Al­dous Huxley jeune


Note du traduc­teur : il y a quelques temps, j’ai décou­vert la cita­tion suivante d’Al­dous Huxley dans un recueil de photo­gra­phies d’Ed­ward Burtynski :

« La colos­sale expan­sion maté­rielle de ces dernières années a pour destin, selon toute proba­bi­lité, d’être un phéno­mène tempo­raire et tran­si­toire. Nous sommes riches parce que nous vivons sur notre capi­tal. Le char­bon, le pétrole, les phos­phates que nous utili­sons de façon si inten­sive ne seront jamais rempla­cés. Lorsque les réserves seront épui­sées, les hommes devront faire sans… Cela sera ressenti comme une catas­trophe sans pareille. »

Elle est tirée d’un essai qu’il a écrit en 1928, « Progress: How the Achie­ve­ments of Civi­li­za­tion Will Even­tually Bankrupt the Entire World »(en français : « Le progrès : comment les accom­plis­se­ments de la civi­li­sa­tion vont ruiner le monde entier ») publié dans un vieux numéro du maga­zine Vanity Fair, pour lequel il écri­vait à l’époque. J’ai tout de suite eu envie de lire ce texte, seule­ment, impos­sible de mettre la main sur un numéro de Vanity Fair US de 1928. Un ami qui vit aux USA s’est rendu à la biblio­thèque du Congrès à Washing­ton dans l’es­poir de trou­ver ce numéro. Ils ne l’avaient pas. Cepen­dant, ils en avaient d’autres. Il m’a envoyé par mail un scan (en anglais) de l’es­sai suivant d’Al­dous Huxley, en date de 1929, et inti­tulé « Revo­lu­tions ». Il est inté­res­sant pour plusieurs raisons para­doxales : parce qu’il expose, d’une part, la luci­dité d’Al­dous Huxley, qui avait bien compris l’in­sou­te­na­bi­lité totale de la civi­li­sa­tion indus­trielle, ainsi que son inhu­ma­nité, qui était tout à fait conscient des atro­ci­tés de son histoire anti-démo­cra­tique, qui avait senti la disso­lu­tion, au moins percep­tuelle, des fron­tières de classe, et l’avè­ne­ment de cette société où, l’ex­ploi­ta­tion ayant été adou­cie et asep­ti­sée, et la consom­ma­tion faci­li­tée, les masses se sentent toutes faire partie d’une sorte de gigan­tesque classe moyenne ; et d’autre part son élitisme insup­por­table, les velléi­tés eugé­nistes de la famille Huxley (si vous ne voyez pas de quoi je parle, et si vous ne savez pas qui est Julian Huxley, le frère d’Al­dous, je vous conseille de faire quelques recherches sur le web, vous devriez vite comprendre). Voici donc :


« Le prolé­ta­riat ». C’est Karl Marx qui a enri­chi le chara­bia mort et infâme des poli­ti­ciens, des jour­na­listes et des gens sérieux (chara­bia qui, dans certains cercles, est super­be­ment quali­fié de « langage de l’idéo­lo­gie moderne ») avec ce mot. « Le prolé­ta­riat ». Pour Marx, ces cinq syllabes dési­gnaient quelque chose d’ex­trê­me­ment déplai­sant, quelque chose de désho­no­rant pour l’hu­ma­nité dans son ensemble, et pour la bour­geoi­sie en parti­cu­lier. En les prononçant, il faisait réfé­rence à la vie dans les villes indus­trielles britan­niques de la première moitié du 19ème siècle. Il pensait aux enfants travaillant 216 heures par mois pour un shil­ling. Aux femmes que l’on utili­sait — en lieu et place du cheval, plus coûteux — dans les mines, afin de pous­ser les chariots de char­bon. Aux hommes accom­plis­sant à l’in­fini des tâches à la chaîne dans des envi­ron­ne­ments ignobles, dégra­dants et malsains, afin de gagner suffi­sam­ment pour que leurs familles ne meurent pas de faim. Il pensait à toutes les choses iniques qui avaient été faites au nom du Progrès et de la Pros­pé­rité Natio­nale. À toutes les atro­ci­tés que tous les bons chré­tiens, hommes et femmes, avaient complai­sam­ment accep­tées, et auxquelles ils avaient parti­cipé person­nel­le­ment, parce qu’elles étaient jugées inévi­tables, autant qu’un lever ou qu’un coucher de soleil, parce qu’elles se dérou­laient suppo­sé­ment en accor­dance avec les lois posi­ti­ve­ment divines et immuables de l’Éco­no­mie Poli­tique.

