Photo : Bureau d’information de l’armée libyenne/YouTube*


Saddam Haftar, le fils de l’homme fort de la Libye, a visité Israël, cherchant à établir des relations diplomatiques pour obtenir une aide militaire

 


Par Yossi Melman

Paru le 8/11/2021 sur Haaretz sous le titre Son of Libyan Strongman Haftar Visited Israel, Seeking Diplomatic Ties for Military Aid


Alors que l’élection présidentielle libyenne est prévue pour le 24 décembre, Saddam Haftar a atterri à Tel Aviv la semaine dernière pour une réunion secrète. Une normalisation israélienne avec la Libye pourrait-elle se profiler à l’horizon ?

Lundi dernier, un jet privé – un Dassault Falcon de fabrication française, immatriculé P4-RMA – a décollé de Dubaï et atterri à l’aéroport Ben-Gourion. L’avion est resté au sol pendant environ 90 minutes, puis a poursuivi sa route vers sa destination finale en Libye. Le jet appartient au chef de guerre libyen, le maréchal Khalifa Haftar, et est utilisé pour transporter sa famille et ses collaborateurs.

À   bord de l’avion se trouvait le fils du maréchal, Saddam Haftar. Le père et le fils cherchent à obtenir une aide militaire et diplomatique d’Israël, et promettent en échange que s’ils dirigent le gouvernement d’unité et de réconciliation nationales qui sera mis en place en Libye après l’élection présidentielle du 24 décembre, ils établiront des liens diplomatiques avec Jérusalem.

Saddam Haftar est également assisté par des sociétés de relations publiques et des conseillers stratégiques de France et des Émirats arabes unis. Selon des rapports non confirmés, des employés représentant la famille Haftar travaillent dans une société enregistrée aux Émirats arabes unis, dont certains Israéliens.

Le maréchal Khalifa Haftar est considéré comme l’homme le plus fort et le plus influent de Libye. Jusqu’à récemment, il dirigeait le gouvernement rebelle, dont le siège se trouve à Benghazi, dans l’est du pays, avec la plus grande et la plus importante force militaire du pays.

Saddam Haftar est considéré comme le bras droit de son père, la santé du maréchal de 77 ans étant fragile. Il y a trois ans, le maréchal Haftar a été transporté d’urgence dans un hôpital militaire à Paris, sa vie étant en danger. Il a fait de lui un officier et l’a nommé commandant de brigade dans son armée, lui accordant depuis lors une autorité croissante.

On ne sait pas exactement qui Saddam Haftar a rencontré pendant son court séjour à l’aéroport Ben-Gourion. Dans le passé, cependant, il a été rapporté que Haftar père avait eu des contacts secrets avec Israël, notamment par l’intermédiaire du département Tevel du Mossad, dont les représentants l’ont rencontré à plusieurs reprises.

Tevel est chargé de maintenir des relations clandestines avec les homologues étrangers des services de renseignement israéliens, les organisations non étatiques et les gouvernements qui n’ont pas de relations diplomatiques officielles avec Israël. À ce jour, il a établi des contacts avec près de 200 entités.

Réconciliation et unité

Des représentants du Conseil national de sécurité israélien ont entretenu des contacts avec des représentants de la Libye depuis un certain nombre d’années. Ces contacts ont débuté sous la direction de Meir Ben-Shabbat, alors à la tête du Conseil, qui a chargé un ancien agent du Shin Bet, connu uniquement sous le nom de R., de maintenir les liens avec les pays arabes. Le vrai nom de R., également connu sous le nom de code « Maoz », ne peut être publié en vertu de la loi sur les services de sécurité du Shin Bet. R., qui était souvent en conflit avec Yossi Cohen, alors chef du Mossad, au sujet de la répartition des pouvoirs, a pris sa retraite en janvier dernier.

Après la nomination par le Premier ministre Naftali Bennett du Dr Eyal Hulata à la tête du Conseil national de sécurité, le « dossier » libyen a été confié à Nimrod Gez, lui aussi ancien haut responsable du Shin Bet, qui commandait l’unité de Gaza dans le district sud de l’organisation. Gez sert au Conseil national de sécurité en tant que chef de la branche couvrant le Moyen-Orient, l’Afrique et les liens diplomatiques dans cette région.

La raison de la visite de Saddam Haftar la semaine dernière était liée aux élections libyennes du mois prochain. L’objectif de ces élections est également de mettre en place un gouvernement de réconciliation qui rassemblera les groupes et les tribus en guerre, impliqués dans la guerre civile qui dure depuis environ dix ans, depuis la chute du régime du colonel Mouammar Kadhafi.

