Depuis 2011 et le début de la guerre en Syrie, Karin Leukefeld, journaliste freelance, fait la navette entre Damas, Beyrouth ainsi que d’autres lieux du monde arabe et son domicile de Bonn. Elle a publié de nombreux livres, notamment: «Syrien zwischen Schatten und Licht – Geschichte und Geschichten von 1916–2016. Menschen erzählen von ihren zerrissenen Land» (La Syrie, entre ombre et lumière – histoire er récits 1916–2016. Un pays déchiré, raconté par ses habitants, 2016, Rotpunkt Verlag Zurich); «Flächenbrand Syrien, Irak, die Arabische Welt und der Islamische Staat» (Syrie, Irak, le monde arabe et l’Etat islamique –l’embrasement; 2015, 3e édition révisée en 2017, PapyRossa Verlag, Cologne). Elle publiera prochainement chez le même éditeur «Im Auge des Orkans: Syrien, der Nahe Osten und die Entstehung einer neuen Weltordnung» (Dans l‘oeil du cyclone: la Syrie, le Proche-orient et l‘émergence d‘un nouvel ordre mondial).

Karin Leukefeld

« Nous voulons vivre et travailler et reconstruire nos maisons. Aidez-nous pour que ces sanctions soient levées!»

Merci pour l’invitation à pouvoir parler ici. Je vous parle depuis la Syrie, d’un autre monde. Il y a quelques heures, je suis rentrée d’un voyage à travers les provinces de Hama, d’Idlib, et d’Alep et je voudrais vous en parler brièvement.

Par Karin Leukefeld, Damas/Bonn

Morek

A Morek, un petit village dans la province d’Idlib, je m’informais sur l’état de la récolte des pistaches de cette année. Morek est le centre de la culture de «Cfisiq Halabié», des pistaches d’Alep.

Il n’y a pas eu assez de pluie et les coûts de la culture ont massivement augmenté. Il est exclu d’importer de l’engrais parce que l’on peut en faire des explosifs et la Syrie ne dispose pas des devises nécessaires pour en acheter au marché mondial. Le transport est cher en raison d’une pénurie presque totale du diesel. Les ressources nationales de pétrole de la Syrie au Nord-ouest se trouvent dans les parties occupées par les troupes des Etats-Unis sortant actuellement presque tous les jours des convois de pétrole du pays à destination de l’Irak. Ils volent le pétrole appartenant à la Syrie, ils pillent les ressources syriennes. Récemment le ministère extérieur de la Syrie a parlé d’une perte de 107,1 milliards de dollars.

Des sanctions, l’occupation, la «loi César» des Etats-Unis ont créé un mur d’interdictions autour de la Syrie qui coupe le souffle au pays. Le résultat en est le manque général de ressources importantes. Cela induit une hausse des prix et favorise la corruption. Les populations en subissent les conséquences, travaillant à deux ou plusieurs postes de travail et arrivent à peine à faire vivre leurs familles.

L’inflation et la montée des prix rendent la vie si chère que les gens se trouvent en sérieux manque de nourriture.

Peut-être vous souvenez-vous que lors d’une de mes conférences j’ai montré des images de paysans cultivant des pistaches, je les ai rencontrés pour la première fois il y a deux ans, en septembre 2020. Ils pleuraient lorsqu’ils m’ont montré leur première récolte après huit ans de guerre.

Deux frères, Jaser Kazem et son frère cadet Mohammad m’ont appelée en route. Ils voulaient me laisser un message adressé aux gens en Europe, surtout en Allemagne. Je vous le transmets selon leurs propres termes: «S’il vous plaît, faites quelque chose pour que les sanctions européennes contre la Syrie soient levées. Ces punitions font souffrir les gens, et non pas le gouvernement. Tous les Syriens en souffrent.

« Nous voulons vivre et travailler et reconstruire nos maisons. Aidez-nous pour que ces sanctions soient levées!»

Pendant que Mohammad Kazem parle, son frère Jasser est devenu très silencieux, tenant sa tête avec ses mains. Lorsqu’il lève son visage, il a les larmes aux yeux. Dans leur détresse, ces braves gens, comme beaucoup de mes interlocuteurs syriens lors de ces dernières onze années en Syrie, se sont adressés toujours à nouveau aux populations européennes, surtout à nous autres Allemands.

Mais en vain. L’Allemagne et l’Europe ne sont pas prêtes de lever leurs «mesures coercitives économiques unilatérales», comme on appelle officiellement, chez nous, ce fléau.

