Préambule

Du fait que la droite israélienne a acquis de plus en plus de pouvoir et qu’elle est solidement installée au gouvernement depuis une décennie, il s’en est suivi un durcissement substantiel de la censure à l’encontre des œuvres artistiques israéliennes. Le problème s’est particulièrement aggravé sous la ministre de la Culture Miri Regev (Likoud), en fonction depuis 2015. Parmi ces efforts en vue d’étouffer la parole, figurent les arrestations fréquentes de l’artiste de gauche Natali Cohen Vaxberg et le retrait par le ministère de la Culture des subsides jusqu’alors alloués à un spectacle de danse du chorégraphe Arkadi Zaides, qui utilisait des images captées par le groupe des droits de l’homme B’Tselem. Bien que Regev – qui était avant cela responsable de la censure dans l’armée israélienne et qui a tenté de faire adopter une loi requérant la « loyauté » à Israël de la part des artistes recevant des fonds du gouvernement – soit le visage du passage d’Israël à la censure, cette attitude s’est répandue au sein de la société israélienne. En 2016, un roman dépeignant une histoire d’amour entre un Israélien et une Palestinienne a été écarté des cours de l’éducation nationale et nombre d’artistes font de plus en plus état du déferlement de courriels haineux auxquels sont habituellement soumises toutes les œuvres perçues comme « anti-israéliennes ».

La pièce, Prisonniers de l’occupation, a été écrite avec la collaboration d’anciens prisonniers politiques palestiniens dont les noms ne peuvent être mentionnés sans compromettre les conditions de leur libération (il convient de remarquer qu’une des scènes a été rédigée en prison avant d’en franchir les murs en secret). À l’origine, il était prévu que la pièce soit mise en scène lors du Festival du théâtre alternatif d’Acre, en juin dernier, mais la municipalité d’Acre et le comité directeur du festival sont intervenus et l’ont retirée du programme, ce qui a entraîné aussitôt la démission du directeur artistique du festival et, par solidarité, celle de plusieurs autres artistes participants. Regev s’en est prise directement à Weizman, en apportant son soutien au retrait de la pièce et en accusant l’auteure de « glorifier les terroristes ». Aujourd’hui, suite à cette campagne, la créatrice et ses collaborateurs tentent toujours de trouver les fonds qui leur permettront de monter une mise en scène indépendante de l’œuvre.

Einat Weizman fait partie de ces artistes. Sa pièce, Prisonniers de l’occupation n’est certainement pas une pièce censée glorifier le terrorisme. Comme le lecteur s’en apercevra dans l’extrait qui suit, c’est une histoire traitant de la brutalité de l’occupation israélienne et du tribut sévère prélevé par le contrôle total des existences palestiniennes. Comme le montre Weizman dans son œuvre, les interrogatoires prolongés et l’emprisonnement ont pour effet d’éliminer toute humanité chez les Palestiniens, de les briser complètement. Et, alors que le prix le plus lourd de ces méthodes est payé par les Palestiniens, leur cruauté farouche fait son chemin également au sein de la société israélienne.

« Le théâtre est la seule façon qui me vient à l’esprit pour faire état de cette réalité (…) je n’en vois pas d’autre », explique le narrateur de la pièce de Weizman dans le premier acte. « La valeur la plus importante dans ce que vous verrez est la loyauté envers la vérité (…) Nous n’avons rien censuré, ici. » Il n’est pas étonnant que ceux qui entendent absolument maintenir les choses en place choisissent de viser ceux qui les décrivent telles qu’elles sont réellement.


« Prisonniers de l’occupation » : extrait

Par Einat Weizman (*)
Publié le 15/8/2018 dans Jewish Currents
Traduit de l’hebreu vers l’anglais par Ofer Neiman

IBRAHIM. La règle numéro un pour résister à un interrogatoire, c’est de ne pas… n’acceptez pas de café d’eux, n’acceptez pas de thé, n’acceptez pas une cigarette, n’acceptez rien du tout.

INTERROGATEUR 1. Tu te crois malin ? Des tas de gars plus grands et plus costauds que toi sont passés ici et ils ont fini par cracher le morceau. Tous ont craqué, ici. Aucun ne sort d’ici sans lâcher tout ce qu’il sait. (Proverbe arabe) : « Une main ne peut rien contre un poignard. »

INTERROGATEUR 2. Où as-tu rencontré Hassan Saafi ? (Gifle)

INTERROGATEUR 1. Écoute, si tu ne parles pas, nous allons amener Laïla. Je suis sûr que ce sera plus chouette pour nous de l’interroger.

