Au sujet de la votation du 4 mars prochain sur l’initiative « No Billag » visant la suppression du financement de l’audiovisuel par l’Etat.

Le débat sur cette initiative – qui, selon les derniers sondages, serait refusée par le peuple à une large majorité – est, à notre humble avis, profondément déséquilibré et biaisé. Les arguments développés par les opposants à l’initiative – très souvent polémiques, voire mensongers – sont abondamment relayés et quasi unanimement plébiscités par les pouvoirs politiques et les médias traditionnels. Ceux qui soutiennent l’initiative sont eux diabolisés. Dans ces conditions – et sans prendre position pour ou contre cette initiative – Arrêt sur info estime utile de faire entendre l’opinion des initiants dont la parole est à peine audible. [ASI]


Opinion

Par Frédéric Jollien
Membre du comité No Billag

Un argument souvent avancé en faveur d’un service public de l’information financé par une redevance plutôt qu’un service dit « commercial» qui serait soumis aux lois du marché est celui de la neutralité : le service public serait plus à même de respecter une certaine objectivité journalistique, la pluralité des opinions et la neutralité de point de vue. La théorie des choix collectifs aussi bien que la pratique sociopolitique réfutent aisément cette idée reçue.

On sait depuis le théorème d’Arrow que les choix individuels ne peuvent être agrégés pour dégager un choix « collectif » qui respecte les préférences de chacun. Un service public de l’information (et également du loisir, du spectacle, du sport, etc.) n’échappe pas à cette loi : il impose ses choix propres qui ne sont pas ceux de la population, mais plutôt ceux d’une « élite éclairée » autoproclamée.

En pratique, ce service public se coupe d’emblée de son « public » en refusant sa sanction et son libre choix : le client est devenu un usager restant éternellement « redevable » à ce prétendu fournisseur qui le contraint à financer des programmes.

La neutralité ne saurait être décrétée par une loi et un financement obligatoire. Les journalistes du service public ne peuvent se targuer d’avoir le monopole de la hauteur de point de vue : chacun possède ses biais et sa vision du monde et ça n’est que dans la confrontation des idées, la recherche et l’investigation que la vérité progresse au détriment des « fausses nouvelles » ou des « biais idéologiques ».

Les « fake news » peuvent tout autant être présentes dans les médias publics que ceux du privé. Les exemples de « biais du privé » cités par nos contradicteurs (Blocher, Berlusconi, CNN, …) ne sont pas mis face aux « biais du public » (Russia Today, FIS, …). Il y a une volonté malhonnête de réduire la réalité à une association « privé = biaisé » et « public = indépendant ».

La neutralité ou l’attachement aux faits dépend avant tout du dynamisme du système et du travail des acteurs de l’information. Or, le système de redevance vient entraver ce dynamisme : plutôt que d’essayer d’attirer les citoyens par la qualité des émissions, on a parfois l’impression qu’un certain « camp du bien » décide des sujets à traiter, de la façon de les traiter et de les imposer à l’usager, accentuant la coupure entre la population et une élite prétendument à son service. Cette élite qui selon ses statuts ne poursuit aucun but lucratif, mais en profite pour s’arroger des privilèges importants et qui sont libres d’agir selon leur bon plaisir.

Les articles et les images de campagne des contradicteurs de l’initiative démontrent cette arrogance : les initiants et leurs supporters, opposés à leur point de vue, sont tantôt associés au président Trump, au régime politique d’Orban, à Berlusconi ou à Blocher. L’initiative est même soupçonnée d’être financée par « les riches de l’UDC » alors que ce parti ne s’est même pas prononcé sur le sujet.

En réalité, l’indépendance et le pluralisme ne requièrent absolument pas un service financé par la loi  : ils se développent dès qu’on laisse libres les acteurs médiatiques de se confronter et prouver la validité de leurs investigations. C’est le « plébiscite quotidien » du public qui assure leur succès, plutôt qu’une obligation fiscale. Les acteurs privés qui ne répondront pas aux attentes de leurs abonnés (qui ne sont plus de simples « usagers ») disparaîtront ou diminueront et les « biais » possibles liés à la nature de leur actionnariat, étant notoires, ne pourront que les desservir au bénéfice des concurrents.

Bien loin d’enrichir un écosystème médiatique, le service public assèche l’offre, biaise les débats, cache les vrais problèmes et impose une certaine pensée. La neutralité des médias n’existe pas a priori, elle ne s’obtient que par la possibilité de sanction, le libre choix du citoyen et la liberté de proposer des programmes. L’utilisateur d’Internet est déjà familiarisé avec ces prérequis et comprend de moins en moins qu’on l’oblige à financer un système arbitraire politique et corporatiste d’un autre siècle.

Source: Frédéric Jollien

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