La « guerre des pierres » contre des balles réelles a commencée en 1987. Ce sont les efants de Gaza et de Balata qui me l’ont raconté en 2004. Au début les soldats israéliens  visaient leurs bras. Puis, ne venant pas à bout de leur résistance, ils ont commencé à viser les jambes… SC

Jeunes amputés d’une jambe par les tirs de l’armée israélienne, à la frontière entre la bande de Gaza et Israël en 2018, lors d’une  marche appelant « au retour  » sur leurs terres occupées par Israël.


Par Hamza Abu Eltarabesh

Paru le 31 août 2021 sur The Electronic Intifada


Tout le monde était épuisé à l’été 2014. Je travaillais pour le journal al-Resala alors qu’Israël bombardait Gaza. Nous avons documenté les massacres les uns après les autres.

Beaucoup de mes collègues ont estimé qu’ils ne pouvaient pas poursuivre leur travail. Beaucoup ont demandé à mettre fin à leur contrat.

Nous n’avions aucune envie de manger. Lorsque nous dormions, il semblait que notre principal objectif était d’échapper à la réalité. Mais il n’y avait pas d’échappatoire.

Notre plus grand choc a eu lieu le 4 août de cette année-là. Khaled Tuayma, qui était alors photographe pour al-Resala, a appris que son frère Izz avait été tué. Izz avait 19 ans et combattait dans les Brigades Qassam, la branche armée du Hamas. Il a été tué lorsqu’Israël a tiré un missile sur lui dans le camp de réfugiés de Jabaliya.

Nous avons essayé de réconforter Khaled dès que la terrible nouvelle est tombée. Il est resté sans voix. Après environ 30 minutes, il a quitté son équipement et est allé s’asseoir dans un coin éloigné du bureau.

Là, il a pleuré. La plupart d’entre nous se sont également mis à pleurer.

Il était trop dangereux de quitter le bureau à ce moment-là. La nuit était tombée et Israël bombardait Gaza sous le couvert de l’obscurité. Nous avons donc attendu le lendemain matin pour accompagner Khaled, qui se rendait à l’hôpital Kamal Adwan, où le corps de son frère avait été transporté.

Quatre d’entre nous ont accompagné Khaled à l’hôpital. Izz a été enterré à la hâte dans le quartier de Beit Lahiya, à Gaza. Il n’était pas possible d’organiser des funérailles en bonne et due forme.

Une fois l’enterrement effectué, nous avons quitté Khaled et sa famille et sommes retournés aux bureaux d’al-Resala. Nous avions l’impression qu’il y avait une énergie négative dans tout le bâtiment.

Deux heures plus tard, les portes se sont ouvertes. Khaled est entré en marchant et en criant : “Nous devons honorer le sang de nos martyrs. Continuez à travailler. Si vous arrêtez de travailler, vous êtes des traîtres à la cause.”

Moment crucial

Ce moment a été un tournant pour nous tous. Nous nous sommes jurés de continuer. Israël ne nous vaincra pas.

Je suis resté en contact étroit avec Khaled, qui travaille désormais en free-lance. Khaled m’a appelé lorsqu’Israël a lancé une nouvelle offensive majeure contre Gaza en mai de cette année.

Il m’a proposé de faire équipe pour un documentaire. Sans hésiter, j’ai accepté. Nous sommes restés en contact les jours suivants. Puis Khaled est devenu injoignable.

Son beau-père Basim Issa a été tué. Issa était le commandant des Brigades Qassam dans la ville de Gaza.

Quelques jours plus tard, j’ai réussi à parler à Khaled une fois de plus. Khaled m’a dit qu’il voulait continuer le documentaire mais que lui et sa femme avaient d’abord besoin d’une pause.

L’attaque israélienne de mai a duré 11 jours. Peu après l’annonce du cessez-le-feu, Khaled s’est rendu chez moi. Sa visite m’a pris par surpris.

Khaled m’a informé qu’il avait rédigé un scénario pour le documentaire. Il porterait sur les enfants qu’Israël a tués en mai. “Tu dois m’aider pour ce film”, m’a dit Khaled.