Khalifa Haftar faisait partie d’un groupe de jeunes officiers, dirigé par Kadhafi, qui, en septembre 1969, a renversé le régime du roi Idriss et fait de la Libye une république. Pendant la guerre du Kippour en 1973, Haftar a dirigé un petit corps expéditionnaire qui a aidé les Égyptiens dans la guerre contre Israël.

Kadhafi a ensuite accordé à Haftar le grade de colonel et, en 1987, l’a envoyé commander le corps expéditionnaire libyen chargé de conquérir certaines parties du Tchad voisin. La campagne militaire, au cours de laquelle l’armée libyenne aurait utilisé du gaz moutarde contre des soldats tchadiens, a été un échec total et Haftar a été fait prisonnier.

Pendant son emprisonnement, et après que Kadhafi l’eut désavoué, Haftar et quelques centaines de ses soldats – soutenus par la CIA – se sont rebellés contre Kadhafi et ne sont pas rentrés en Libye. Haftar et ses hommes ont trouvé asile aux USA et de là, avec le soutien et l’aide financière de la CIA, quelques tentatives infructueuses ont été faites pour renverser Kadhafi.

Haftar et sa famille ont obtenu la nationalité américaine et ont vécu en Virginie, non loin du siège de la CIA à Langley. Après le soulèvement de 2011, qui s’est terminé par la mort de Kadhafi, Haftar est retourné en Libye et a fait des efforts infructueux pour diriger le pays. Une guerre civile est en cours depuis lors, avec divers interludes. Des milices armées ont été fondées, notamment des groupes djihadistes qui s’affrontent et se livrent au trafic d’êtres humains, de drogues et de marchandises.

La guerre civile a pris une dimension internationale après avoir attiré des puissances mondiales et régionales. Deux gouvernements rivaux opèrent en Libye. L’un est à Tripoli, et est reconnu par les Nations unies, l’Union européenne et aujourd’hui, sous la présidence de Joe Biden, par les USA. La Turquie, qui se considère comme une puissance régionale et méditerranéenne, a établi une grande base en Libye avec des escadrons de drones qui attaquent l’armée de Haftar.

L’autre gouvernement, dirigé par Haftar, se trouve à Benghazi et Tobrouk, est soutenu par une étrange coalition composée de l’Égypte, de la Jordanie, des Émirats arabes unis, de la Russie et, en sous-main, de la France également.

Des agents de renseignement de tous ces pays opèrent secrètement en Libye et soutiennent les efforts de la famille Haftar pour prendre le contrôle de tout le pays. Les Émirats arabes unis financent des livraisons d’armes, notamment de drones, qui sont indispensables à l’armée d’Haftar. L’Égypte, qui partage une longue frontière avec la Libye et craint que les djihadistes ne traversent son territoire, fournit également des armes à Haftar, tout comme la Jordanie, qui a même tenté de vérifier la possibilité de vendre des avions, mais a été mise en garde par les USA.

Haftar est également aidé par des mercenaires russes, membres de la milice connue sous le nom de « Groupe Wagner ». Il s’agit en théorie d’une société de sécurité privée, mais en fait, c’est un auxiliaire des services de renseignement russes et de l’armée russe, qui opère sur les ordres du président Vladimir Poutine. Le Groupe Wagner reçoit également des ordres du Kremlin en Syrie et dans divers pays africains [voir carte].

La connexion israélienne

Israël a toujours eu un intérêt pour la Libye en raison de sa situation géostratégique en Méditerranée et de sa proximité avec la frontière égyptienne, mais aussi en raison de l’importante communauté de Juifs libyens en Israël et de leur influence sur les Juifs libyens qui ont émigré en Italie.

Après l’arrivée au pouvoir de Kadhafi, Israël s’est intéressé de plus près à la Libye en raison de son soutien aux groupes « terroristes » palestiniens, auxquels il a fourni de l’argent, des armes et des formations. Les tentatives de Kadhafi de se procurer des armes chimiques, biologiques et nucléaires ont également attiré l’attention des services de renseignement israéliens, qui ont placé des agents du Mossad dans le pays, débarqué des forces commando comme les unités d’élite Flotilla 13 et Sayeret Matkal, et utilisé des mesures technologiques de renseignement militaire.

Simultanément, les représentants israéliens ont également mené des contacts de nature diplomatique et humanitaire avec le régime de Kadhafi. Ces contacts ont été gérés par l’un des fils de Kadhafi, Saif al-Islam, par l’intermédiaire d’hommes d’affaires juifs d’origine libyenne. L’un d’entre eux est Walter Arbib, dont les activités sont centrées sur le Canada.

Comme Haaretz l’a rapporté il y a dix ans, Arbib a été le principal intermédiaire qui a aidé à la libération en 2010 du photographe et artiste israélien d’origine tunisienne Rafael Haddad, arrêté en Libye pour suspicion d’espionnage.

