[Mis à jour le 22 octobre]

En soutenant les Kurdes, Israël développe sa stratégie habituelle qui est de « diviser pour régner ».

L’analyste palestinien Lamis Andoni rappelle ici que le peuple kurde, qui a contribué à l’enrichissement du monde arabe depuis des siècles,  doit être soutenu dans ses revendications. Les Arabes sont actuellement confrontés à un périlleux dilemme, devant à la fois soutenir le droit kurde à l’auto-détermination – droit inaliénable pour tous les peuples -, et résister à la volonté israélienne d’hégémonie sur le Kurdistan d’Irak.    

Par Lamis Andoni | octobre 7, 2017

Pour le moment Israël est le seul Etat à avoir pris parti en faveur de la sécession du Kurdistan par rapport à l’Irak, allant même jusqu’à célébrer les résultats du référendum du 25 septembre, où une large majorité de Kurdes d’Irak ont voté en faveur de l’indépendance. Que ce soit en Irak ou ailleurs, l’enthousiasme d’Israël relève plus de ses intérêts géostratégiques que de compassion envers les Kurdes. Il est paradoxal que cet Etat, qui s’appuie depuis ses origines sur une occupation militaire et une politique d’apartheid, se présente comme le champion de la liberté, qu’il s’agisse des Kurdes ou de tout autre peuple.

Lui qui, non seulement refuse l’auto-détermination au peuple palestinien, mais n’a jamais cessé d’apporter son soutien actif à des juntes criminelles en Amérique Centrale, en Amérique du Sud, voire à l’ancien régime d’Apartheid d’Afrique du Sud. Et qui n’a, de toute son histoire, jamais soutenu aucun autre mouvement de libération nationale.

L’engagement d’Israël en faveur d’un Etat kurde indépendant est uniquement fondé sur des motivations géostratégiques : garantir son approvisionnement en pétrole à partir de la Région autonome du Kurdistan d’Irak, et, raison encore plus déterminante, établir une entité pro-israélienne au coeur du monde arabe.

77 % de son pétrole provient déjà de cette région. Ces importations sont vitales pour l’Etat juif, dans la mesure où il n’a pas accès aux ressources naturelles des Etats du Golfe, riches en pétrole. En outre, Israël est persuadé qu’un Etat kurde indépendant pourrait lui servir de point d’ancrage sur le plan militaire et celui du renseignement, facilitant ainsi ses actions contre l’Iran, la Syrie et l’Irak. La création d’un Kurdistan indépendant au Moyen-Orient est le prolongement direct du plan élaboré en 1982 par Oded Ynon, qui préconisait une balkanisation du monde arabe selon des critères ethniques et sectaires en vue de consolider Israël et d’étendre son hégémonie.

L’attitude d’Israël sur la question kurde en Irak nourrit la méfiance du camp adverse, qui voit dans ce soutien à la cause kurde une tactique pour accéler la désintégration du monde arabe et favoriser le déclenchement de conflits et même de guerres.

Pour Israêl, un futur Etat kurde représente un allié potentiel non-arabe dans la région – un allié qui ne serait pas directement concerné par la cause palestinienne. Depuis sa création, Israël applique la stratégie de « l’alliance des minorités » initiée par son Premier Ministre de l’époque, David Ben Gourion, pour mettre fin à l’isolement de l’Etat juif en renforçant ses liens avec les Etats ou les groupes musulmans non-arabes de la région.

Dans le cadre de cette doctrine, Israël avait établi des contacts avec le dirigeant kurde Mustafa Barzani, père de l’actuel Président kurde Masoud Barzani, en plusieurs occasions. Suite à ces efforts, Mustafa Barzani vint deux fois en visite en Israël, une première fois en 1968, puis en 1973. Mais cette diplomatie n’avait pas donné grand chose, les Kurdes ne faisant preuve, ni d’une grande loyauté envers Israël, ni d’animosité envers les Palestiniens.

De fait, le spectacle des drapeaux israéliens brandis dans des villes kurdes pendant le référendum, et les slogans tels que « Nous sommes le deuxième Israël » semblent suggérer que la culture politique kurde a changé et qu’une rupture s’est manifestement produite depuis l’époque où les combattants kurdes s’entraînaient et combattaient aux côtés des miliciens de l’OLP (Organisation de Libération de la Palestine).