J’ai pensé au fait que Khaled avait subi deux deuils à cause de l’agression d’Israël contre les Palestiniens.

Les deux étaient horribles, mais le second a dû être plus compliqué. Khaled et sa femme – il s’est marié en 2017 – devaient maintenant s’occuper de deux enfants. Pourtant – tout comme il l’avait été en 2014 – Khaled a réussi à rester fort.

“Lorsque mon frère a été tué, il était de mon devoir de le soutenir, lui et sa famille”, a déclaré Khaled. “Je me souviens que ma mère m’a demandé de retourner au travail après avoir enterré mon frère. Ma femme fait maintenant le deuil de son père. Trois jours après qu’il a été tué, elle m’a demandé de retourner au travail.”

“Retour à la case départ”

Alaa al-Shamali est un autre Palestinien qui a enduré de grandes pertes lors de deux attaques israéliennes.

En juillet 2014, Israël a perpétré un massacre dans le quartier de Shujaiya, dans la ville de Gaza. La maison d’Alaa a été détruite par les forces israéliennes qui ont ravagé le quartier. Lui et sa famille vivaient dans un immeuble, avec quatre autres familles.

Le bâtiment avait “été transmis de génération en génération”, dit-il. “Il a appartenu à mon grand-père pendant plus de 60 ans”. Maintenant, tout ce qui reste du bâtiment, ce sont les souvenirs de la famille.

“C’était une agonie de voir ma mère, mes enfants, mes sœurs et ma femme courir dans la rue”, a déclaré Alaa. “J’avais l’impression d’être dans un cauchemar”.

Deux ans après cette attaque, Alaa a acheté un appartement près du stade de football de Yarmouk, dans la ville de Gaza. Il a fait de son mieux pour reprendre sa vie, mais n’a pas été épargné par d’autres violences israéliennes.

Alaa travaille comme journaliste sportif pour le journal Felesteen. Ses bureaux et ceux d’autres médias ont été détruits en mai de cette année, lorsqu’Israël a bombardé le bâtiment al-Jawhara.

Quatre jours plus tard, Alaa a été surpris de voir des gens évacuer le quartier où il vivait, près du stade de Yarmouk. Lui et sa femme Muna ont rassemblé à la hâte leurs cinq enfants et se sont précipités dans la rue.

Ils ont quitté l’immeuble où se trouve leur appartement juste à temps. Au bout d’un quart d’heure, tout le bâtiment a été rasé par une frappe aérienne israélienne. La fille d’Alaa, Dima, avait 5 ans lorsque la maison familiale a été attaquée en 2014.

“Je me souviens encore de l’odeur des explosifs”, dit-elle. “Tout le monde pleurait. Je pleurais parce que mes jouets étaient détruits.”

En mai de cette année, Dima a dû porter sa sœur Lina, 2 ans, pour la mettre en sécurité. “Ce qui m’est arrivé il y a sept ans est maintenant arrivé à ma petite sœur”, a déclaré Dima. “Ils ont ciblé mes jouets et mes souvenirs à deux reprises. J’ai l’impression d’avoir 40 ans et de ne plus être un enfant”.

“En temps de guerre, nous vieillissons”, a déclaré son père, Alaa. “Maintenant, nous sommes de retour à la case départ. Nous souffrons et sommes déplacés à nouveau.” Pourtant, Alaa a déjà prouvé qu’il pouvait dépasser la “case départ”.

Bien qu’il ait tout perdu, il a insisté pour terminer son mémoire de maîtrise en journalisme. Il a obtenu son diplôme de l’université islamique de Gaza en juillet.

Alaa est l’un des nombreux habitants de Gaza qui ont fait preuve d’une grande résilience face à la violence d’État d’Israël. Il est le témoignage vivant de la raison pour laquelle Gaza ne sera jamais écrasée.

Hamza Abu Eltarabesh

Hamza Abu Eltarabesh est un jeune journaliste indépendant de Gaza. Ses articles sont régulièrement publiés sur The Electronic Intifada.

(Traduction : Chronique de Palestine)

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