Les esclaves sala­riés du début et du milieu du 19ème siècle étaient bien plus maltrai­tés que les esclaves captifs de l’an­tiquité et des temps modernes. Fort logique­ment ; un esclave captif était un bien précieux, et personne ne détruit sans raison un bien précieux. Ce n’est qu’à partir du moment où la conquête rendit les esclaves extrê­me­ment nombreux et bon marché que les classes de proprié­taires s’au­to­ri­sèrent à user de leurs ressources humaines de manière extra­va­gante. Ainsi les Espa­gnols déci­mèrent toute la popu­la­tion abori­gène des Antilles en quelques géné­ra­tions. L’es­pé­rance de vie d’un esclave indien dans une mine était d’en­vi­ron un an. Après avoir été travaillé à mort, le proprié­taire de la mine ache­tait simple­ment un nouvel esclave, pour trois fois rien. Les esclaves étaient un produit natu­rel du sol que les Espa­gnols se sentaient libres de gaspiller et d’épui­ser, tout comme les Améri­cains se sentent aujourd’­hui libres de gaspiller et d’épui­ser le pétrole. Mais en temps normal, lorsque l’ap­pro­vi­sion­ne­ment en esclaves était limité, les proprié­taires faisaient plus atten­tion à leurs posses­sions. L’es­clave était alors traité avec au moins autant de soin qu’une mule ou un âne. Les indus­triels du 19ème siècle étaient comme des conqué­rants se retrou­vant soudai­ne­ment avec des quan­ti­tés énormes d’es­claves à utili­ser. La machi­ne­rie avait augmenté la produc­tion, des terres plus ou moins vierges four­nis­saient une nour­ri­ture abon­dante et bon marché, tandis que des nitrates impor­tés augmen­taient le rende­ment. Tout était en place pour que la popu­la­tion augmente, et lorsque tout est en place pour que la popu­la­tion augmente, elle le fait, rapi­de­ment, au début, puis, lorsqu’une certaine densité est atteinte, selon une accé­lé­ra­tion décrois­sante. Les indus­triels du siècle passé vivaient à l’époque d’une augmen­ta­tion fulgu­rante de la popu­la­tion. L’ap­pro­vi­sion­ne­ment en esclaves était infini. Ils pouvaient donc se permettre d’être extra­va­gants et, tout en anes­thé­siant leurs consciences à l’aide de la pensée rassu­rante qui voudrait que tout cela fut en accord avec les lois d’ai­rain qui étaient si popu­laires dans les cercles scien­ti­fiques de l’époque, et à l’aide de la croyance chré­tienne qui leur promet­tait que leurs esclaves sala­riés rece­vraient compen­sa­tion dans un Monde Meilleur, ils l’étaient ! Impi­toya­ble­ment ! Les esclaves sala­riés étaient dili­gem­ment travaillés à mort ; mais il y en avait toujours de nouveaux pour prendre leurs places, qui implo­raient loya­le­ment les capi­ta­listes de les travailler à mort eux aussi. L’ef­fi­ca­cité de ces esclaves qui étaient tués à la tâche en échange de salaires de misère était, bien évidem­ment, assez basse ; mais ils étaient si nombreux et si bon marché que leurs proprié­taires comp­taient sur la quan­tité pour compen­ser ce qu’ils perdaient en qualité.

