Par M.K. Bhadrakumar

26 décembre 2021 sur Indianpunchline


La télévision d’État Rossiya 1 a diffusé vendredi (24/12/21) la conférence de presse annuelle du président Vladimir Poutine. Elle transmet une image beaucoup plus complète de la grave crise qui se prépare dans les relations russo-américaines que ce que les extraits des médias russes ont transmis au cours du week-end..

Poutine a, pour la première fois, explicitement averti que si les États-Unis et l’OTAN refusaient de fournir les garanties de sécurité que Moscou a demandées, sa future ligne de conduite sera uniquement guidée par « les propositions que nos experts militaires feront». Clairement, il n’y a plus de marge de manœuvre.

C’est tout sauf le stéréotype de la Maison Blanche selon lequel «toutes les options sont sur la table» lorsque Washington intervient au Venezuela ou en Syrie. M. Poutine laisse entendre qu’étant donné que des questions essentielles pour la défense nationale de la Russie sont en jeu ici, les considérations militaires régneront en maître.

En d’autres termes, la Russie ne peut accepter l’expansion de l’OTAN vers l’Est et les déploiements américains en Ukraine et ailleurs en Europe de l’Est, ni la création d’Etats antirusses le long de ses frontières. Et la Russie espère «parvenir à un résultat juridiquement contraignant suite aux discussions diplomatiques sur les documents

Sans surprise, Poutine a également déclaré que la Russie chercherait à obtenir un résultat positif dans les pourparlers sur les garanties de sécurité. Moscou demande une réunion rapide. Il est intéressant de noter que le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov a souligné que Moscou ne cherchait pas à organiser une rencontre présidentielle entre Vladimir Poutine et Joe Biden.

Il est peu probable que les États-Unis acceptent de donner une garantie de sécurité à la Russie dans des termes juridiquement contraignants. Il y a des obstacles sur le chemin. Pour commencer, Biden n’a tout simplement pas le capital politique pour entraîner le Congrès sur une voie conciliante vers la normalisation avec la Russie. Il est également difficile de parvenir à un consensus parmi les alliés européens des États-Unis sur la question délicate de l’élargissement de l’OTAN – ceci en supposant que Washington se plie aux exigences de la Russie (ce qui n’est pas le cas).

Le ministère russe des Affaires étrangères a averti hier que non seulement l’inclusion dans l’Otan de l’Ukraine et la Géorgie, mais également celle de la Suède et de la Finlande auraient des conséquences militaires et politiques « graves », qui ne seront pas laissées sans réponse par Moscou. En termes simples, la Russie attend des États-Unis et de leurs alliés qu’ils remplissent l’assurance donnée à Mikhaïl Gorbatchev en 1990 que l’OTAN ne s’étendrait pas « d’un pouce » de plus. (La chaîne publique Russia Today a rendu public samedi les documents déclassifiés pertinents.)

Pourtant, le cœur du problème est que, si peu de temps après la débâcle en Afghanistan, le retrait de l’OTAN d’Ukraine entamerait irrémédiablement sa crédibilité. En fait, l’OTAN pourrait disparaître si elle arrête de s’étendre. À moins que l’OTAN ne puisse se concentrer sur un « ennemi », elle perd ses amarres et n’a plus de raison d’être. Le système transatlantique serait en déroute si l’OTAN commençait à dériver. Et l’OTAN se trouve être le pilier des stratégies mondiales des États-Unis. C’est aussi simple que ça.

En ce qui concerne l’Ukraine, l’Occident a eu les yeux plus gros que le ventre lorsque la CIA a organisé un coup d’État en 2014 à Kiev pour renverser le gouvernement élu du président Viktor Ianoukovitch et l’a fait remplacer par un gouvernement pro-US. Le programme de changement de régime a été poussé sans vraiment comprendre que l’Ukraine est aujourd’hui un pays, mais ce n’est pas une nation.

L’Ukraine était la création de Josef Staline. Dans un essai brillant publié la semaine dernière, Ukraine: Tragedy of a Nation Divided, l’ambassadeur Jack Matlock avertit que l’Ukraine n’a pas d’avenir sans l’aide de la Russie ; Jack Matlock est l’envoyé américain à Moscou qui a joué un rôle déterminant en tant que confident de Ronald Reagan et de Gorbatchev dans les négociations sur la fin de la guerre froide.

