nouées, des familles ont été fondées, des personnes sont allées en Union soviétique pour étudier ou pour passer des vacances. Aujourd’hui, on trouve une grande variété de jumelages dans toute l’Allemagne (par exemple Cologne – Volgograd ou Düsseldorf – Moscou), il y a les «Amis des peuples de Russie» (à Berlin), un «Parlement des jeunes Bonn – Kaliningrad» se réunissant à Bonn. Le «Volksbund Kriegsgräberfürsorge» est actif en Russie, un cercle d’amitié «droujba-global» entreprend des voyages annuels pour la paix, l’écrivain Wolfgang Büscher a marché seul de Berlin à Moscou.

Dans notre seul intérêt, nous, Allemands, devrions faire tout ce qui est en notre pouvoir pour qu’aucun nouveau climat d’inimitié Est-Ouest ne s’installe. Si les Etats-Unis et leurs alliés devaient provoquer la Russie à l’extrême, c’est l’Allemagne qui deviendrait un champ de bataille nucléaire.

La compréhension internationale, cependant, aurait besoin de sang neuf. Des jeunes gens qui ne s’enlisent pas dans des questions d’identité, mais qui veulent se consacrer à des problèmes concrets. Le regard humain porté sur l’Est ne se traduit pas en premier lieu par la visite de sites commémoratifs, mais plutôt par la recherche et la découverte de choses intéressantes, passionnantes et attrayantes.

L’écrivain Bert Brecht était d’avis que 100 personnes engagées peuvent lancer une révolution. Peut-être que 1000 personnes engagées peuvent empêcher la prochaine guerre contre la Russie – ou du moins la rendre plus difficile? Aux élections de cet automne, on pourrait au moins ne pas voter pour un parti qui veut «armer l’Ukraine» et «augmenter la pression sur Moscou».

Michael Felten

Source: https://www.nachdenkseiten.de/?p=73580 du 22 juin 2021

(Traduction «Point de vue Suisse»)

Au sujet du discours du président fédéral allemand Frank-Walter Steinmeier du 21 juin 2021

gk. Dans son article, Michael Felten décrit à quel point il est émouvant et enrichissant de se laisser toucher de près par le sort des gens et de faire l’expérience de l’attitude réconciliatrice de la population russe à l’occasion des rencontres qu’il a faites sur place.

Dans son impressionnant discours prononcé à l’occasion du 80e anniversaire de l’invasion allemande de l’Union soviétique du 22 juin 1941, le président allemand Frank-Walter Steinmeier a rappelé les crimes de guerre du régime nazi. Il n’y a rien à ajouter à son appel à la réconciliation avec la Russie et les autres peuples de l’ancienne Union soviétique. Il reste à œuvrer pour qu’à l’avenir, seule la paix et aucune autre guerre n’émanent de l’Allemagne et de l’Europe.

Il vaut la peine de lire le discours dans son intégralité:

Anglais:https://www.bundespraesident.de/SharedDocs/Downloads/DE/Reden/2021/06/210618-D-Russ-Museum-Englisch.pdf?__blob=publicationFile

Allemand:https://www.bundespraesident.de/SharedDocs/Reden/DE/Frank-Walter-Steinmeier/Reden/2021/06/210618-D-Russ-Museum-Karlshorst.html

Seuls quelques extraits peuvent être documentés ici:

  • «Personne n’a eu plus de victimes à déplorer dans cette guerre que les peuples de l’Union soviétique d’alors. Et pourtant, ces millions de personnes ne sont pas gravées dans notre mémoire collective aussi profondément que leur souffrance, et notre responsabilité, l’exigent. Cette guerre était un crime – une guerre d’agression et d’extermination monstrueuse et criminelle. Quiconque se rend aujourd’hui sur ses sites, et a rencontré des personnes ravagées par cette guerre, se souviendra du 22 juin 1941 – même sans journée de commémoration ou mémorial.»
  • «Les traces de cette guerre se retrouvent chez les personnes âgées qui l’ont vécue dans leur enfance, et chez les plus jeunes, chez leurs petits-enfants et arrière-petits-enfants. On les trouve du rivage de la mer Blanche au Nord à la presqu’île de la Crimée au Sud, des dunes de la Baltique à l’Ouest à la ville de Volgograd à l’Est. Ce sont des signes de guerre, des signes de destruction, des signes de perte. Derrière nous restent des fosses communes – des «tombes de frères», comme on dit en biélorusse, en ukrainien et en russe.» […] «Mais nous, Allemands, nous y intéressons-nous? Pensons-nous jamais à regarder vers l’est bien trop inconnu de notre continent?» […]
  • «Nous devons nous remémorer – non pas pour faire peser sur les générations actuelles et futures une culpabilité qui n’est pas la leur –, mais pour notre propre bien. Nous devons nous souvenir afin de comprendre comment ce passé persiste dans le présent. Seuls ceux qui apprennent à lire les traces du passé dans le présent seront en mesure de contribuer à un avenir qui évite les guerres, rejette la tyrannie et permet une coexistence pacifique empreinte de liberté.» […]
  • «Ma demande est la suivante: en ce jour de commémoration des nombreux millions de morts, prenons également conscience de la valeur de la réconciliation qui s’est développée sur les tombes. Le cadeau de la réconciliation donne lieu à une grande responsabilité pour l’Allemagne. Nous voulons et nous devons tout faire pour protéger le droit international et l’intégrité territoriale sur ce continent, et pour œuvrer à la paix avec et entre les Etats successeurs de l’ancienne Union soviétique.» […]
  • «Je m’incline avec tristesse devant les victimes ukrainiennes, biélorusses et russes – devant toutes les victimes issues de l’ancienne Union soviétique. Travaillons pour un autre, pour un meilleur avenir. Il est entre les mains de chacun d’entre nous.»

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