Tel était l’état du monde indus­triel lorsque Marx a écrit son ouvrage si célèbre et si univer­sel­le­ment peu lu. Le prolé­ta­riat, ainsi qu’il le savait, était exploité et opprimé comme seuls, dans l’his­toire du passé escla­va­giste, les vain­cus l’avaient été. Toute la théo­rie de Marx sur l’his­toire contem­po­raine et le futur du déve­lop­pe­ment indus­triel dépen­dait de l’exis­tence conti­nuelle de ce prolé­ta­riat dont il était fami­lier. Il n’avait pas imaginé la possi­bi­lité que ce prolé­ta­riat cesse d’exis­ter. Pour lui, il allait être éter­nel­le­ment et inéluc­ta­ble­ment exploité et opprimé — c’est-à-dire, jusqu’à ce que la révo­lu­tion fonde l’État commu­niste.

Les faits lui ont donné tort. Le prolé­ta­riat qu’il connais­sait n’est plus, ou, si cette affir­ma­tion est trop caté­go­rique, du moins cesse-t-il d’exis­ter en Amérique et, dans une moindre mesure, au sein de l’Eu­rope indus­tria­li­sée. Plus le degré de déve­lop­pe­ment indus­triel et de civi­li­sa­tion maté­rielle (qui diffère, d’ailleurs, de la civi­li­sa­tion tout court) s’élève, plus la trans­for­ma­tion du prolé­ta­riat progresse. Dans les pays les plus indus­tria­li­sés, le prolé­ta­riat n’est plus une abjec­tion ; il est pros­père, son mode de vie se rapproche de celui de la bour­geoi­sie. Il n’est plus victime et, dans certains endroits, il devient même oppres­seur.

Les origines de ce chan­ge­ment sont diverses et nombreuses. Dans les méandres de l’âme humaine se trouve ce que l’on arti­cule comme une soif de justice. Il s’agit d’un senti­ment obscur de la néces­sité d’un équi­libre dans les affaires de la vie ; nous le conce­vons comme une passion pour l’équité, une faim de justesse. Un déséqui­libre évident, dans le monde, indigne cette pulsion pour l’équité, en nous, graduel­le­ment et cumu­la­ti­ve­ment, jusqu’à nous pous­ser à réagir, souvent de manière extra­va­gante, contre les forces qui génèrent ce déséqui­libre. Tout comme les diri­geants aris­to­cra­tiques de la France du 18ème siècle étaient pous­sés, par cette soif d’équité, à prêcher l’hu­ma­ni­ta­risme et l’éga­lité, à renon­cer à leurs privi­lèges héré­di­taires et à céder sans combattre aux exigences des révo­lu­tion­naires, ainsi les diri­geants indus­triels bour­geois du 19ème siècle passèrent des lois pour limi­ter leur propre cupi­dité, redis­tri­buèrent une part crois­sante de leur pouvoir au prolé­ta­riat qu’ils avaient si scan­da­leu­se­ment opprimé et même, dans certains cas, prirent un plai­sir maso­chiste à se sacri­fier eux-mêmes en s’of­frant à leurs victimes, en servant leurs servi­teurs et en étant humi­liés par les oppri­més. S’ils avaient choisi d’user de leur pouvoir sans aucune rete­nue, ils auraient pu conti­nuer à exploi­ter les esclaves sala­riés comme ils les exploi­taient durant la première moitié du siècle. Mais ils ne purent simple­ment pas se résoudre à une telle déci­sion ; parce que le monde déséqui­li­bré du début de l’époque indus­trielle était perçu comme une injure par leurs indi­vi­dua­li­tés profondes. D’où, à la fin du 19ème siècle, cette « crainte d’être grand » qui affli­geait et qui afflige toujours la classe des maîtres. Voilà donc une des origines de ce chan­ge­ment. Il s’agit d’une cause que les maté­ria­listes histo­riques, qui ne pensent pas en termes de véri­tables êtres humains mais en termes abstraits d’Homo Econo­mi­cus, ignorent. Elle n’en est pas moins impor­tante. Dans le monde des maté­ria­listes histo­riques, on trou­vait aussi un certain nombre d’ex­pli­ca­tions. L’or­ga­ni­sa­tion du prolé­ta­riat, la propa­gande révo­lu­tion­naire culmi­nant en une violence plus ou moins révo­lu­tion­naire. Et, par-dessus tout, la décou­verte que les capi­ta­listes ont tout inté­rêt à avoir un prolé­ta­riat pros­père. Parce que ceux qui sont bien payés dépensent bien, parti­cu­liè­re­ment lorsqu’ils sont hypno­ti­sés par les sugges­tions inces­santes de la publi­cité moderne. L’objec­tif du capi­ta­lisme moderne est d’ap­prendre au prolé­ta­riat à être gaspilleur, d’or­ga­ni­ser et de faci­li­ter son extra­va­gance, tout en rendant possible cette extra­va­gance à l’aide de bons salaires permet­tant une bonne produc­ti­vité. Le prolé­ta­riat nouvel­le­ment enri­chi est encou­ragé à dépen­ser ce qu’il gagne et même à hypo­thé­quer ses futurs salaires dans l’achat d’objets que les publi­ci­taires présentent persua­si­ve­ment comme des néces­si­tés, ou tout au moins comme des luxes indis­pen­sables. L’argent circule et la pros­pé­rité de l’État indus­triel moderne est assu­rée — du moins, jusqu’à ce que les ressources plané­taires ainsi dila­pi­dées commencent à se raré­fier. Cepen­dant, cette éven­tua­lité demeure toujours distante — du point de vue de la vie indi­vi­duelle, pas de celui de l’his­toire et encore moins de celui de la géolo­gie.