Au contraire, en dépit de la soi-disant «Conférence des donateurs» de l’UE, fin mai 2022, sous le titre «Soutenir l’avenir de la Syrie et de la région», où le responsable de la politique extérieure de l’UE, Josep Borell a bien dit que l’on ne devait pas oublier la Syrie, il avait affirmé avant que l’UE maintiendrait ses trois non envers la Syrie jusqu’à ce que une solution politique à base de la résolution de sécurité 2254 de l’ONU serait effectuée. Les trois non signifient non à la reprise des relations avec la Syrie, non à l’aide à la reconstruction et non à la levée des sanctions.

C’est un coup dure infligé aux cultivateurs de pistaches comme à tous les Syriens épris de la volonté de reconstruire leur pays et se heurtant continuellement au blocage qu’exercent l’UE et les Etats-Unis avec leur mesures de punitions unilatérales.

Alep

A l’est d’Alep, j’ai visité hier la plus grande centrale électrique de la Syrie occupée, d’octobre 2015 jusqu’en février 2016, par les combattants de l’Etat Islamique. Les réservoirs de pétrole ont été incendiés, les turbines et les centres de coordination détruits. L’installation avait été construite en 1994 et mise en service en 1997. Dans une conversation, le directeur technique de l’installation a chiffré les coûts de la reconstruction à 123450000 Euros. Pendant six années, la centrale électrique n’a pas pu être rénovée et remise en service parce que presque la totalité des pièces de rechange nécessaires devait être importée de l’étranger. Ce qui était et demeure toujours empêché par les sanctions imposées des Etats-Unis et de l’UE.

Personne ne nous a aidé, me dit le directeur, aucun Etat, aucun gouvernement ni organisation d’aide internationale. Néanmoins, il a été possible de remettre en service l’une des cinq turbines. Le directeur m’a montré les dégâts et la manière dont ils avaient réussi les réparations par eux-mêmes. C’était des «amis», comme il dit, qui les aident à faire les réparations, les pièces de rechange étant passé par de nombreux pays pour contourner les sanctions d’une manière ou d’une autre jusqu’à finalement arriver en Syrie.

J’ai pu m’entretenir avec quelques-uns des techniciens chargés du contrôle et de la commande de la cinquième turbine remise en état. «Ici, dans cette centrale, nous faisons tous partie de la génération de la première heure», déclare le responsable. La centrale électrique avait été construite en 1994 et mise en service en 1997. En presque 30 ans, certains ont vu leurs cheveux devenir gris, d’autres leur calvitie, déclare-t-il, au rire de tous.

«Nous sommes très fiers de pouvoir travailler à nouveau ici et d’aider à apporter de l’électricité aux gens», déclare un des techniciens. Tous rayonnent, un des chantiers est décoré par une butte de fleurs de jasmin.

« Nous n’en voulons pas aux Allemands ni aux Européens», déclare le directeur en partant. «Mais nous voyons que là-bas, les gouvernements font tout pour nous nuire.»

Une soirée dans la région d’Alep

En tant que correspondante, je voyage dans cette région depuis plus de 20 ans.

Souvent, tout se déroule à la tombée du soir. Surtout pendant la saison chaude, où il fait jusqu’à 45 degrés, on ne rencontre les gens que le soir ou même la nuit. Mercredi soir, j’étais à Alep en train de discuter avec un politicien indépendant, membre du conseil municipal d’Alep, quand soudain, deux bruits forts se sont succédé et la maison a légèrement tremblé.

Machinalement, j’ai regardé l’heure en me demandant: est-ce une attaque? Il était 20 heures, la conversation a continué. Peu après, on apprend que l’armée de l’air israélienne avait attaqué l’aéroport d’Alep. Plus tard, selon les informations syriennes, des roquettes explosent sur l’aéroport de Damas. Dans les médias européens, on n’en fait état que d’une note marginale. Au Conseil de sécurité de l’ONU, les attaques continues menées par Israël contre la Syrie (cette dernière ne les ayant pas provoquées) ne méritent pas son attention.

Ces temps-ci, la Syrie semble oubliée dans les médias officiels et dans la politique. Je m’en rends particulièrement compte le soir et la nuit, lorsque je réfléchis à mon travail quotidien. Je lis mes notes, j’écoute mes enregistrements en regardant les photos prises lors des entretiens de la journée.

