26 février Joe Biden autorise des frappes en Syrie, aux confins avec la frontière avec l’Irak. CR.


Peter Ford, ancien ambassadeur britannique en Syrie: « Le changement de régime est toujours à l’agenda des puissances occidentales »

Les États-Unis, la Grande-Bretagne et d’autres puissances de l’OTAN ont échoué dans leurs efforts militaires secrets en vue d’imposer un changement de régime en Syrie. C’est en grande partie grâce à l’intervention par principe de la Russie pour défendre son allié arabe historique. Cependant, Peter Ford, ancien ambassadeur britannique en Syrie, affirme que le changement de régime reste une priorité absolue des puissances occidentales. Il s’inscrit dans leur programme criminel de remodelage du Moyen-Orient déterminé par leurs objectifs impérialistes. Dans l’interview qui suit, M. Ford explique comment la tactique occidentale est désormais passée à l’intensification de la guerre économique afin de faire plier le gouvernement syrien dirigé par le président Assad. Néanmoins, l’ancien envoyé britannique prévoit que l’élection présidentielle du 26 mai verra Assad être réélu de façon retentissante par une nation qui défie l’agression occidentale.

Peter Ford est un ancien ambassadeur britannique en Syrie (2003-2006) qui a publiquement dénoncé la guerre terroriste que la Grande-Bretagne a menée par procuration en vue de changer le régime dans la nation arabe, avec d’autres complices de l’OTAN. Diplomate chevronné, il est diplômé en études arabes de l’Université d’Oxford et a été envoyé dans plusieurs pays du Moyen-Orient. M. Ford s’est attiré les foudres des élites britanniques pour ne pas avoir mâché ses mots au sujet de leur programme néfaste en Syrie. D’un autre côté, il a gagné l’admiration de nombreuses personnes dans le monde entier pour son courage et son intégrité. Il a reçu le prix Serena Shim de l’Intégrité intransigeante du Journalisme.


Par Finian Cunningham

Paru le 30 avril 2021 sur Strategic Culture


Que pensez-vous de la décision prise la semaine dernière par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) de retirer à la Syrie ses droits de membre? La décision s’est basée sur des allégations selon lesquelles les forces militaires du gouvernement syrien ont utilisé à plusieurs reprises des armes chimiques au cours de la guerre qui dure depuis 10 ans. Il semble que l’OIAC soit devenue extrêmement politisée par les États-Unis et leurs alliés occidentaux. Voyez-vous beaucoup de pressions exercées sur les États membres par les puissances occidentales pour que l’OIAC prenne des sanctions contre la Syrie ?

Peter Ford : Au sujet de l’utilisation présumée d’armes chimiques en Syrie, les puissances occidentales apparaissent comme un chien qui ronge un vieil os. Il n’y a pas de viande dessus, mais elles continuent à le ronger. Pourquoi ? Parce que le trope « Assad gaze son propre peuple » est devenu la pierre angulaire de toute la propagande occidentale sur la Syrie. Sans cela, il serait plus difficile de justifier la cruelle guerre économique menée contre la Syrie, en grande partie par le biais de sanctions. Les efforts militaires pour changer le régime ayant échoué, la guerre économique est désormais le dernier espoir des puissances occidentales de déstabiliser suffisamment la Syrie pour renverser le gouvernement. Pour que cette stratégie fonctionne, les puissances occidentales sont plus que prêtes à saper la crédibilité de l’OIAC en abusant de leur capacité à la manipuler dans le contexte syrien.

L’exécutif de l’OIAC a été mis à découvert après avoir déformé ses propres rapports dans le but d’incriminer le gouvernement syrien sur des attaques présumées d’armes chimiques. Pensez-vous que l’OIAC a été transformée en un levier de pression pour permettre aux puissances occidentales de harceler la Syrie. Ces mêmes puissances ont été empêchées par la Russie et la Chine d’utiliser le Conseil de sécurité des Nations Unies comme un mécanisme d’agression contre la Syrie. Elles se seraient rabattues sur l’OIAC ?

Les États-Unis et le Royaume-Uni n’ont pas hésité à ventriloquer l’exécutif de l’OIAC pour obtenir ce qu’ils voulaient sur la Syrie, étouffant même les dénonciations lorsque les cas de fausses déclarations étaient devenus flagrants. En tant qu’ancien fonctionnaire des Nations unies, je peux dire que les organisations internationales sont presque toutes contrôlées et utilisées par les États-Unis et le Royaume-Uni, le Conseil de sécurité étant heureusement la seule enceinte où ils ne peuvent pas toujours obtenir ce qu’ils veulent. Cela les irrite considérablement, ce qui les conduit à aller encore plus loin dans l’exploitation et l’avilissement d’agences comme l’OIAC.

Trois mois après l’entrée en fonction de la nouvelle administration américaine dirigée par le président Joe Biden, peut-on discerner un changement dans la politique de Washington à l’égard de la Syrie ? Vous avez déjà déclaré publiquement que toute la guerre en Syrie était une opération de changement de régime orchestrée par les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et d’autres pays. Le changement de régime en Syrie est-il toujours à l’ordre du jour des puissances occidentales ?

Le changement de régime est toujours à l’ordre du jour. Il ne peut être ouvertement avoué, bien sûr, mais comment décrire autrement cette politique de recherche de « transition » dans des conditions qui garantiraient la destitution du gouvernement actuel ? Ces conditions comprennent des élections truquées et la « justice » contre les « criminels de guerre ». La guerre économique est aussi sévère que celle qui a été menée contre l’Irak pour faire tomber Saddam. C’est une tromperie flagrante que de prétendre que cette politique ne vise pas la destitution du président Bashar al-Assad. Biden n’apporte aucun changement. Au contraire, il double la politique de son prédécesseur, sans même faire semblant de vouloir quitter la Syrie, en maintenant les sanctions et en entravant délibérément la reconstruction.