(Silence)

Je l’ai vue. J’aimerais bien l’essayer. Si tu veux, je te ferai entrer pour que tu voies quel pied je vais prendre avec elle. Qu’est-ce que tu dis ? Je dois la tenir penchée là, en travers de la table ? (Gifle) J’ai l’impression qu’elle va enfin avoir satisfaction, et pas avec l’un ou l’autre pédé de terroriste. (Gifle) Qu’est-ce que tu dis ? Je dois amener ta pute ici ? Nous, on a faim. (Il rit)

IBRAHIM. Règle numéro deux : Quand l’interrogateur perd la tête et qu’il commence à te taper dessus, c’est bon signe. Ça veut dire qu’il perd le contrôle de la situation. Il ne sait plus comment obtenir quelque chose.

INTERROGATEUR 2. Écoute-moi bien, tu ne verras plus la lumière du jour. Je ferai personnellement en sorte que tu sois condamné à perpète.

WISSAM. Je peux aller aux toilettes ?

INTERROGATEUR 2. Ils ont déjà mouchardé sur toi, tes copains ont craché le morceau et on perd donc notre temps. Nous savons déjà tout. Et, si tu ne le confirmes pas, ta mère viendra ici et le confirmera, ou alors ta petite amie – elle aussi pourra le confirmer. Pigeon, va ! Vos chefs vivent dans des hôtels, le cul sur un tas de pognon, ils profitent de la vie et vous, les minables, vous finissez votre vie en prison. Vous payez le prix. Et pour quoi, dis-moi ? Pour qui ? (Gifle) (Proverbe arabe) : « Fais pleurer cent yeux plutôt que les yeux de ta mère. »

INTERROGATEUR 1. Hassan Saafi a travaillé avec toi, en février – oui ou non ?

WISSAM. Je peux aller aux toilettes ?

INTERROGATEUR 1. Tu peux chier dans ton froc ; de toute façon, tu pues.

Wissam se met à uriner.

Espèce d’immondice ! Maintenant, assieds-toi dans ta crasse !

L’interrogateur balance Wissam dans la mare d’urine et lui pousse la tête dedans avec sa jambe.

Hassan Saafi a travaillé avec toi, en février ?

WISSAM. Je ne connais aucun Hassan.

IBRAHIM. Règle numéro trois : Tiens-t’en toujours à une seule version. Avouer ne serait-ce qu’une toute petite chose aurait un effet boule de neige et se terminerait par avouer toute l’affaire et tu entraînerais les autres avec toi. Ils vont essayer de t’arracher un simple petit « oui », mais c’est une pente savonneuse…

Les interrogateurs emmènent Wissam vers la cour intérieure, en le maintenant en position de « shabach ». Il y a là plusieurs détenus, chacun entravé de façon différente, tous ont un sac sur la tête. Un officier reste avec eux. Chaque fois que Wissam s’endort, l’officier le réveille en le frappant à la tête.

J’avais un ami qu’ils avaient placé en position de shabach. C’était un porteur, il trimbalait des réfrigérateurs, des machines à laver, des trucs très lourds, et il était très fort physiquement, grand et bien en chair. Il était ceinture noire de karaté. Au lieu de répondre aux questions des interrogateurs, il réclamait à manger. Ils lui posaient une question et il répondait par une question, et toujours à propos de nourriture. Ils le plaçaient dans une position de shabach et ils déposaient de la nourriture à une certaine distance de lui, et lui se mettait à gueuler. Qu’en est-il sorti ? Cela l’a amené dans une position où il n’adressait plus un mot aux interrogateurs. Au lieu de subir la pression de l’interrogatoire, il ne se préoccupait plus que de manger – quand allaient-ils le laisser manger, qu’est-ce qu’il y avait à manger, là ? Cela lui donnait de la force. Il n’avait même pas tellement faim, en fait, mais il se comportait comme si c’était la chose dont il se préoccupait le plus. Il s’était préparé. Il avait rompu la barrière de la peur en face même de l’interrogateur. Il réclamait davantage que ce que l’interrogateur lui demandait. Mentalement, cela vous rend plus fort.

