Préambule

Pasolini est pour beaucoup, dont moi-même, un génie hors normes de l’image et de la pensée politique. Il est du côté des Fassbinder, Visconti, Tarkovski, Renoir, ces cinéastes apocalyptiques capables de produire du film au kilomètre avec un génie permanent qui nous laisse sans voix devant l’immensité de leurs mondes. Mais au moment où survient son sordide assassinat, il n’était plus cinéaste. Il était révolté politique. Il était réfugié de sa propre pensée politique, italien mentalement apatride, celui qui s’est approché trop près du soleil de sa propre lucidité, et qui a décidé d’aller jusqu’au bout de sa mission: Lancer une alerte, dénoncer la grande fake news officielle des “années de plomb” d’une Italie sous influence OTAN. Déjà. Lire Daniele Gänser “Les Armées secrètes de l’OTAN”. Lorsqu’il se rend dans la nuit du samedi 1er au dimanche 2 novembre 1975 sur la plage d’Ostie près de Rome, semble-t-il attiré par un mystérieux correspondant qui veut négocier avec lui la restitution de bobines de films qui lui avaient été volées quelques semaines plus tôt, il est un homme menacé. Il le sait. Il a signé son arrêt de mort un an plus tôt, le 14 novembre 1974, dans le CORRIERE DELLA SERA, au cours d’une tribune intitulée “Cos’è questo Golpe? Io so” [“Le Coup d’Etat permanent”, ce que c’est ? Je sais.] et qui appartient à une série d’articles intitulés “le Roman des Massacres”. Il a 53 ans, et a déjà essuyé des dizaines de procès, toujours pour mœurs, jamais pour ses opinions politiques, alors qu’il est l’enfant terrible de l’anti-impérialisme, au delà de la gauche ou de la droite… alors qu’il est l’homme à abattre qui dénonce le système mafieux et oligarchique qui oppresse la nation et le peuple italiens. Oui : un visionnaire absolu, dont l’écho aujourd’hui résonne d’une cruelle actualité. [Par Leo Blueridet – 14 SEPTEMBRE 2018]


Photo: Flickr

Je sais

Par Pier Paolo Pasolini

Je sais le nom des responsables de ce que l’on appelle “golpe” (et qui est en réalité une série de “coups d’état” que le pouvoir a institué en système de protection). Je sais les noms des responsables du massacre de Milan le 12 décembre 1969. Je sais les noms des responsables des massacres de Brescia et Bologne des premiers mois de 1974. Je sais les noms qui composent le “sommet” qui était à la manoeuvre, c’est-à-dire les vieux fascistes auteurs des coups d’état, les néo-fascistes, auteurs matériels des premiers massacres, et au final, les “inconnus”, auteurs matériels des massacres les plus récents. Je sais les noms de ceux qui ont organisé les deux phases différentes, et même opposées, de la Tension: Une première phase anticommuniste (Milan, 1969) et une seconde phase antifasciste (Brescia et Bologne, 1974). Je sais les noms des membres du groupe de personnes importantes qui, avec l’aide de la CIA (et en second lieu, des colonels grecs et de la mafia) ont, dans un premier temps, lancé (du reste en se trompant misérablement) une croisade anticommuniste, pour boucher le trou de 68 puis, toujours avec l’aide et sous l’impulsion de la CIA, se sont reconstruit une virginité antifasciste, pour boucher le trou du désastre au référendum(1). Je sais les noms de ceux qui, entre deux messes, ont donné les moyens et ont assuré la protection politique à de vieux généraux (tenus en réserve, pour l’organisation d’un potentiel coup d’État), à des jeunes néofascistes, même à des néonazis (pour créer réellement la tension anticommuniste), et enfin aux criminels de droit commun, jusqu’à présent, et peut-être pour toujours, sans nom (pour créer la tension antifasciste qui s’ensuivit). Je sais les noms des personnes sérieuses et importantes qui sont derrière des personnages comiques comme ce général de la Forestière qui passait à l’action, en héros d’opérette, à Città Ducale (pendant que les bois brûlaient), ou derrière des personnages gris et purement opérationnels comme le général Miceli. Je sais les noms des personnes sérieuses et importantes qui sont derrière les garçons tragiques qui ont choisi les atrocités fascistes suicidaires, et derrière les malfaiteurs de droit communs, siciliens ou non, qui se sont mis à leur disposition, comme assassins et tueurs à gages.

