Rencontre qualifiée de « dialogue de sourd » par M. Sergueï Lavrov qui a fait ouvertement part de sa déception lors de la déclaration commune: «Pour être honnête, je suis déçu qu’on ait une conversation qui soit un dialogue de sourds. On entend mais on ne s’écoute pas. Du moins, nos explications détaillées sont comme « tombées » sur un « terreau » non préparé. Un peu comme quand on dit que la Russie attend que le sol gèle et durcisse pour que ses chars puissent entrer calmement sur le territoire ukrainien. Voilà quel était aujourd’hui le « terreau » de nos collègues britanniques. Les nombreux faits que nous avons avancé ont « rebondi » dessus. Les explications détaillées données par le Président russe Vladimir Poutine et nos autres représentants leur ont été rappelées. J’avais l’impression que nos collègues britanniques n’en avaient pas pris connaissance ou les ignoraient complètement.». [ASI]


le 10 février 2022


Allocution et réponses à la presse de Sergueï Lavrov, Ministre des Affaires étrangères de la Fédération de Russie, lors de la conférence de presse conjointe avec Liz Truss, Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères du Royaume-Uni, suite à leurs pourparlers, Moscou, 10 février 2022

Mesdames et Messieurs, bonjour.

La première étape de nos négociations, l’étape principale, vient de se dérouler. Les relations entre la Russie et le Royaume-Uni laissent largement à désirer – c’est le moins qu’on puisse dire. Elles sont probablement à leur point le plus bas depuis de nombreuses années. Ce n’est pas de notre faute. Je ne vais pas entrer dans les détails. Je voudrais simplement dire que nous sommes favorables à la normalisation de nos relations, à leur amélioration, à leur retour sur les rails d’un développement constructif. Bien entendu, cela ne sera possible que sur la base des principes d’égalité, de respect des intérêts de chacun et de prise en compte de ces intérêts. La sélectivité, l’imposition de conditions, les ultimatums et les menaces ne mèneront nulle part. Les relations doivent être « une rue à double sens ».

Si nous nous basons sur nos intérêts nationaux et la nécessité pour les deux parties de tirer une valeur ajoutée des contacts, un bon exemple est celui des indicateurs stables des échanges commerciaux, qui, de janvier à novembre 2021, ont maintenu le niveau des 12 mois de l’année 2020 et ont dépassé 24 milliards de dollars. En outre, les communautés d’affaires de Russie et du Royaume-Uni poursuivent leur coopération pratique mutuelle, en cherchant des moyens de réaliser des investissements de ressources et de fonds supplémentaires mutuellement bénéfiques. La reprise rapide du Comité intergouvernemental pour le commerce et les investissements et du Dialogue de haut niveau sur l’énergie contribuerait à consolider cette tendance et à soutenir nos communautés d’affaires. La Russie est prête à la reprise de leur travail.

Un autre bon exemple est la dynamique des échanges culturels et sociaux, qui s’appuie sur une longue tradition, forte et positive. En 2019 et 2020 s’est déroulée avec succès l’Année croisée de la musique entre la Russie et le Royaume-Uni. Une Année de la connaissance est en préparation pour 2022-2023. Nous soutenons de tels contacts entre les représentants des sociétés civiles de nos pays.

