Sans aucune consultation démocratique, nous voici tous embarqués sur une route bien dangereuse, voire apocalyptique.

Comme aucun des gouvernements supposés démocratiques ne daigne poser aux populations concernées la question de leur éventuel sacrifice pour le Donbass ou la Crimée, chacun d’entre nous devrait se la poser en son for intérieur. Que ceux qui poussent à la guerre, au nom du droit qu’aurait chaque pays à se défendre, réfléchissent bien aux conséquences de ce conflit sur eux, leurs familles et proches. Au contraire, que ceux qui y sont opposés, et qui mettent au premier plan le droit de vivre et d’être respecté, se fassent entendre. Sans aucune consultation démocratique, nous voici tous embarqués sur une route bien dangereuse, voire apocalyptique.

Des poignées d’individus, en l’occurrence de sinistres ministres, généraux, producteurs d’armes et financiers, réunis en conciliabules à Ramstein, Davos ou ailleurs, décident de jouer au poker la vie de millions ou de milliards d’individus en pariant sur la réaction de Vladimir Poutine aux récentes décisions de livraisons de chars lourds à l’Ukraine. Certains «commentateurs autorisés» prétendent qu’il réagira de manière rationnelle, d’autres, parfois les mêmes avec un délai, qu’il est difficilement prévisible.

Des «responsables» politiques, comme Emmanuel Macron, déclarent que les livraisons d’armes lourdes ne font pas de leur pays un cobelligérant, d’autres qu’ils sont de fait en guerre avec la Russie. Ainsi selon les récentes affirmations d’Annalena Baerbock, membre du parti des verts et ministre des affaires étrangères allemande, «Nous menons une guerre contre la Russie et pas entre nous». Le chancelier Scholz a quant à lui déclaré qu’en matière de livraison de chars Leopard 2 et d’armes lourdes en général à l’Ukraine, « personne ne peut déterminer en quoi consiste une bonne ou mauvaise décision ». Bref, la confusion règne. Or ceux qui jouent au poker avec la vie de populations entières, devraient, s’ils ne voient pas clair, s’abstenir de prendre des décisions aussi graves. Ces dernières nourrissent la dynamique guerrière et ce d’autant plus que ces chars peuvent être armés de projectiles perforants à ogives à uranium appauvri et à longue portée, qui, s’ils étaient tirés, seraient considérés par la Russie, comme une utilisation de bombes nucléaires sales. À supposer que ces projectiles ne soient pas livrés par l’OTAN, il est probable que le gouvernement ukrainien cherche à s’en procurer sur le marché noir pour viser, sur le territoire russe, des centres de commandement ou des agglomérations. Les «responsables» occidentaux ont-ils perdu toute sorte de bon sens, ou conservent-ils encore un brin de jugeote pour comprendre le caractère irresponsable de leurs choix? Ce sont souvent des idéologues radicaux sur lesquels le souvenir des souffrances générées par la seconde guerre mondiale, n’a pas prise. Ils ont accès à de vastes abris antiatomiques et manifestement, ne jugent pas pertinent de considérer les risques et souffrances, en particulier pour la population ukrainienne restée sur place, de l’actuel conflit. Celui-ci représente à leurs yeux des opportunités stratégiques ainsi que financières et la paix n’est donc pas à l’ordre du jour. Il est d’ailleurs inquiétant de constater qu’en Suisse, les administrations cantonales et fédérale ne communiquent aucune véritable information concernant la protection des populations et les adresses d’abris aménagés. Cette impréparation n’est pas acceptable.

Pour quelques panzers de plus

Chaque gouvernement fait de la surenchère. Dans un premier temps, le Danemark, les pays baltes et l’Espagne se proposent de livrer quelques unités du chars Leopard 2, l’Allemagne 14, la Pologne 14. Qui dit mieux pour la grande enchère internationale organisée par l’OTAN? Il devrait être bientôt question de la livraison d’avions de chasse! Quid de la légitimité de gouvernements qui prennent des décisions aussi lourdes de conséquences, sans aucune consultation démocratique et qui se montrent incapables de garantir une sécurité minimale aux populations concernées? Le contrat social est rompu, et ce d’ailleurs depuis longtemps maintenant. Tous les signaux cruciaux sont au rouge: conflit en Europe avec risque d’escalade nucléaire, réchauffement climatique, perte de biodiversité, injustice sociale extrême. Il s’agit en réalité de la profonde faillite d’un système prédateur qui marchandise à l’extrême les rapports que les humains entretiennent entre eux, vis-à-vis de la nature, de l’art … et qui traite le commun des mortels comme des facteurs de production, devant se transformer, en cas de guerre, en facteurs de destruction, pour être le cas échéant détruits eux-mêmes. Il est temps de tourner la page, avant d’être emporté dans sa chute. Comme le disait Jean Jaurès à la veille de la première guerre mondiale «Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage!».

Les réactions négatives à ces tendances guerrières sont trop rares. La précarité et le matraquage médiatique tendent à rendre les populations malléables et corvéables à merci. Ces derniers temps, les flots quasi permanents de nouvelles insignifiantes concernant la retraite de Roger Federer, la Coupe du monde de football, les confidences de Messi ou Mbappé, la mort de la reine d’Angleterre, les mémoires anticipées du prince Harry… ont permis de détourner l’attention et ont contribué au lavage de cerveaux.

La propagande guerrière est, elle aussi, déversée sur tous les canaux médiatiques possibles. Comment concevoir un seul instant qu’il soit justifié de risquer l’existence de populations entières, pour que le Donbass soit ukrainien ou russe? La supposée guerre juste se ramène juste à une guerre, un conflit insupportable porteur d’énormes risques pour le genre humain.

Que ceux qui s’y opposent de part et d’autre du rideau de feu et qui veulent promouvoir la vie, se fassent entendre en organisant manifestations, grèves, en particulier dans les usines de production et les sociétés de transport de ces armes, et le cas échéant, en refusant de combattre.

Marc Chesney

Marc Chesney est un économiste suisse, professeur de finance quantitative. Il est directeur du Département de banque et finance et du Centre de compétence en finance durable de l’Université de Zurich.

Source: Le monde moderne