En atten­dant, qu’ar­rive-t-il et que risque-t-il d’ar­ri­ver dans le futur, au prolé­ta­riat de Karl Marx ? Pour faire simple, il se trans­forme en une branche de la bour­geoi­sie — une bour­geoi­sie qui travaille en usine et pas dans des bureaux ; une bour­geoi­sie avec les doigts plein de cambouis et non pas plein d’encre. En dehors des heures de travail, les modes de vie de ces deux branches de la bour­geoi­sie moderne se ressemblent. Inévi­ta­ble­ment, puisqu’elles gagnent les mêmes salaires. Dans les pays haute­ment indus­tria­li­sés, comme l’Amé­rique, il existe une tendance à l’éga­li­sa­tion des salaires. Une tendance à ce que le travailleur non-quali­fié soit payé autant que le quali­fié — ou plutôt, puisque la machine abolit la diffé­rence entre eux, une tendance à ce que l’ou­vrier quali­fié et le non-quali­fié fusionnent en un semi-quali­fié avec un salaire stan­dard — et à ce que le travailleur manuel soit payé autant que le profes­sion­nel. (En l’état des choses, il est souvent payé plus que le profes­sion­nel. Un ingé­nieur en construc­tion super­vi­sant l’édi­fi­ca­tion d’un gratte-ciel améri­cain peut en réalité être moins payé que le plâtrier s’oc­cu­pant des murs inté­rieurs. Les maçons gagnent plus que beau­coup de méde­cins, de dessi­na­teurs, de chimistes, de profes­seurs et ainsi de suite. Cela est en partie dû au fait que les travailleurs manuels sont plus nombreux et mieux orga­ni­sés que les travailleurs intel­lec­tuels, et qu’ils sont ainsi plus en mesure de négo­cier avec les capi­ta­listes ; et en partie à l’en­gor­ge­ment des profes­sions à cause d’un système éduca­tif qui produit plus de travailleurs intel­lec­tuels qu’il n’y a de postes à pour­voir — ou qu’il n’y a de cerveaux aptes au travail !)