Mais nous n’avons pas encore évoqué cela aujourd’hui. J’espère que nous pourrons parler des affaires bilatérales autour d’un petit-déjeuner de travail. Nous n’en avons pas encore discuté car nous lui avons demandé de définir les sujets prioritaires qu’elle souhaitait aborder. Madame la Ministre a cité l’Ukraine, la Biélorussie, la Chine et l’Iran. Nous avons parlé en détail de la situation concernant la mise en œuvre des Accords de Minsk, qui non seulement ne sont pas appliqués par Kiev mais sont maintenant ouvertement rejetés par les représentants du régime ukrainien. Nous avons informé la partie britannique de nos démarches pour persuader ceux qui ont une influence sur le régime de Kiev de pousser Vladimir Zelenski et son gouvernement à respecter les engagements pris dans le cadre des Accords de Minsk – et approuvés par une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies. Nous avons des interprétations différentes des Accords de Minsk, même si je ne vois pas comment on peut les interpréter différemment de ce qui est écrit noir sur blanc. Nous avons également parlé de nos relations avec la République de Biélorussie, notamment de la préparation et de la conduite de ces exercices qui débutent ces jours-ci et suscitent une certaine inquiétude à Londres et en Occident. La situation du déploiement de troupes russes sur notre propre territoire provoque une anxiété incompréhensible et des émotions très vives chez nos collègues britanniques et d’autres représentants occidentaux. À la demande de Madame la Ministre, j’ai également fait le point sur nos relations avec la République populaire de Chine, notamment sur les récents entretiens qui ont eu lieu à Pékin entre le président russe Vladimir Poutine et son homologue chinois Xi Jinping. Je lui ai dit que nous construisions nos relations avec la Chine à la fois via des canaux bilatéraux et au sein de structures régionales et multilatérales, uniquement sur la base du respect mutuel, de l’équilibre des intérêts, de l’égalité, sans aucune approche fondée sur la logique du meneur et du mené que nous constatons au sein de l’Alliance du Traité de l’Atlantique Nord.

Sur le dossier iranien, nous partageons l’idée selon laquelle il y a une chance de reprendre la mise en œuvre complète du Plan d’action global conjoint dans un avenir proche. Mais la route est encore longue.

Dans le cadre de la discussion sur la question ukrainienne, Madame la Ministre a évoqué les initiatives avancées par la Fédération de Russie à la mi-décembre de l’année dernière concernant les garanties de sécurité en Europe. Nous avons présenté nos approches du travail à venir, notamment avec les États-Unis. Nous avons exprimé notre intérêt à recevoir non pas des excuses mais une réponse concrète à notre demande de clarification de l’interprétation par nos collègues occidentaux des engagements approuvés au plus haut niveau au sein de l’OSCE, qui incluent l’inadmissibilité de renforcer sa sécurité au détriment celle des autres. Le Président Vladimir Poutine a longuement évoqué nos approches de ce problème, notamment lors d’une conférence de presse organisée à la suite de ses pourparlers avec le Président français Emmanuel Macron. Il a exprimé notre conviction que l’élargissement de l’Otan constituerait une violation flagrante des engagements pris par tous les dirigeants de l’OSCE lors des sommets d’Istanbul et d’Astana. J’ai proposé que nous recherchions ensemble des approches acceptables par tous pour assurer la sécurité de l’Ukraine, des pays européens et de la Fédération de Russie. Je ne peux pas dire que nous ayons des points de convergence ici, mais j’espère que les discussions d’aujourd’hui permettront à nos collègues britanniques de mieux comprendre l’importance que revêt toute cette question pour la Fédération de Russie.

J’espère qu’au cours du petit-déjeuner de travail, nous pourrons également parler de notre interaction au sein du Conseil de sécurité des Nations unies. La Russie et le Royaume-Uni sont des membres permanents de cet organe principal des Nations unies. Nous assumons la responsabilité particulière de prendre des mesures pour assurer la sécurité et la stabilité internationales. J’espère que quand nous parlerons des sujets internationaux, nous accorderons plus d’attention aux tâches qui nous permettent de combiner nos efforts constructifs, plutôt que de chercher tel ou tel problème artificiellement gonflé pour devenir ensuite dominant dans notre dialogue au détriment des tâches qui doivent être abordées dans l’intérêt de la paix et de la stabilité sur notre planète.

Question (traduite de l’anglais, adressée à Liz Truss): Il y a quelques jours, vous avez dit sur les réseaux sociaux: « Les actions de la Russie montrent que ses déclarations selon lesquelles elle n’a pas l’intention d’envahir l’Ukraine sont fausses ». Après les discussions d’aujourd’hui, pensez-vous toujours que la Russie envisage d’envahir l’Ukraine?