Depuis cette époque en effet, Israël a réussi, en s’appuyant sur des dirigeants kurdes tels que Masoud Barzani, à infiltrer la société kurde et à mettre un terme à la coopération jusqu’ici étroite entre militants palestiniens et kurdes.

Il ne fait aucun doute que la tyrannie des Etats arabes et leur refus de reconnaître les droits des Kurdes ont incité les nouvelles générations de Kurdes à se détourner du monde arabe et à se mettre sous la coupe d’Israël. Tandis que l’Irak s’enfonçait dans la violence communautaire et que l’Etat Islamique d’Irak et du Levant (EIIL), également connu sous le nom d’Etat Islamique d’Irak et de Syrie (ISIS), entamait sa campagne de terreur, de viols et d’atrocités, un nouveau fossé s’est creusé entre les Kurdes et le reste du monde arabe.

Mais les relations entre Kurdes et Arabes ont été marquées par deux tournants majeurs : la zone d’exclusion aérienne imposée par les occidentaux en 1991, dont l’objectif était, outre celui de prétendument protéger sa population, d’arracher la région kurde à l’Irak ; et l’invasion et l’occupation américaines de l’Irak en 2003. Ces dernières ont eu pour effet catastrophique d’y déclencher des querelles intestines, renforçant l’isolement des Kurdes par rapport au reste du pays, et cautionnant la présence accrue des Israéliens dans la région. Dans son soutien affirmé et enthousiaste à l’indépendance kurde, Israël a ouvertement tenté d’établir des similarités entre son histoire et le combat kurde pour l’indépendance. Ce faisant, il voulait aussi empêcher que des parallèles s’établissent entre les luttes kurdes et palestiniennes contre le colonialisme et l’oppression.

Selon une version révisionniste plus récente, notamment formulée par l’ancien Ministre du Likoud, Gideon Saar, les peuples kurdes et juifs ont en commun d’être des minorités au Moyen-Orient, à ceci près que les Juifs ont créé leur Etat, et les Kurdes pas encore. « Les Kurdes sont, et resteront toujours, des alliés sûrs d’Israël, dans la mesure où ils représentent, comme nous, un peuple minoritaire dans la région », a-t-il déclaré. Une interprétation qui revient à s’approprier l’histoire, en la falsifiant. Le peuple kurde est en effet une composante intégrale et authentique du monde arabe – il n’a ni colonisé un territoire, ni recouru à la force armée pour expulser des gens de leur terre.

Il a certes toujours existé une minorité juive dans la Palestine historique et le monde arabe, mais le sionisme n’est pas né d’un mouvement autochtone, il a été imaginé en Europe, comme réponse à ce qu’on appelait « la question juive », elle-même résultant de la persécution institutionnalisée et des pogroms commis contre des juifs dans toute l’Europe au cours de la première moitié du vingtième siècle.

La perspective sioniste ne visait pas à mettre fin à la discrimination subie par les juifs européens, mais à initier un mouvement colonialiste conduisant à l’établissement d’un foyer juif en Palestine par le biais de l’occupation militaire d’un territoire et de la spoliation de ses habitants.

La tentative israélienne d’établir un parallèle entre le sionisme et la détresse du peuple kurde, en Iran, en Turquie, en Syrie ou en Irak, est de la pure propagande pour justifier son projet colonial, son occupation de la Palestine et ses crimes répétés à l’encontre des Palestiniens.

Aussi regrettable qu’elle nous apparaisse, la provocation suscitée par les photographies et films vidéo de drapeaux israéliens à Erbil et à Kirkouk, ne doit pas nous amener à ostraciser ou diaboliser les Kurdes. Nous devons reconnaître la responsabilité des Etats arabes, de l’Iran et de la Turquie dans l’injustice historiquement infligée à ce peuple.

L’argumentaire selon lequel les Kurdes ne seraient qu’un pion d’Israël et du camp occidental néglige le fait que toute minorité persécutée, quelle que soit son origine ethnique ou sa religion, est susceptible de devenir la proie d’influences et d’interférences étrangères. Nous ne pouvons nier pour autant leur droit à l’auto-détermination.