À  la même époque cette année-là, à la demande du ministère israélien des Affaires étrangères, Arbib a persuadé le fils de Kadhafi de renoncer à son intention d’envoyer un navire avec de l’aide humanitaire à Gaza. En échange, il a été convenu que le navire accosterait à El-Arish, dans le Sinaï, et que sa cargaison serait envoyée à Gaza par le passage de Rafah.

Dans le cadre de cet accord, la Libye a construit des dizaines de bâtiments préfabriqués à Gaza et Israël a libéré un certain nombre de prisonniers palestiniens.

Après la chute de son père, Saif al- Islam, qui a été jugé et emprisonné, a tenté de recruter des défenseurs et des lobbyistes – y compris certains de ces mêmes hommes d’affaires libyens juifs.

Sa sœur, Aisha, est allée encore plus loin dans une proposition à l’apparence bizarre : après avoir fui en Algérie, elle a demandé à des associés proches d’elle en Europe qui avaient déjà fait des affaires avec elle et sa famille d’étudier la possibilité d’obtenir l’asile en Israël. Elle a même engagé un avocat israélien de Jérusalem qui a tenté de vérifier si elle pouvait venir vivre en Israël en vertu de la loi du retour, en raison des rumeurs répandues depuis de nombreuses années selon lesquelles la mère de Mouammar Kadhafi était en fait juive et s’était convertie à l’islam.

Ces dernières années, Aisha a vécu avec ses enfants dans les Émirats arabes unis et s’est plainte à une connaissance israélienne qu’elle était frustrée parce qu’elle vivait dans une « cage dorée ».

Après la mort de Kadhafi, les stocks d’armes de la Libye ont été pillés et une grande quantité d’équipement a été acheminée par voie terrestre, via l’Égypte et le Sinaï, vers le Hamas à Gaza et par voie maritime vers le Hezbollah au Liban. Pour colmater ces brèches, et avec l’encouragement des services de renseignement égyptiens, le Mossad et le Shin Bet ont engagé des pourparlers avec le général Haftar afin de mettre un terme à ces expéditions. Selon divers rapports, Israël s’est rangé du côté du général à l’époque. Mais à un certain moment, et pour ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, le Mossad a décidé de prendre contact avec les deux gouvernements libyens. On peut supposer que ces liens perdurent jusqu’à aujourd’hui.

Au cours des dernières semaines et dans le cadre de la préparation des élections, le premier ministre Abdul Hamid Mohammed Dbeibah (du gouvernement de Tripoli) a été en contact avec le maréchal Haftar et son fils Saddam. Avec les encouragements des services de renseignements des Émirats arabes unis, ils tentent de former un gouvernement d’unité et de réconciliation nationales. Les USA et l’Union européenne sont également à la recherche d’un tel gouvernement, et Israël soutient également cette idée, ce qui pourrait l’aider à faire avancer l’objectif d’établir des liens diplomatiques avec la Libye.

Le maréchal Haftar voudrait diriger le nouveau gouvernement. Mais il sait que ses chances d’y parvenir sont minces, tout comme celles de Saif al-Islam, qui a été libéré de prison en 2017 et caresse également cette idée. Ce dernier agirait ainsi car il est recherché pour crimes de guerre par la Cour pénale internationale de La Haye. Entre-temps, des poursuites civiles ont été engagées devant les tribunaux fédéraux Américains contre le maréchal Haftar pour crimes de guerre, violations des droits humains et torture.

En revanche, les chances de Saddam Haftar sont meilleures que celles de son père, bien que, comme de nombreux dirigeants libyens, il soit entaché de corruption et mène un style de vie ostentatoire. Lors de son mariage, il y a un an, il a distribué aux 40 poètes invités pour chanter ses louanges des cadeaux pour un montant de 10 millions de dollars.*

Si Saddam Haftar joue un rôle clé dans le gouvernement d’union (si un tel gouvernement est effectivement mis en place), il y a de fortes chances que la Libye établisse des liens diplomatiques avec Israël, avec les encouragements de l’Égypte, des Émirats arabes unis et de l’administration Biden.

Le bureau du Premier ministre israélien, qui est en charge du Mossad, du Shin Bet et du Conseil de sécurité nationale, a refusé de commenter cette histoire.

Yossi Melman


*NdT : Saddam Haftar a épousé Gamila, la fille divorcée et mère de 4 enfants de Mohamed Al Fakhri Al Madani, un général qui fut éphémère ministre de l’Intérieur, à la tête de l’Autorité d’investissements militaires. [Libye : comment Haftar prépare ses fils à la succession]


Photo: Le maréchal libyen Khalifa Haftar, deuxième à partir de la gauche, à côté de son jet privé. Son fils Saddam l’a utilisé pour une brève visite à l’aéroport Ben-Gourion la semaine dernière.

(Traduit par Tlaxcala)

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