Sergueï Lavrov (ajoute après Liz Truss): Nous en avons parlé en détail aujourd’hui. Je suis déçu qu’il s’agisse d’un dialogue de sourds. On semble écouter, mais on n’entend pas. Nos explications détaillées sont comme « tombées » sur un « terreau » non préparé. Un peu comme quand on dit que la Russie attend que le sol gèle et durcisse pour que ses chars puissent entrer calmement sur le territoire ukrainien. Voilà quel était aujourd’hui le « terreau » de nos collègues britanniques. Les nombreux faits que nous avons avancé ont « rebondi » dessus. Les explications détaillées données par le Président russe Vladimir Poutine et nos autres représentants leur ont été rappelées. J’avais l’impression que nos collègues britanniques n’en avaient pas pris connaissance ou les ignoraient complètement.

Vous avez cité les propos de Madame la Ministre, qui a déclaré que les affirmations de la Russie selon lesquelles elle ne prévoirait pas d’attaquer l’Ukraine seraient fausses. Ce ne sont pas seulement les dirigeants russes qui font ces déclarations, mais aussi le Pentagone. Je l’ai lu récemment. Ce sont des gens sérieux là-bas, ils regardent tout ce qui se passe avec leurs satellites. Ce qui se passe, je le souligne, sur le territoire russe. Le Ministre ukrainien de la Défense, Alexeï Reznikov, fait des déclarations similaires. Le Président Vladimir Zelenski demande de ne pas paniquer. Apparemment, nos collègues occidentaux n’ont besoin de lui que comme d’un instrument pour déséquilibrer la Russie. Personne ne s’intéresse à ce qu’il pense et aux conséquences négatives de cette hystérie sur l’économie et le budget ukrainiens. Les investissements « fuient » l’Ukraine en raison de tous ces sanglots et lamentations. Le personnel des ambassades est évacué, les citoyens anglo-saxons sont invités à quitter l’Ukraine dès que possible. Nous nous sommes nous-mêmes déjà posé la question: peut-être que les Anglo-Saxons préparent quelque chose, s’ils évacuent leur personnel? Nous avons examiné leurs actions. Nous allons peut-être conseiller au personnel non essentiel de nos établissements diplomatiques de rentrer à la maison pour un certain temps également. Je ne sais pas ce que nos collègues anglo-saxons ont en tête. C’est triste.

Nous avons expliqué dans le détail aujourd’hui que les forces militaires russes (qui, comme l’a mentionné Madame la Ministre, inquiètent Londres) se trouvent sur leur propre territoire. Contrairement aux centaines et milliers de soldats britanniques stationnés dans les pays baltes. Le Premier ministre britannique, Boris Johnson, a déclaré qu’il fallait en envoyer davantage en Roumanie et en Bulgarie. On nous a répondu que la Russie était sur son propre territoire et qu’ils étaient également sur « leur » territoire, car ils sont tous membres de l’Otan.

Cet « otano-centrisme » a imprégné toute la conversation aujourd’hui. Il m’a été utile de comprendre à quel point nos collègues sont endoctrinés dans leur approche des questions de sécurité sur le continent européen, à quel point ils abordent de manière égoïstement « otano-centrée » les préoccupations légitimes de la Russie en matière de sécurité, à quel point ils interprètent de manière sélective leurs engagements pris dans le cadre de l’OSCE sur l’indivisibilité de la sécurité. Il y a tout un paquet, dans un paragraphe puissant. Le droit de chaque État à choisir ses alliés, ses alliances, est reconnu. Ceci étant, il est également fixé qu’il est du devoir de chaque État de ne pas renforcer sa sécurité au détriment de celle des autres. Le respect d’une politique de neutralité, le caractère inacceptable d’une situation dans laquelle l’espace de l’OSCE serait dominé par un pays, un groupe d’Etats ou une organisation, et le caractère inacceptable de sphères d’influence dans l’espace européen, sont soulignés. Nous avons avancé de nombreux exemples de telles sphères d’influence établies arbitrairement par l’Otan, par l’UE. L’UE déclare que « les Russes n’ont rien à faire dans les Balkans » (comme en Afrique) pendant que les États-Unis désignent même un Envoyé spécial pour réformer les lois électorales de la Bosnie-Herzégovine. Ne s’agit-il pas d’une sphère d’influence? Pas une réclamation n’est faite sur le fait que les États-Unis dirigeront tous les processus dans les Balkans? A mes yeux, c’est un fait évident.

