Par Jeremy Salt
Paru le 13 novembre 2018 sur The Palestine Chronicle

Après l’assassinant de Jamal Khashoggi, nombreux sont ceux qui demandent « Mais, que dire du Yémen ? » Oui, en effet « que dire du Yémen ? », mais que dire de la Syrie, du Liban, de l’Irak, de la Libye, de l’Afghanistan et de la Somalie ? Que dire de l’Égypte en 1956, que dire de l’Iran en 1953 et de la Palestine de 1917 à nos jours ?

Il y a une série de « que dire de » qui remonte à l’occupation française de l’Algérie en 1830. La présence « occidentale » en Afrique du Nord et au Moyen-Orient se caractérise par un cortège ininterrompu d’actes criminels, d’invasions, d’occupation, de massacres, d’assassinats et de renversements qui s’étend sur plus de deux cents ans.

L’Occident est toujours en train de tuer quelqu’un quelque part, ou d’aider quelqu’un d’autre à le tuer. Rien ne l’a jamais arrêté. Pas le 11 septembre et certainement pas le meurtre de Jamal Khashoggi. En ce moment même, la Grande-Bretagne intensifie ses ventes d’armes à l’Arabie saoudite, consolidant ainsi sa position de partenaire dans le massacre des Yéménites.

C’est la matrice de ce que nous voyons se produire maintenant autour de nous. Au Moyen-Orient, l’Occident a été et est un fléau. Mais qu’est-ce que « l’Occident » ?

Rien d’autre qu’une couverture commode, essentiellement pour trois pays, la Grande Bretagne, la France, et les États-Unis. Leurs acolytes, l’Australie, le Canada, d’autres états européens, motivés par l’appât du gain, ou contraints par des brimades ou intimidations de se joindre à la « coalition des volontaires » ou quelque autre formule de propagande concoctée pour dissimuler le massacre de millions de personnes, ne sont rien d’autres que d’utiles acteurs de second plan se faisant passer pour des pays indépendants.

De 1798 quand les navires de guerre français sont arrivés au large des côtes égyptiennes, jusqu’en 1956 quand la Grande-Bretagne et la France se sont faits humilier à Suez, ce sont ces deux pays qui ont fait des ravages au Moyen-Orient, par vagues successives et dans un pays après l’autre. Si les Palestiniens ont perdu la Palestine, c’est parce que les Britanniques l’ont donnée aux sionistes. Si les sionistes disposent de l’arme nucléaire, c’est parce que la France leur a donné leur réacteur nucléaire.

Où que vous regardiez, le bilan de ces deux puissances est répugnant. Après la fin de la Première Guerre mondiale, leur « conférence pour la paix » n’était autre qu’une conférence pour « plus de guerres ». Guerres contre les peuples de Palestine et d’Irak, en plus des guerres déjà en cours, contre les peuples d’Égypte et d’Algérie, au cours desquelles les Français ont massacré les Algériens dans les rues de Paris dans les années 1960, après les avoir massacrés dans leur pays d’origine occupé.

Ils les ont massacrés et asphyxiés à l’aide de fumée dans les grottes où ils se cachaient. Voilà pour la mission civilisatrice.

Dans les années 1960, finalement militairement et financièrement épuisés, ne pouvant plus maintenir leur empire, les deux gouvernements ont dû lâcher prise et céder le pouvoir au troisième pilier du pouvoir suprême « occidental », les États-Unis. Eisenhower a mis fin à la guerre de Suez en 1956, mais seulement parce que c’était l’occasion de faire savoir à la France et à la Grande-Bretagne qui était désormais le maître au Moyen-Orient.

On se souvient à peine qu’à l’époque, les États-Unis, après avoir renversé le gouvernement iranien en 1953, et le gouvernement guatémaltèque en 1954, envisageaient de renverser le gouvernement syrien au moment même où les Britanniques, les Français et la colonie sioniste en Palestine attaquaient l’Égypte.

La France et la Grande-Bretagne ne sont plus en mesure de déclencher leurs propres guerres. Elles sont elles-mêmes devenues des acteurs de second ordre. Elles suivent les États-Unis partout où ils veulent aller, en Afghanistan, en Irak, en Libye et en Syrie, pour rafler tout ce qu’elles peuvent du chaos créé.

Les conséquences pour les populations du Moyen-Orient sont des morts sur une échelle massive et des réfugiés qui affluent de leurs pays déchirés, se noient en mer Égée ou Méditerranée alors que les tueries se poursuivent ailleurs. Aucun pays « occidental » n’assume la moindre responsabilité à cet égard. Lorsqu’ils débarquent de leur canot pneumatique ou qu’ils se pressent contre les clôtures frontalières, « l’Occident » dans son ensemble se sent offensé, comme s’il n’était pour rien dans cette crise humanitaire, comme si ces personnes étaient la cause du problème plutôt que le symptôme.