Mais reve­nons-en à notre prolé­ta­riat méta­mor­phosé. L’éga­li­sa­tion des salaires — cette consom­ma­tion heureuse dont M. Bernard Shaw espère que toutes les béné­dic­tions décou­le­ront auto­ma­tique­ment — est en cours de réali­sa­tion, ici, sous le système capi­ta­liste de l’Amé­rique. Ce que promet le futur immé­diat, c’est un vaste plateau de reve­nus stan­dar­di­sés — plateau composé des travailleurs manuels et de la majo­rité de la classe des employés et des petits profes­sion­nels — avec un nombre rela­ti­ve­ment faible de pics en émer­geant qui attein­dront des opulences plus ou moins verti­gi­neuses. Sur ces pics seront perchés les grands proprié­taires héri­tiers, les capi­taines de l’in­dus­trie et de la finance, et les profes­sion­nelles excep­tion­nel­le­ment doués. Étant donné cette trans­for­ma­tion du prolé­ta­riat en une branche de la bour­geoi­sie, étant donné cette égali­sa­tion — à un niveau sans précé­dent, et sur une zone géogra­phique d’une éten­due sans précé­dent — des reve­nus, les doctrines du socia­lisme perdront une grande partie de leur attrait et la révo­lu­tion commu­niste appa­raî­tra futile. Ceux qui habitent au para­dis ne rêvent plus d’édens qui leur paraissent encore loin­tains (même s’il me semble plus que probable qu’ils aspirent parfois assez mélan­co­lique­ment à l’en­fer). Le para­dis socia­liste est un monde où tout le monde partage tout équi­ta­ble­ment, et où la satiété de chacun est garan­tie par l’État. Pour l’homme ordi­naire les carac­té­ris­tiques les plus impor­tantes de ce programme seront l’équité dans le partage et la satiété ; il ne se souciera pas de qui pour­voit ces béné­dic­tions tant qu’elles sont prodi­guées. Si le capi­ta­lisme s’en charge, il ne rêvera pas d’un renver­se­ment violent du régime qui ne vise­rait qu’à lui offrir la même chose mais dans le cadre d’un État socia­liste. Ainsi, si la tendance présente se pour­suit, il semble­rait que le danger d’une révo­lu­tion commu­niste dans les pays indus­tria­li­sés, comme l’Amé­rique, finisse par dispa­raître. Ce qui peut arri­ver, cepen­dant, c’est un chan­ge­ment plus graduel dans la présente orga­ni­sa­tion de la société capi­ta­liste. Un chan­ge­ment dont le capi­ta­lisme aura été lui-même large­ment respon­sable. Parce qu’en élevant les salaires afin que tout le monde puisse ache­ter ses produits, le capi­ta­lisme améri­cain fait plus pour la démo­cra­ti­sa­tion de la société que tous les prêcheurs idéa­listes des Droits de l’Homme. D’ailleurs, il a commencé à faire de ces fameux droits et de l’af­fir­ma­tion selon laquelle tous les hommes sont égaux une réalité. Ce faisant, il me semble que le capi­ta­lisme creuse sa propre tombe — ou plutôt, la tombe des gens extrê­me­ment riches qui dirigent actuel­le­ment l’en­tre­prise capi­ta­liste. Parce qu’il est évident que vous ne pouvez prêcher la démo­cra­tie, et non seule­ment la prêcher mais lui offrir une réali­sa­tion pratique sous forme d’une redis­tri­bu­tion moné­taire au sein de la société, sans stimu­ler chez les hommes le désir de ne pas s’ar­rê­ter en si bon chemin et de prolon­ger cette démo­cra­ti­sa­tion partielle jusqu’à ce qu’elle soit totale. Nous assis­te­rons, il me semble, à la réali­sa­tion de ce qui s’ap­pa­rente à un para­doxe — l’im­po­si­tion d’une égalité démo­cra­tique complète comme résul­tat non pas d’une mons­trueuse injus­tice, de la pauvreté, du mécon­ten­te­ment et donc à la suite d’une révo­lu­tion sanglante, mais d’une égali­sa­tion partielle et de la pros­pé­rité univer­selle. Les révo­lu­tions du passé ont échoué à produire la démo­cra­tie parfaite au nom de laquelle elles ont toujours été menées parce que les masses des oppri­més étaient trop abjec­te­ment pauvres pour être en mesure d’ima­gi­ner la possi­bi­lité d’être les égaux de leurs oppres­seurs. Seuls ceux qui s’ap­pro­chaient déjà de l’éga­lité écono­mique avec leurs maîtres ont profité de ces révo­lu­tions. En Amérique, sous le capi­ta­lisme moderne, l’en­semble du prolé­ta­riat est pros­père et bien orga­nisé ; il est ainsi en mesure de ressen­tir un senti­ment d’éga­lité vis-à-vis de ses maîtres. Sa rela­tion avec les diri­geants indus­triels est la même que celle de la bour­geoi­sie profes­sion­nelle et indus­trielle britan­nique avec les magnats de la propriété foncière en 1832, ou des juristes, marchands et finan­ciers avec la couronne française et ses nobles en 1789. Les reve­nus ont été revus à la hausse ; il s’en­sui­vra auto­ma­tique­ment, d’un autre côté, une demande de baisse des salaires. Si un plâtrier vaut autant qu’un ingé­nieur en construc­tion, un foreur autant qu’un géologue (et d’après la théo­rie capi­talo-démo­cra­tique moderne, ils méritent le même salaire du fait que chacun vaut un homme, ou en langage écono­mique, un consom­ma­teur) — si cette égalité est consi­dé­rée comme juste en théo­rie et consa­crée en pratique par le paie­ment de salaires égaux, alors, il est évident qu’il ne peut y avoir d’iné­ga­lité justi­fiable entre les reve­nus d’un plâtrier et d’un ingé­nieur d’un côté, et ceux d’un direc­teur de compa­gnie et d’un action­naire de l’autre. Dans la violence, ou, plus proba­ble­ment, via un proces­sus indo­lore et graduel de propa­gande, la pres­sion de l’opi­nion publique et fina­le­ment une légis­la­tion, ces autres reve­nus seront revus à la baisse comme les premiers sont actuel­le­ment revus à la hausse ; d’im­menses fortunes seront détruites ; la propriété des socié­tés par actions sera de plus en plus divi­sée, et les diri­geants de ces entre­prises seront payés autant que le moins quali­fié des ouvriers ou que le plus célèbre expert scien­ti­fique qu’ils emploient, autant et pas plus. En effet, pourquoi un consom­ma­teur devrait-il rece­voir plus qu’un autre ? Chaque homme a un seul ventre à remplir, un seul dos à vêtir, un seul posté­rieur à assoir en voiture. En un siècle, nous devrions assis­ter à la réali­sa­tion plus ou moins complète, dans l’Ouest indus­triel, du rêve d’éga­lité sala­riale de M. Shaw.