Nous avons répondu aux questions de Liz Truss sur ce que nous faisions avec la Biélorussie, quels étaient nos plans. Tout cela ressemble à une approche unilatérale, fondée sur la certitude irrémédiable que l’Occident est en droit d’exiger de nous certaines garanties dans une situation où personne ne nous en promet. Cette discussion très révélatrice sera malheureusement reproduite dans les réponses à nos questions sur la manière dont l’Occident conçoit l’indivisibilité de la sécurité. Nous attendons ces réponses de tous les pays de l’espace  de l’OSCE. Comme je l’ai entendu, au lieu de répondre honnêtement, pays par pays, l’UE veut faire un document collectif où toutes les nuances des positions nationales seront nivelées. Je suis convaincu que dans ce cas, nous ne pourrons pas avoir de conversation. Nous allons réfléchir à la manière de sortir de cette situation.

Question (traduite de l’anglais): Nous entendons sans cesse parler de « diplomatie coercitive ». Cette diplomatie fonctionne-t-elle pour vous? Peut-on s’attendre à ce que de tels instruments soient utilisés? Comment la Russie va-t-elle agir à partir de maintenant?

Sergueï Lavrov: Vous parlez d’une aspiration de la Russie à recourir à une « diplomatie coercitive », alliant exigences politiques et menaces physiques (si je comprends bien). Nous n’avons aucun désir de contraindre qui que ce soit. C’est l’Occident qui nous accuse de faire pression sur quelqu’un quand nous exigeons seulement la mise en œuvre des décisions prises au sommet de l’OSCE. Nous sommes totalement pour la diplomatie.

Les collègues occidentaux ont adopté le terme « désescalade » comme du papier carbone. Quoi qu’ils disent par rapport à la Russie, ils exigent une « désescalade ». La deuxième thèse est qu’ils « espèrent » que Moscou choisira la diplomatie. Toutes ces années, nous avons choisi la diplomatie. Nous voulons toujours compter sur elle. La Charte d’Istanbul pour la sécurité européenne de 1999 et la Déclaration d’Astana de 2010 sont les produits de la diplomatie. Et au plus haut niveau.

On nous dit maintenant qu’ils se sont mis d’accord sur une formulation: personne ne doit renforcer sa sécurité au détriment de celle des autres. Mais selon eux, ce n’est que pour pouvoir défendre aujourd’hui le droit de chaque pays à choisir ses alliances. Nous avons été trompés plus d’une fois (après la réunification de l’Allemagne, le Président russe Vladimir Poutine en a parlé en détail). Maintenant, ils essaient de nous tromper avec les engagements que nous avons tous acceptés et activement salués au sein de l’OSCE sur l’indivisibilité de la sécurité.

Nous avons donné un exemple. Il y a un paquet convenu, mais seul le droit de choisir des alliances en a été « pioché ». L’obligation de ne pas compromettre la sécurité des autres est ignorée. La même approche sélective domine la position occidentale sur les Accords de Minsk. Sans parler de la position de Kiev. Les Accords de Minsk portent sur: la résolution des problèmes de sécurité, le cessez-le-feu, l’amnistie, le statut spécial pour le Donbass, la réforme constitutionnelle dans le cadre de la décentralisation et l’organisation d’élections sous l’égide de l’OSCE, comme convenu avec Donetsk et Lougansk. Et après tout cela, le rétablissement du contrôle des autorités ukrainiennes tout au long de la frontière. Seul ce dernier point est « pioché » dans ce paquet.

Quand j’ai soulevé ce thème aujourd’hui, Madame la Ministre a déclaré que nous devions examiner la succession des étapes. Ce que cela veut dire, c’est que seule la clause bénéfique pour le régime de Kiev – le rétablissement du contrôle des frontières – est retenue. Ce point des engagements de Minsk approuvé par le Conseil de sécurité des Nations unies est conditionné par tout le reste. Mais Kiev ne veut pas faire tout le reste, il le déclare publiquement. Le même exemple qu’avec les engagements sur l’indivisibilité de la sécurité: se mettre d’accord sur quelque chose, rassurer tout le monde, puis piocher ce qu’on veut et rejeter le reste comme artificiellement inventé. Cette approche ne fonctionnera pas.