Règle numéro quatre : Plus tu te montres désobéissant, mieux cela vaut pour toi. Tu gagnes quelque chose, à désobéir. Être actif te rend toujours plus fort. Il en sort un message. Ça les désespère à ton propos. Ils chercheront davantage du côté des autres autour de toi.

(Le prisonnier 1 tousse.)

PRISONNIER 2. C’est qui, là ?

PRISONNIER 1. Ali.

PRISONNIER 2. T’es d’où ?

PRISONNIER 1. D’Al-Bireh. Et toi ?

PRISONNIER 2. De Jérusalem.

PRISONNIER 1. Depuis quand t’es ici ?

PRISONNIER 2. Dix jours, peut-être…

PRISONNIER 1. Sois fort. Il y en a d’autres, ici ?

WISSAM. Oui.

OFFICIER. Silence ! Encore un mot et je te tabasse.

IBRAHIM. Au fil des jours, ça devient de plus en plus difficile. Il y a toutes sortes de choses qui peuvent stimuler l’esprit. Chanter, par exemple. Je me passais des chansons dans la tête. Je pensais aux yeux de ma mère la dernière fois que je l’avais vue. Je me disais que je ne voulais pas qu’elle soit déçue de moi.

Mais, à un certain moment, l’esprit se met à tourner mal. Ils peuvent te priver de sommeil pendant une semaine. Après avoir déjà passé 48 heures dans un local d’interrogatoire, brusquement, toutes les deux heures, l’interrogateur change et il te parle toute la nuit et encore toute la journée. Pas toujours pour t’interroger… Parfois, des trucs comme ça, le foot, lui-même, sa famille, ses problèmes, pour t’empêcher de tomber endormi. Puis, brusquement, de nouveau l’interrogatoire. Tu dois tenir les quinze premiers jours et, après, ça devient plus facile. Ensuite, ils doivent t’amener devant un juge et un avocat.

Jusqu’alors, tu te sens comme si tu étais en prison dans un présent éternel, un enfer permanent, isolé du monde. Ton seul contact est avec les interrogateurs, qui essaient de contrôler tes pensées et ton esprit. Mais les jours passent, ils passent et ça donne de la force.

Ils entraînent Wissam vers une petite chaise, il a les mains et les pieds toujours entravés. Une scène violente de coups entre les jambes. Puis ils lui plongent la tête couverte d’un sac dans un seau d’eau. Chaque fois qu’ils lui sortent la tête de l’eau, ils le menacent.

INTERROGATEUR 1. Tu vas crever ici.

Et alors, quoi ? Tu veux parler ?

Tu te crois toujours malin ?

Ça ne s’arrêtera pas.

T’es décidé à parler ?

Je ne vais pas te laisser tranquille…

(Voice-over) WISSAM. Ma mère bien-aimée, comment vas-tu ? Je suis en prison et installé. Tous va bien, de mon côté. Je me sens bien et en bonne santé. Ne t’en fais pas du tout pour moi. Il y en a sept autres avec moi dans ma cellule, des braves types, et nous sommes déjà amis. L’un d’entre eux est Shadi Shehade, tu t’en souviens ? Il était à l’école primaire avec moi, c’était le garçon le plus timide de la classe. Pendant six ans, je ne l’ai jamais entendu parler. Il dessinait, pendant les récréations. Plus tard, il est devenu l’artiste de l’école, et toute l’école était couverte de ses dessins. J’ai été surpris de le rencontrer ici. Le dessin de Handala joint à la lettre, il l’a fait pour toi. Il m’a également promis de m’apprendre à dessiner. Tout va bien, pour moi. Je suis fort. Mes amis ici sont des types bien. Écris-moi. Je ne puis écrire que deux lettres par mois, mais je peux recevoir des lettres sans aucune limitation. Donne mon adresse à tous ceux qui le désirent. Tu me manques et je t’aime, Wissam.

Les interrogateurs laissent Wissam, entravé, couvert de coups et mouillé sur le sol. Ils font passer « Perfect Day », de Lou Reed. Doucement pour commencer, puis de plus en plus fort. La musique finit par être dissonante et insupportable et par irriter les nerfs de celui qui l’entend.