Et alors, qu’ad­vien­dra-t-il ensuite ? Le spectre de la révo­lu­tion dispa­raî­tra-t-il défi­ni­ti­ve­ment ? L’hu­ma­nité vivra-t-elle heureuse pour toujours ? M. Shaw semble en tout cas y croire. Une seule fois, si je ne m’abuse, dans son Guide du socia­lisme, suggère-t-il que l’homme ne peut vivre que d’un revenu égali­taire ; mais il le suggère d’une manière si légère, si discrète, que le lecteur se retrouve tout de même avec le senti­ment que l’éga­lité sala­riale est la solu­tion à tous les problèmes de la vie. Fantas­tique doctrine, aussi absurde qu’elle est apparemment posi­ti­viste ! Car rien n’est aussi chimé­rique que la notion selon laquelle l’Homme corres­pond à l’Homo Econo­mi­cus et que les problèmes de la vie, de la vie de l’Homme, peuvent être réso­lus par de simples arran­ge­ments écono­miques. Suppo­ser que l’éga­li­sa­tion du revenu pourrait résoudre ces problèmes est à peine moins absurde que de suggé­rer qu’ils pour­raient être réso­lus par l’ins­tal­la­tion univer­selle de la tuyau­te­rie sani­taire ou la distri­bu­tion de voitures Ford à chaque membre de l’es­pèce humaine. Que l’éga­li­sa­tion des salaires puisse être une bonne chose relève de l’évi­dence. (Mais elle peut aussi, par ailleurs, en être une mauvaise ; elle signi­fie­rait, par exemple, la réali­sa­tion pratique complète de l’idéal démo­cra­tique, ce qui, en retour, signi­fie­rait presque inéluc­ta­ble­ment l’apo­théose des valeurs humaines les plus basses, ainsi que le règne, spiri­tuel et maté­riel, des pires hommes). Mais bonne ou mauvaise, l’éga­li­sa­tion des reve­nus ne s’adresse pas plus aux véri­tables sources du mécon­ten­te­ment présent que ne le pour­rait n’im­porte quelle opéra­tion de comp­ta­bi­lité, comme, par exemple, un plan visant à rendre possible l’achat de n’im­porte quelle marchan­dise par paie­ments diffé­rés.