Nous ne voulons menacer personne. Regardez les déclarations publiques. Pas une seule menace n’a été formulée, nulle part. Par contre, des menaces sont proférées à notre encontre. Y compris quand Madame la Ministre s’est récemment exprimée devant la Chambre des communes. Lors des pourparlers, nous avons entendu les mêmes choses que ce que nous entendons sur les ondes par les représentants du gouvernement britannique: si nous ne mettons pas fin à l' »agression », nous serons confrontés aux conséquences les plus graves, que nous regretterons. Quelle agression? Quand cela a-t-il commencé? Contre qui? Avez-vous déjà entendu une telle chose de notre bouche? Je suis sûr que vous ne pouvez pas donner un seul exemple.

Je souligne que nous voulons que l’esprit de compromis, de recherche d’un équilibre des intérêts, de coopération, de respect mutuel et d’égalité, qui a permis d’adopter des documents clés au plus haut niveau au sein de l’OSCE, nous aide aujourd’hui à traduire ces accords, déjà fixés sur le papier, dans la pratique. L’heure est venue que les paroles ne soient plus que des paroles. Nous sommes prêts à une telle coopération.

Question (traduite de l’anglais): La Ministre britannique des Affaires étrangères a-t-elle donné des garanties, des assurances ou des concessions concernant les préoccupations les plus importantes de la Russie au sujet de l’élargissement de l’Otan?

Sergueï Lavrov: L’exigence de retirer les troupes russes du territoire russe n’a en rien changé en réponse à nos arguments. Nous n’avons entendu aucune autre intonation. C’est pour le moins regrettable. Quand vous faites référence au fait que le Président français Emmanuel Macron a confirmé que le Président russe Vladimir Poutine lui avait dit qu’il n’y avait aucun projet d’invasion où que ce soit, Liz Truss commente cela en disant qu’il faudrait que les paroles correspondent aux actes. C’est une conversation intéressante. Cela fait longtemps que je n’avais pas participé à des discussions diplomatiques qui auraient pu se dérouler en public, en direct, car rien de secret, de confidentiel ou digne de confiance n’a été entendu de plus que ce qui nous parvient régulièrement des hautes tribunes de Londres.

Concernant les paroles et les actes. Nous sommes toujours favorables à ce que les actes correspondent aux paroles. En ce sens, j’attire l’attention sur les matériaux nombreux et détaillés utilisés dans les interviews du Président russe Vladimir Poutine, dans les interviews des dirigeants de notre Ministère, distribués dans le monde entier, qui confirment que l’on nous a promis de manière active et convaincante de ne pas étendre l’Otan vers l’Est, avant de procéder à cinq vagues d’expansion. Et l’Organisation, étant une alliance défensive, comme Madame la Ministre l’a aujourd’hui confirmé, s’est approchée de nos frontières. On pouvait encore comprendre la raison d’être une alliance défensive à l’époque du Pacte de Varsovie, ou encore à l’époque du mur de Berlin, physique et imaginaire, plus large. C’était une ligne de défense et tout le monde le comprenait. Aujourd’hui, il n’y a plus de Pacte de Varsovie, plus de mur de Berlin, et l’Otan détermine elle-même à chaque fois où sera tracée la ligne qui lui permettra d’exercer ses fonctions « défensives ».