La morale, la justice, le droit, les droits de l’homme, la civilisation, la démocratie sont dénués de pertinence; ils constituent même une insulte dans la bouche des hommes/femmes politiques responsables de cette dévastation. Les clichés sont débités et la caravane de la mort poursuit son chemin. Voyez Khashoggi. Ils veulent qu’il soit oublié dès que possible afin de pouvoir continuer à vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était, à savoir vendre des armes pour que les Saoudiens puissent bombarder plus de bus et de célébrations de mariage au Yémen et faire mourir de faim encore plus d’enfants.

Il n’a pu échapper à personne que tous les pays ou territoires qu’ils – ou leur implantation coloniale au Moyen-Orient, Israël – envahissent, bombardent ou occupent, à la seule exception de l’attaque de la Serbie dans les années 1990, sont presque entièrement ou majoritairement musulmans ?

Les Syriens et les Yéménites cette année, les Irakiens, les Libyens et les Afghans, les Somaliens souvent, les Palestiniens tout le temps et à peu près tout le monde dans le monde musulman à un moment donné, depuis 1798.

Fouad Zakaria devait-il vraiment se demander, après le 11 septembre, « pourquoi nous haïssent-ils ? » S’il existe un « choc des civilisations », qui, pense-t-on, l’a créé et à qui appartient réellement le sang qui a été versé le long des « frontières sanglantes de l’Islam », comme l’a décrit Samuel Huntington ?

Jetez un coup d’œil à une carte du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. À un moment donné, la quasi-totalité a subi une attaque de l’ « Occident ». Les exceptions étant comme par hasard les lèche-bottes qui donnent et continuent à donner à l’Occident ce qu’il veut, comme les pays du Golfe par exemple.

L’argent l’emporte sur la morale à chaque fois. Que peut bien valoir le meurtre choquant d’un homme par rapport aux centaines de milliards de dollars que l’on peut se faire par les ventes d’armes et autres transactions avec l’Arabie saoudite ? Ils ont armé Saddam et l’ont pendu. Ils ont dévasté la Libye, puis Hillary Clinton a pouffé de rire quand on lui a appris le meurtre de Kadhafi.

Maintenant le monde a Trump, mais il n’est pas pire que Bush fils ou Bush père. Il n’a certainement pas tué autant de gens. Derrière la mèche orange, les costumes amples et le langage cru de charretier, il n’est certainement pas pire qu’Obama, toujours tiré à quatre épingles et au langage châtié, qui a fait des discours vibrants tout en tirant des missiles sur le Yémen et la Somalie, tout en commençant la guerre contre la Syrie et en donnant davantage de fonds à Israël.

Les pseudo-progressistes, qu’il s’agisse des animateurs de talk-shows ou des rédacteurs de leurs journaux maison, le Washington Post et le New Yorker, détestent Trump parce qu’il n’est pas des leurs. Il les offense par sa présence même. Ils n’ont pas davantage d’affinités avec les gens qu’il représente, y compris les soldats des régions déshéritées et des villes en décrépitude qui combattent dans les guerres qu’ils soutiennent.

Savoir combien de Palestiniens, de Syriens ou de Yéménites sont morts la semaine dernière ne les intéresse pas davantage que Trump. Ils veulent simplement qu’il disparaisse, par n’importe quel moyen, par n’importe quelle fausse déclaration, tromperie ou provocation.

Ils aiment Hillary. C’est une femme, après tout, une icône féministe qui a transpercé le plafond de verre en étant aussi mauvaise que les hommes et pire que la plupart. C’est ce qu’on appelle une victoire pour les femmes partout dans le monde. Elle n’est pas plus révoltée par le meurtre des femmes et des enfants de Gaza, de Cisjordanie, de Syrie et du Yémen qu’ils ne le sont, mais il n’en demeure pas moins que c’est une femme.

Apparemment, l’élément biologique du sexe l’emporte sur tout le reste et l’aurait emporté sur Trump, si l’intriguant et diaboliquement rusé Vladimir Poutine n’avait pas truqué les élections depuis le cœur même du Kremlin. L’homme à la mèche orange était son candidat mandchou.

Ce sont les absurdités que ces imposteurs préfèrent croire. Ce qu’ils refusent aveuglément d’accepter, c’est qu’une femme qui leur ressemble et parle comme eux est une psychopathe belliciste, arrogante et menteuse qui a perdu parce que le peuple américain a eu assez de bon sens pour la rejeter.

Trump est-il pire qu’Hillary ne l’aurait été ? Qui sait ? Qui s’en soucie ? En dehors du rang serré des pseudo-progressistes qui réclament la tête de Trump, on s’en bat l’œil. Laissons les Américains se faire la guerre civile. Plus ils s’entre-déchireront, moins ils seront susceptibles de déchirer d’autres pays.

Jeremy Salt

Jeremy Salt a enseigné l’histoire moderne du Moyen-Orient à l’Université de Melbourne, à la Bosporus University à Istanbul et à la Bilkent University à Ankara pendant de nombreuses années. Parmi ses publications récentes son livre paru en 2008 : The Unmaking of the Middle East. A History of Western Disorder in Arab Lands (University of California Press).

Traduction: Chronique de Palestine

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