Les Arabes sont maintenant confrontés à un périlleux dilemme, devant à la fois soutenir le droit kurde à l’auto-détermination – droit inaliénable pour tous les peuples  -, et résister à la volonté israélienne d’hégémonie sur le Kurdistan irakien.

Il n’y a pas de solution clé en main à ce dilemme mais il est important d’adresser un message de soutien aux  revendications du peuple kurde, par le renforcement de liens réciproques entre partis politiques, sociétés civiles et intellectuels des deux communautés.

Nous ne pouvons nous permettre de rompre avec le Kurdistan, ni moralement, ni stratégiquement. Il est temps de nous engager en faveur des Kurdes. Nous devons faire en sorte que le gouvernement central irakien, qui a, jusqu’ici, fait un travail désastreux, cesse d’opprimer et de contrôler le peuple kurde [*] et entame au contraire des négociations avec les dirigeants kurdes sur une base respectueuse et égalitaire.

Indépendamment de ce que nous pensons de Masoud Barzani et de sa corruption, n’oublions pas que c’est au peuple kurde que nous nous adressons. Après tout, de nombreux dirigeants arabes ne sont guère différents de Barzani, et les manquements de ce dernier n’effacent pas l’importance du peuple kurde, qui, par sa culture et ses contributions, a enrichi le monde arabe au cours des siècles.

Il n’est pas trop tard pour empêcher qu’une rupture se produise entre Kurdes et Arabes. Le point décisif est d’empêcher les visées destructrices d’Israël dans la région, mais considérer les Kurdes comme des ennemis du monde arabe parce qu’ils revendiquent l’auto-détermination est une posture erronée et autodestructrice. Il est temps de cesser de répéter que « le Kurdistan est un deuxième Israël », même si certains Kurdes se sont emparés de ce slogan. Le Kurdistan n’est pas un nouvel Israël, et ne le sera jamais.

Lamis Andoni | octobre 7, 2017 | Aljazeera

Lamis Andoni est analyste et commentateur des questions moyen-orientales et palestiniennes. 

Traduit de l’anglais par Sylvie Jolivet pour Arrêt sur info

Photo capture twitter

Source: https://arretsurinfo.ch/pourquoi-israel-soutient-il-la-secession-des-kurdes-dirak/

Post scriptum:

[*] Commentaire d’une lectrice.

« Je ne partage pas l’analyse de l’auteur quand il parle des persécutions des kurdes dans le monde arabe. Cette généralisation est réductrice des réalités. Ni en Syrie, ni au Liban où les kurdes ont été accueillis comme réfugiés n’ont connu des persécutions. Au contraire, ces deux pays ont protégé les kurdes qui ont fui les persécutions turques en 1925 et les ont intégrés en leur accordant la nationalité. Il faut rappeler qu’en Syrie les kurdes ne représentaient que moins de 2% de la population avant 1925. En Irak, kurdes et non kurdes étaient les victimes d’un régime autoritaire et répressif. Les populations non kurdes n’étaient pas mieux traitées.
Par ailleurs, dire que le Kurdistan indépendant ne sera pas un nouveau Israël c’est ignorer beaucoup de paramètres et occulter à la fois les liens historiques entre le clan kurde de Barazani et les sionistes, mais aussi la littérature sioniste et les projets prévus pour la région qui ne sont un secret pour personne.
Le devenir des peuples des pays arabes doit se construire dans des systèmes démocratiques ou les droits des citoyens sont reconnus totalement et indépendamment des origines ethniques et religieuses. Construire des entités politiques sur la base de solidarités archaïques comme le souhaitent certains mouvements kurdes n’est pas nécessairement un facteur de progrès ou de justice sociale. La gestion des affaires du Kurdistan par Masoud Barazani a été inique et clanique, la distribution de la rente pétrolière a largement profité à l’establishment et non au peuple. Barazani n’est garant ni de la démocratie ni de l’égalité. Il incombe aux régimes arabes de fédérer les groupes ethniques et religieux sur la base de la citoyenneté dans des sociétés de droit. C’est le défi que doivent relever les pays arabes pour pallier aux frustrations des populations et éviter les manipulations sur les bases confessionnelles ou ethniques. » 

Zohra Credy | 22 octobre 


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