Je sais tous ces noms et je sais aussi tous ces faits (attentats aux institutions et massacres) dont ils se sont rendus coupables. Je sais. Mais je n’en ai pas les preuves. Je n’ai même pas d’indices.

Je sais car je suis un intellectuel, un écrivain, qui cherche à suivre tout ce qui se passe, à connaître tout ce qui s’écrit, à imaginer tout ce qu’on ne sait pas ou qu’on tait ; qui relie des faits même éloignés, qui remet ensemble les pièces désorganisées et fragmentaires d’un ensemble cohérent du cadre politique, qui rétablit la logique là où semblent régner l’arbitraire, la folie et le mystère. Tout cela fait partie de mon métier et de l’instinct de mon métier. Je crois en outre qu’il est difficile que mon « projet de roman (2) » soit erroné, qu’il n’ait pas de rapport avec la réalité, et que ses références à des faits et personnes réelles soient inexactes. Je crois en outre que beaucoup d’autres intellectuels et romanciers savent ce que je sais moi comme intellectuel et romancier. Car la reconstruction de la vérité à propos de ce qui s’est passé en Italie après 1968 n’est finalement pas si difficile…

Probablement les journalistes et les politiciens ont même des preuves, ou au moins, des indices. Alors, le problème est celui-ci : les journalistes et les politiciens, tout en ayant sans doute des preuves et certainement des indices, ne donnent pas de noms. À qui donc revient-il de donner ces noms ? Évidemment à celui qui a non seulement le courage nécessaire, mais en même temps n’est pas compromis dans sa relation avec le pouvoir et, en outre, par définition, n’a rien à perdre, c’est-à-dire un intellectuel. Donc un intellectuel pourrait très bien rendre publics ces noms, mais lui n’a ni preuves ni indices.

Le pouvoir, et avec lui le monde qui, même en n’étant pas au pouvoir, entretient des rapports pratiques avec le pouvoir, a exclu les intellectuels libres – justement par la manière dont il est fait – de la possibilité d’avoir des preuves et des indices.

On pourrait m’objecter que moi, par exemple, en tant qu’intellectuel, et inventeur d’histoires, je pourrais entrer dans ce monde explicitement politique (du pouvoir ou autour du pouvoir), me compromettre avec lui, et donc jouir du droit d’avoir, avec une certaine probabilité élevée, des preuves et des indices. Mais à pareille objection je répondrais que ceci n’est pas possible, car c’est justement à la répugnance à entrer dans un tel monde politique que s’identifie mon courage intellectuel potentiel à dire la vérité : c’est-à-dire à donner les noms.

Le courage intellectuel de la vérité et la pratique politique sont deux choses inconciliables en Italie. » (…)

Pier Paolo Pasolini

14 Novembre 1974, CORRIERE DELLA SERA

Source de la traduction française ici

(1) Il s’agit du référendum de mai 74, poussé par les autorités religieuses et les conservateurs du Parti Démocrate Chrétien, qui demandait aux italiens si ils voulaient abolir la loi de 1971 sur l’émancipation du divorce, et qui s’était déroulé dans des conditions difficiles, au milieu d’une hystérie médiatique et politique qui plongèrent l’Italie dans des guerres picrocholines interminables. Le non l’a emporté à 59%, sachant que de nombreux italiens se trompèrent sur le sens “progressiste” du non et “conservateur” du oui, ce qui fit forcément perdre des voix à la tendance majoritaire du non.

(2) Il s’agit bien sûr de PETROLIO – “Pétrole”, fiction réaliste qui nous plonge dans les complots des “années de plomb”, et dont il manque toujours un chapitre sur l’ENI et les assassins de son PDG Enrico Mattéï. Ce chapitre a disparu entre la mort de Pasolini et la récupération de son manuscript. Ce chapitre manquant serait réapparu brièvement le 2 mars 2010, lorsque le sénateur bibliophile Marcello Dell’Utri, proche de Silvio Berlusconi, déclara aux médias qu’un homme l’avait contacté pour lui vendre un chapitre inédit de « Pétrole », le livre inachevé de Pier Paolo Pasolini, publié après sa mort. “Une soixantaine de pages tapées à la machine, avec des corrections faites à la main”. Mais Dell’Utri n’entendra plus jamais parler de son contact après sa conférence de presse.

Source: LEO BLUERIDET

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