J’ai mentionné aujourd’hui que Jens Stoltenberg avait déjà dit à de nombreuses reprises que l’Otan devrait assumer une responsabilité spéciale pour la sécurité dans la région Indo-Pacifique, en particulier dans le Pacifique Sud. Si l’Otan désigne également cette ligne de défense, insisterez-vous également sur le fait que tous les pays ont le droit de se déplacer là où l’Otan le souhaite? C’est un jeu dangereux. Nous entendons toutes ces « incantations » sur la nature défensive de l’Alliance du Traité de l’Atlantique Nord, alors que nous avons présenté à de nombreuses reprises à nos collègues de l’Otan des informations sur la manière dont ils ont bombardé la Yougoslavie, l’Irak sur la base d’un prétexte que Tony Blair a ensuite qualifié d’erroné et fallacieux. Il existe de nombreux exemples d’alliances défensives fructueuses. Les récriminations que Londres et d’autres capitales occidentales formulent à notre encontre concernent notre prétendue ingérence dans tous les domaines. On a encore entendu parler d’une sorte de cyber-guerre aujourd’hui. On spécule, même dans des médias apparemment respectés, sur une « opération » que nous préparerions pour prendre le contrôle de Kiev et de toutes les autres villes ukrainiennes, ou sur une sorte de « coup d’État » en préparation pour implanter le « régime fantoche » dans la capitale ukrainienne. C’est toujours dans la série du « highly likely ». On a attiré l’attention aujourd’hui de Liz Truss sur le fait que le « highly likely » restait « highly likely ». Aucun fait n’a été donné concernant les accusations d’empoisonnement d’Alexandre Litvinenko par la Russie en 2007. Aucun fait n’a été fourni concernant les Skripal, nous ne savons même pas où ils sont. Sa fille est une citoyenne russe. Ce n’est même pas que l’on ne nous donne pas accès à eux – ils ne disent rien à ce sujet. De même, aucun fait n’a été donné concernant Alexeï Navalny. La Grande-Bretagne joue un rôle de premier plan dans la campagne de dénigrement de la Russie.

On a beaucoup parlé aujourd’hui de la nécessité de baser notre travail sur des faits, au risque de tomber dans de la pure propagande. Malheureusement, nous n’avons pas entendu de faits. En outre, nous n’avons pas entendu de réaction à notre déclaration sur la nécessité d’étayer d’une manière ou d’une autre les accusations portées contre la Russie. Madame la Ministre a mentionné le Mémorandum de Budapest. Je regrette qu’elle ait fait ça pour la deuxième fois dans cette salle, malgré les explications détaillées que nous avions fournies lors des négociations sur ce sujet. Le Mémorandum de Budapest entre la Russie, le Royaume-Uni et les États-Unis prévoyait des garanties de sécurité pour l’Ukraine en tant qu’État non nucléaire, des garanties de sécurité standard pour tout État non nucléaire. Le Mémorandum n’obligeait pas la Russie, le Royaume-Uni ou les États-Unis à reconnaître le coup d’État anticonstitutionnel perpétré par les néonazis et les ultra-radicaux en février 2014. Le Mémorandum de Budapest était accompagné d’une déclaration qui, outre la troïka (Russie, États-Unis, Royaume-Uni) a également été signée par l’Ukraine et la France. Elle exige de tous les participants, y compris l’Ukraine, qu’ils ne permettent aucune violation des principes fondamentaux de l’OSCE, y compris (cela a été souligné particulièrement) le principe du respect et des droits des minorités nationales. L’Ukraine a craché sur tout cela.

Personne ne nous imposera jamais, en violation de toutes les obligations internationales de la Russie, la nécessité de reconnaître des régimes anticonstitutionnels, et encore moins de justifier les actions discriminatoires de ces régimes à l’encontre de la population russophone et des représentants d’autres minorités nationales, ce qui se produit quotidiennement, y compris dans les activités législatives du régime ukrainien avec le soutien actif du Président Vladimir Zelenski.

Puisque nous parlons de l’Ukraine, J’ai rappelé aujourd’hui à Liz Truss que Vladimir Zelenski, ses ministres et le chef de son Conseil de défense et de sécurité ont déclaré publiquement qu’ils n’appliqueraient pas les Accords de Minsk. Le Ministre des affaires étrangères Dmitri Kouleba a explicitement déclaré qu’il n’y aurait pas de dialogue direct avec Donetsk et Lougansk, car un tel dialogue n’est pas prévu par les Accords de Minsk. C’est clairement l’école Goebbels, et cela dépasse même le propagandiste en chef du Troisième Reich, car les démagogues, qui défendent aujourd’hui leur bon droit en essayant de réécrire les Accords de Minsk, sont à l’aise pour débiter des mensonges, rejeter ce que le Conseil de sécurité des Nations unies a approuvé et écrit noir sur blanc, sans se soucier le moins du monde de ce que Londres, Paris, Berlin ou Washington lui diront. Malheureusement, cela n’a pas non plus été entendu par nos partenaires aujourd’hui, même si nous avons évoqué ce thème en détail.