Le véri­table problème avec le système social et indus­triel présent n’est pas qu’il rende certaines personnes bien plus riches que d’autres mais qu’il rende fonda­men­ta­le­ment la vie insup­por­table pour tout le monde. Main­te­nant que non seule­ment le travail mais aussi les loisirs ont été complè­te­ment méca­ni­sés ; qu’à chaque inno­va­tion de l’or­ga­ni­sa­tion sociale, l’in­di­vidu se voit davan­tage déshu­ma­nisé et réduit à une simple fonc­tion sociale ; que des diver­tis­se­ments prêts à l’em­ploi qui évacuent l’es­prit créa­tif diffusent un ennui de plus en plus intense à travers une sphère de plus en plus éten­due — l’exis­tence est deve­nue insi­gni­fiante et into­lé­rable. Cepen­dant, les masses de l’hu­ma­nité maté­riel­le­ment-civi­li­sée ne le réalisent pas encore. Actuel­le­ment, seuls les plus intel­li­gents s’en rendent comptent. Une telle réali­sa­tion pousse ceux dont l’in­tel­li­gence n’est accom­pa­gnée d’au­cun talent, d’au­cune pulsion créa­trice, vers une haine immense, un besoin de détruire. Ce type de personne a été admi­ra­ble­ment et effroya­ble­ment décrit par André Malraux dans son roman Les Conqué­rants, que je recom­mande à tous les socio­logues.

Nous ne sommes plus très loin du temps où toute la popu­la­tion, et non plus seule­ment quelques indi­vi­dus parti­cu­liè­re­ment intel­li­gents, réali­sera consciem­ment l’in­vi­va­bi­lité de la société actuelle. Qu’ad­vien­dra-t-il ensuite ? Consul­tez M. Malraux. La révo­lu­tion qui s’en­sui­vra ne sera pas commu­niste — il n’y aura aucun besoin d’une telle révo­lu­tion, comme je l’ai expliqué, en outre personne ne croira en une amélio­ra­tion de l’hu­ma­nité ou en quoi que ce soit d’autre d’ailleurs. Il s’agira d’une révo­lu­tion nihi­liste. La destruc­tion pour la destruc­tion. La haine, la haine univer­selle, et donc une démo­li­tion sans but, complète et minu­tieuse de tout ce qui existe. Et l’aug­men­ta­tion des salaires, en accé­lé­rant l’ex­pan­sion de la méca­ni­sa­tion univer­selle (la machi­ne­rie est coûteuse), ne fera qu’ac­cé­lé­rer l’avè­ne­ment de cette grande orgie de nihi­lisme univer­sel. Plus nous nous enri­chis­sons, plus nous nous civi­li­sons maté­riel­le­ment, plus cela advien­dra vite. Tout ce que l’on peut espé­rer, c’est que cela n’ar­rive pas de notre vivant.

Aldous Huxley

Traduc­tion : Nico­las Casaux

Source: http://partage-le.com/2017/11/8354/

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