Les interrogateurs laissent aller Wissam et le transfèrent dans une cellule remplie d’« Asafir » (littéralement, des « oiseaux », en hébreu – des mouchards, des prisonniers palestiniens qui opèrent comme informateurs du Shabak, le service israélien de la sécurité intérieure, et qui essaient d’amener les autres détenus à parler). La scène se transforme en une cellule de prison.

IBRAHIM. Les méthodes du Shabak sont subtiles et retorses. Si tu n’y es pas préparé, tu ne les reconnaîtras pas toutes. Après les pénibles interrogatoires, ils te donnent l’impression qu’enfin, c’en est terminé, qu’ils en ont fini avec toi et qu’ils vont finalement te transférer en prison. À première vue, tout semble normal, on te traite comme un prisonnier normal. Tu passes par toute la procédure d’incarcération, tu reçois tes affaires personnelles, tu passes par la clinique de la prison, tu parles avec l’agent des renseignements et le directeur adjoint de la prison et ils t’envoient dans une cellule. Tu es euphorique : les interrogatoires sont derrière moi et je m’en suis chaque fois bien sorti ! Mais la prison n’en est pas une et les prisonniers n’en sont pas non plus. Tout a l’air d’être pareil et on a l’impression que c’est pareil, mais c’est un piège à Asafir…

Wissam entre dans la cellule. On l’embrasse, on lui serre la main, on l’aide. Il est accueilli comme un héros, ils lui prennent ses affaires (vêtements, draps de lit, gant de toilette), ils lui font sentir qu’il est parmi les siens. Il est assis au milieu de la pièce et ceux qui l’entourent lui apportent du café et à manger, et ils mettent de l’ordre dans ses affaires. Re-poignées de main :

HAMAS. Ehab, Hamas.

WISSAM. Ahlan, Wissam.

FATAH. Adnan, Fatah.

WISSAM. Ahlan.

FRONT POPULAIRE. Ali, Front populaire.

HAMAS. Bienvenue. Écoute, afin de pouvoir être ici, tu dois nous dire de quel groupe tu fais partie, et ainsi nous saurons dans quelle cellule tu devras aller.

WISSAM. Je ne suis affilié à aucune faction. J’agis seul.

HAMAS. (Il rit) OK. Tu soutiens qui ?

WISSAM. Je ne soutiens personne, je suis seul. Sans connexion.

FATAH. Dans ce cas, avec qui préférerais-tu être ?

WISSAM. Peu m’importe. Je ne suis pas religieux, donc, Fatah ou Front populaire, c’est pareil, pour moi.

FRONT POPULAIRE. Qu’est-ce qui est le plus proche de toi ? Nous ne pouvons pas choisir à ta place…

WISSAM. OK, OK. Je ne suis affilié nulle part, mais j’irai avec toi.

FRONT POPULAIRE. (Prend Wissam en aparté) Comment vas-tu ? Tu te sens bien ?

Progressivement, tu vas comprendre les règles, ici. Écoute, nous devons faire un contrôle des dégâts. D’abord, tu vas devoir rédiger un rapport que nous pourrons envoyer à l’extérieur, pour comprendre comment tu es tombé, qui t’a dénoncé, ce qui s’est passé… Tous ceux qui viennent ici rédigent ce rapport. J’ai besoin que tu écrives, point par point, ce que tu as subi pendant l’interrogatoire, ce qu’ils t’ont dit, ce que toi tu as dit, ce que tu as pensé, tout. Tu dois mentionner chaque détail, parce que, de cette façon, tu empêcheras les gens de l’extérieur de tomber.

Wissam se met à écrire.

IBRAHIM. Un pourcentage élevé de détenus tombent, à ce moment. Ils disent que c’est psychologique, qu’après ces interrogatoires très durs, on se sent si bien parmi les siens, et même si on sait… – et beaucoup savent bien que ces types sont des Asafir, et ils se rendent bien compte compte qu’ils essaient de leur soutirer l’un ou l’autre renseignement –, et même si on sait qu’on va tomber, on lâche et on lâche et on lâche. Comment peut-on gérer cela ? Voici un principe simple : « Ta langue est ton cheval ; si tu le protèges, il te protégera et, si tu le trahis, il te trahira. » Avale ta langue. Ça a seulement l’air d’être simple… 

(Fin de l’extrait)

(*) Einat Weizman est une actrice et dramaturge israélienne. Elle s’occupe également de mise en scène.

Traduction de l’anglais: Pourlapalestine

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