Question (traduite de l’anglais): La situation entre les deux pays est extrêmement tendue. Une désescalade contribuerait à faire face à ces tensions. Serait-il possible de renvoyer les troupes à leurs bases, par exemple, après les exercices en Biélorussie? Êtes-vous prêt à faire des gestes significatifs pour parvenir à la désescalade et apaiser un peu la situation?

Sergueï Lavrov: Après les exercices militaires, les troupes retournent dans leurs casernes. C’est comme ça que ça se passe d’habitude. Quant à la durée des exercices, elle relève du droit souverain de chaque gouvernement. Contrairement aux exercices que la Russie mène sur son territoire, après lesquels les troupes rentrent à leurs casernes, les troupes qui se trouvent loin du territoire de la Grande-Bretagne, des États-Unis et du Canada sont envoyées dans les pays baltes, dans les pays bordant la mer Noire, et ces troupes et ces armes ne rentrent jamais chez elles en règle générale. Il en a également été question aujourd’hui, mais Liz Truss a formulé très clairement que cela ne nous regardait pas. Mais voilà, la présence de nos propres troupes sur le territoire russe est la principale préoccupation de Londres, avec le slogan de la désescalade, que vous avez intelligemment rappelé. C’est un élément fédérateur pour l’ensemble de la communauté occidentale. Vous vous inscrivez dans la même logique que celle que les élites politiques de l’Occident vous imposent depuis des mois. Vous avez posé votre question: la Russie est-elle prête à faire un geste significatif pour désamorcer la situation? Vous devez d’abord me prouver que nous avons alimenté cette situation, que nous l’aggravons et que nous faisons quelque chose qui ne concerne pas notre souveraineté et notre droit souverain d’agir sur notre propre territoire. Je laisse sur la conscience de nos partenaires occidentaux leurs allégations sur la présence de troupes et d’armes lourdes russes en Ukraine. Tout cela relève de la catégorie « highly likely ». Je vous ai donné des exemples: Litvinenko, les Skripal, Navalny – les mêmes accusations. Ce n’est même pas qu’on ne nous a présenté aucun fait, mais quand on vous a fait comprendre à plusieurs reprises que ces faits n’existent pas, toutes ces remarques rentrent par une oreille et sortent par l’autre… Ils ne veulent pas nous entendre, parce qu’apparemment nous avons des droits différents, pas des droits aussi significatifs sur l’arène internationale que ceux que le Royaume-Uni croit avoir. Vous avez dit qu’il y avait aussi des exercices en Biélorussie, et Madame la Ministre a dit que le principal pour elle était d’éviter une guerre en Ukraine. C’est la raison pour laquelle elle est ici.

J’entrevois le dénouement de tout ce drame que l’Occident est en train de jouer, essayant même d’en faire une tragédie, bien que tout cela ressemble plutôt à une comédie. Dans quelque temps, l’Occident découvrira que les exercices russo-biélorusses sont terminés et que nos troupes sont revenues sur le territoire russe. Un grand bruit sera fait pour prouver que l’Occident a obtenu une désescalade de la Russie. En réalité, ce ne sera que du vent. Tout le monde le sait parfaitement: une fois les exercices terminés, les troupes russes retournent toujours sur leur territoire. J’ai lu dans certains médias canadiens que le sujet de l’Ukraine était « une béquille face à la baisse de popularité des politiciens occidentaux ». Une métaphore intéressante.

J’espère que nous nous comporterons en adultes sur les questions sérieuses liées à la sécurité européenne, à la sécurité de tous les États membres de l’Otan sans exception, tout comme celle de l’Ukraine et de la Russie, et que nous ne nous livrerons pas à une propagande ouverte en raison d’une nouvelle aventure électorale.

Source: Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie

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