Il faut trier. Cela implique aussi d’examiner les déclarations de presse des politiciens occidentaux et autres, notamment en ce qui concerne le Proche et le Moyen-Orient. De survoler au moins les déclarations des ministères des Affaires étrangères, de vérifier les prévisions du Conseil de sécurité de l’ONU, ce qui a été discuté. Les déclarations des ambassadeurs de l’ONU doivent au moins être survolées. Il faut également trier les médias allemands et anglophones sur Internet.

De quoi les médias s’occupent-ils? Quel est leur sujet? C’est la guerre en Ukraine. Plus précisément, «la guerre d’agression de la Russie».

Les journaux télévisés s’efforcent visiblement de placer ce terme, ce «cadrage», aussi souvent que possible dans les informations. La guerre en Ukraine a également la priorité dans les déclarations des hommes et des femmes politiques: Analena Baerbock a qualifié «les pipelines russes étant les armes à la guerre hybride». A une autre occasion, elle a déclaré que la Russie devait échouer stratégiquement, peu importe de l’avis de ses électeurs.

Les rédacteurs des discours tenus d’Olaf Scholz ont récemment employé, lors de son discours à l’université de Charles à Prague, une expression courante dans de nombreux mouvements de protestation: «Quand, si ce n’est pas maintenant, qui, si ce n’est pas nous!» selon la chanson fameuse de Rio Reiser, de 1987. C’était tout de suite devenu le slogan du mouvement pacifiste en Allemagne et, plus récemment, des activistes pour le climat de «Fridays for Future» brandissant leurs pancartes avec cette parole. Or, Olaf Scholz de faire usage de cet appel, de sens pacifiste, de nombreux pour mettre en valeurs ses vues militaristes. Il a littéralement déclaré: «Quand, si ce n’est maintenant, allons-nous créer une Europe souveraine capable de s’affirmer dans un monde multipolaire? Et qui, sinon nous, pourrait protéger et défendre les valeurs de l’Europe, à l’intérieur comme à l’extérieur? L’Europe est notre avenir, et cet avenir est entre nos mains.»

Josep Borrell, chargé de la Commission UE des affaires étrangères, a mentionné récemment, devant des journalistes, une réunion UE des ministres des affaires étrangères. Là aussi, il était question de l’Ukraine, des livraisons d’armes, du soutien et de la formation des soldats ukrainiens, tous des sujets figurant à l’ordre du jour. Bien sûr, dit-il aux journalistes, «le rôle de l’OTAN figurait parmi les thèmes de nos entretiens. Notre consensus politique est solide comme le roc». L’UE et l’OTAN se seraient «mis de concert dès le premier jour de l’invasion russe» en y ajoutant «l’unité transatlantique en était l’atout principal». De concert avec la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, il soutenait, dit-il, «l’augmentation des dépenses de défense» en y ajoutant que «l’industrie de la défense devait augmenter ses capacités afin d’approvisionner les armées européennes».

Les Anglais parlent, dans de telles occasions, d’«insulte à l’intelligence». Lorsque les médias, les hommes et les femmes politiques prennent les auditeurs ou les téléspectateurs pour des imbéciles de la sorte, ils leur réservent cette notion, «insult for intelligence». S’il ne s’agissait que de cela. Pour ces hommes et femmes politiques de l’UE, dans l’alliance transatlantique avec l’OTAN, les paroles comme celles citées ci-dessus, font parties de la guerre des mots commentant des actes bellicistes. Les grandes entreprises médiatiques applaudissent!

Ces cercles bellicistes ont pris l’Europe en otage, un continent entier, pour une politique de domination conçue, de concert avec Washington. On l’a compris depuis longtemps dans des pays comme la Syrie ou le Liban, mieux que chez nous en Europe. «Nous n’avons rien contre les Allemands ou les gens en Europe», a déclaré le directeur de la centrale électrique d’Alep. «Mais nous voyons que les gouvernements, là-bas, font tout pour nous nuire.».

Cette différence est importante. La Commission européenne et les institutions des centres des pouvoirs économique, politique et militaire, décidés à imposer la domination transatlantique au monde entier, veulent la guerre. L’Europe des nations et ses habitants ont toujours la chance d’évoluer dans une meilleure direction.•

Karin Leukefeld

*Exposé lors de la conférence annuelle du groupe de travail «Mut zur Ethik» («Europe – vers quel avenir?») du 2 au 4 septembre 2022.

Image: Province d’Idlib. Crédit Abd Almajeed Alkarh

Source : https://www.zeit-fragen.ch/fr/archiv/2022/nr-23-1-november-2022/denk-ich-an-europa-in-der-nacht

(Traduction Horizons et débats)

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