Les États-Unis ont toujours des troupes qui occupent illégalement des parties de l’est de la Syrie près des champs pétrolifères du pays, privant l’État syrien de ressources importantes pour la reconstruction nationale. Vous avez décrit les forces américaines présentes sur place fonctionnant comme un « fil de détente » que l’on ne pourrait franchir sous peine de déclencher un piège. Pourriez-vous développer ce concept ?

Les forces américaines dans les parties occupées de la Syrie sont au nombre d’un millier environ. L’armée arabe syrienne pourrait mettre en déroute ces forces et leurs alliés kurdes en quelques jours. Qu’est-ce qui les arrête ? La certitude que toute avancée vers les forces américaines déclencherait des représailles massives de l’aviation US opérant depuis ses bases dans la région. La fonction de ces forces américaines n’est donc pas d’aider à « éradiquer les restes terroristes d’ISIS », comme on le prétend de manière invraisemblable, mais de servir de « fil de détente » et de dissuader ainsi les forces syriennes de récupérer les territoires qui détiennent la plupart des ressources pétrolières et céréalières de la Syrie. La privation de ces ressources est essentielle pour mettre la Syrie à genoux à travers une guerre économique.

Biden pourrait-il intensifier l’intervention militaire en Syrie ? Ou est-il plus probable que les États-Unis et leurs alliés occidentaux poursuivent une guerre économique par le biais de sanctions contre la Syrie ?

Il est improbable que les Etats-Unis mettent beaucoup plus de bottes sur le terrain. Mais beaucoup au Pentagone tirent sur la laisse pour bombarder la Syrie au moindre prétexte. Pour l’instant, les planificateurs politiques comptent sur les sanctions économiques et se contentent d’attendre que le gouvernement syrien cède.

Quelles sont les raisons stratégiques d’un changement de régime occidental en Syrie ?

C’est un moyen d’atteindre la Russie et l’Iran, essentiellement. Un petit exercice de pensée suffit à le prouver. Imaginez qu’Assad se dise soudainement prêt à se débarrasser des Russes et des Iraniens pour venir compléter l’ensemble des puissances arabes alliées de l’Amérique en échange de son maintien au pouvoir. L’Égyptien Sadate a fait quelque chose de similaire à la fin des années 1970, ce n’est donc pas impensable. Et Assad prenait le thé avec la reine Elizabeth de Grande-Bretagne il n’y a pas si longtemps! Ne pensez-vous pas que les États-Unis mettraient alors de côté sans la moindre hésitation tout leur blabla sur la démocratie et les droits de l’homme ?

Quelle importance a eu l’intervention militaire de la Russie dans la guerre en Syrie en octobre 2015 ?

Elle a été une véritable bouée de sauvetage. La plupart des gens ne réalisent pas à quel point ISIS et d’autres supplétifs terroristes étaient proches de s’emparer de Damas. Naturellement, les puissances occidentales n’aiment jamais reconnaître cette vérité gênante.

L’ancien ministre français des Affaires étrangères Roland Dumas a fait remarquer dans une interview aux médias en 2013 qu’il avait été approché en privé par des responsables britanniques avec un plan de changement de régime en Syrie. Ça s’est passé deux ans avant que la guerre n’éclate en 2011. En tant qu’ancien ambassadeur britannique en Syrie (2003-2006), vous souvenez-vous avoir remarqué qu’un tel complot était envisagé ?

La planification d’un changement de régime en Syrie n’a vraiment commencé que lorsque les conséquences de la guerre en Irak ont mal tourné. Plutôt que de s’en prendre à eux-mêmes, les États-Unis et le Royaume-Uni ont cherché à rejeter la faute sur la Syrie. Cette planification s’est accélérée après l’arrivée au pouvoir en 2010 des conservateurs britanniques, avec toutes leurs obsessions anti-russes et anti-iraniennes, et leur soutien à Israël.

Votre critique par principe et franche de l’implication du gouvernement britannique dans la guerre en Syrie vous a valu beaucoup de respect dans le monde entier. Vous sentez-vous personnellement lésé par la conduite malveillante de la Grande-Bretagne en Syrie ?

J’ai honte des actions de mon pays. Il est vraiment honteux que nous ayons contribué à causer la souffrance de millions de Syriens tout en prétendant hypocritement que nous le faisons pour leur propre bien.

Enfin, la Syrie organise des élections présidentielles le 26 mai, au cours desquelles le président sortant Bachar al-Assad se représente. Les puissances occidentales dénigrent la Syrie en la qualifiant de « régime non démocratique ». Comment voyez-vous la politique de la Syrie ? Assad a-t-il des chances d’être réélu ?

Bien sûr qu’Assad va gagner et bien sûr que les puissances occidentales vont essayer de dénigrer sa victoire. Mais je peux affirmer avec certitude que si vous pouviez offrir au Parti Conservateur britannique la garantie d’obtenir aux prochaines élections générales un niveau de soutien proche de celui d’Assad – même si certains, lassés par la guerre, sont plus réticents –  les Tories vous mordraient la main pour obtenir un tel gain électoral. Une grande partie de l’effort de propagande occidentale actuel contre la Syrie vise à essayer de gâcher la victoire d’Assad et à lui refuser toute légitimité. Mais en Syrie même, le peuple verra cette élection comme le couronnement de dix années de lutte, et Assad en sortira renforcé pour affronter la prochaine phase de la guerre occidentale contre la Syrie.

Finian Cunningham


Source : Strategic Culture

Traduit de l’anglais par Investig’Action

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