D’un autre côté, l’État Profond aux États-Unis et de larges secteurs de l’establishment de la politique étrangère et de sécurité à Washington, nourrissent des fantasmes selon lesquels la CIA peut piéger la Russie dans un bourbier en Ukraine. La semaine dernière, David Ignatius écrivait dans le Washington Post une chronique menaçant Moscou de faire face à une véritable guérilla soutenue par les États-Unis s’il osait intervenir militairement en Ukraine. L’essai de Matlock viendrait comme une douche froide pour ces rêveurs.

Le principal problème est ici que Biden se retrouve personnellement dans une situation difficile. Biden a joué un rôle pratique dans le projet de changement de régime en Ukraine. Que le président Obama ait délégué le sale boulot à Biden ou que ce dernier l’ait demandé, on ne le saura jamais. Mais il suffit de dire que Biden doit assumer aujourd’hui la responsabilité du gâchis en Ukraine, qui s’est transformé en une kleptocratie, un bastion de néo-nazis, un cloaque de vénalité et de corruption.

Un faux pas et l’Europe aura un afflux de réfugiés de ce pays de 45 millions d’habitants, d’une proportion si massive, juste à ses portes, que la Syrie ressemblera à un pique-nique – et ce, alors que le fantôme de la Yougoslavie rôde dans les Balkans.

De même, compte tenu de son passé de fervent partisan de la stratégie de confinement d’Obama contre la Russie, ce sera une pilule amère à avaler pour Biden s’il devait être le leader occidental choisi par le destin pour garantir la sécurité nationale de la Russie. Et en plus avec un Vladimir Poutine à la tête du Kremlin, un leader envers lequel Obama et Hillary Clinton nourrissaient une haine viscérale.

Biden a à peine dissimulé son aversion pour le dirigeant russe. Le président Biden a fait entrer dans son équipe de politique étrangère des personnes réputées russophobes. La sous-secrétaire d’État sortante Victoria Nuland a été personnellement impliquée dans le changement de régime à Kiev en 2014, et elle est aujourd’hui en charge des politiques concernant l’Ukraine.

Les protagonistes à Washington se sont fait des illusions. Fondamentalement, ils imaginaient que la Russie était une puissance en déclin – un pays brisé, susceptible, nostalgique de son statut de superpuissance. Les grandes prophéties sur l’effondrement de la Russie ont cédé tardivement la place à la reconnaissance, à contrecœur, que la Russie demeurait une puissance. La résurgence de la Russie a pris l’Occident par surprise.

La modernisation des forces nucléaires et conventionnelles de la Russie sous Poutine a produit des résultats stupéfiants. Poutine a restauré la fierté de la nation « héritière d’une identité ancienne et durable – forgée à l’époque de Pierre le Grand et persistante à l’époque soviétique – en tant qu’acteur majeur sur la scène internationale » – pour citer un commentaire d’Andrew Latham, professeur américain de relations internationales, intitulé « Les rapports sur le déclin de la Russie sont grandement exagérés ».

Pourquoi une telle crise en ce moment ? Le nœud du problème est que les États-Unis ont décidé qu’ils devaient d’abord couper les ailes de la Russie avant de s’attaquer à la Chine. Bien qu’il n’y ait pas d’alliance militaire formelle entre Moscou et Pékin, la Russie fournit une « profondeur stratégique » à la Chine simplement en étant une grande puissance poursuivant des politiques étrangères indépendantes, et partageant une vision alternative au prétendu ordre international libéral, celle d’un ordre international démocratisé, basé sur la Charte des Nations Unies et la multipolarité. Les relations russo-chinoises sont aujourd’hui à leur plus haut niveau dans l’histoire.

Le pragmatisme de l’élite russe est infini. Les Américains pensaient apparemment que le Kremlin pouvait être apaisé d’une manière ou d’une autre. Les déclarations de Poutine ont dû être un choc brutal. Le fait est que les exigences maximalistes et la position minimaliste de la Russie sont une seule et même chose. Cela ne laisse aucune marge de manœuvre, même à un politicien accompli comme Biden.

« Nous n’avons nulle part où nous retirer » a déclaré Poutine, ajoutant que l’OTAN pourrait déployer des missiles en Ukraine qui ne prendraient que quatre ou cinq minutes pour atteindre Moscou. « Ils nous ont poussés vers une ligne que nous ne pouvons pas franchir. Ils en sont arrivés au point où nous devons simplement leur dire ‘Stop !’ »

M.K. Bhadrakumar

Traduction: Olinda/ASI

Source:https://www.indianpunchline.com/putin-hints-at-military-options-in-ukraine/

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