Patrick Cockburn s’exprime sur l’Irak et au-delà

Par Patrick Cockburn

L’Irak vient de connaître une de ses périodes les moins violentes depuis l’invasion américaine en 2003. L’État islamique a été défait : le 17 novembre, il a perdu sa dernière ville, Rawa, près de la frontière syrienne, et les combattants survivants de l’EI ont battu en retraite et se cachent dans le désert occidental. Il fut un temps où l’EI réagissait aux revers militaires par une démonstration de force et en intensifiant ses bombardements sur des cibles civiles faciles à attaquer.

Cette fois, ce n’est guère le cas. Le grand pèlerinage chiite d’Arbaeen – où six ou sept millions de personnes de tout l’Irak se rendent en vingt jours à pied à la ville sainte de Kerbala – vient de s’achever : c’est généralement l’occasion pour les kamikazes de se mêler à la foule et de tuer un maximum de gens. Mais cette année, on n’a eu à déplorer que deux attaques de ce type et, dans les deux cas, les kamikazes ont été tués par balles, sans aucune victime parmi les pèlerins. Les habitants de Bagdad craignent que l’EI prépare des atrocités spectaculaires, similaires à la bombe placée dans un camion frigorifique qui a explosé le 3 juillet 2016 dans le quartier Karada de la capitale, tuant 324 personnes. Or, les villes et villages de Bagdad, où l’on entraînait les kamikazes et où des véhicules étaient chargés d’explosifs, ont maintenant tous été repris par les forces gouvernementales. L’EI n’a probablement plus la capacité de lancer de multiples attaques dans les marchés, mosquées ou rues surpeuplées.

L’humeur à Bagdad est moins tendue qu’avant. Mais quarante ans de guerre et d’urgence ont fait douter les Irakiens d’un retour rapide à une vie pacifique. Il y a encore des postes de contrôle partout ; les bâtiments susceptibles d’être ciblés sont protégés par des murs de blocs de béton. De hauts fonctionnaires et des diplomates continuent de vivre à l’intérieur de la Zone Verte ou Internationale, zone fortement défendue, ville interdite où l’on ne peut entrer qu’avec un permis difficile à obtenir. Les restrictions de sécurité ont réduit le nombre de routes utilisables dans le centre-ville, ce qui provoque de terribles embouteillages, aggravés par une augmentation incontrôlée du nombre de taxis peints en jaune – permettant aux Irakiens sans emploi de gagner un peu d’argent. Plusieurs nouveaux bâtiments sont en cours de construction, mais la plus grande partie de Bagdad – la plus grande ville du monde arabe après le Caire, avec une population de huit millions d’habitants – ressemble beaucoup à ce qu’elle était lorsque je l’ai visitée pour la première fois en 1977. La dernière vague de construction a eu lieu au cours des premières années de Saddam Hussein, lorsqu’il a emprunté de l’argent aux États du Golfe pour prouver aux Irakiens qu’il pouvait moderniser leur pays avec de nouveaux hôtels et de nouveaux bureaux gouvernementaux, tout en luttant contre la guerre désastreuse qu’il a déclenchée en 1980 contre l’Iran.

Les Bagdadis ont moins peur qu’auparavant des kamikazes et des escadrons de la mort sectaires, mais cela les rend d’autant plus conscients qu’ils vivent dans une ville délabrée et sinistre, étouffée par la circulation et les ordures non ramassées. Les gouvernements irakiens précédents ont utilisé la guerre comme excuse pour cela, mais la vérité est que depuis 2003, les fonds alloués au développement ont été systématiquement détournés par l’élite politique. La corruption nous engloutit », m’a dit Shirouk al-Abayachi, une députée qui s’exprime sur les échecs des services publics. Ce n’est pas pire aujourd’hui qu’il y a quatre ou cinq ans », a-t-elle dit, mais la différence c’est que le prix du pétrole n’avait pas encore baissé et que « nous avions encore un énorme budget pour payer ce dont nous avons besoin ». Les gens éprouvent maintenant plus de ressentiment à l’égard de la corruption parce que la réduction de la violence politique signifie qu’ils n’ont plus « à consacrer toute leur attention à essayer de protéger familles et enfants ».

Mais la violence politique n’est pas la seule en son genre.

Les médias étrangers n’accordent que peu d’attention à l’effet sur les Irakiens des crimes non politiques ou de l’incapacité du gouvernement à assurer une protection adéquate par l’intermédiaire de la police et des tribunaux. Personne ne fait confiance au système juridique dysfonctionnel. Les Irakiens vous diront que leur pays a quatre législateurs : le gouvernement, la hiérarchie religieuse chiite, les forces paramilitaires chiites, et les tribus (après un accident de la route, on dit souvent : que vous ayez raison ou tort, peu importe, mais à quelle tribu appartenez-vous ?). Les incertitudes de la vie quotidienne rendent les gens vulnérables et les rumeurs de nouvelles menaces abondent. En ce moment, les gens parlent d’une augmentation supposée du nombre d’enfants enlevés en vue d’une rançon – bien que le ministre de l’Intérieur, Qasim al-Araji, m’avait dit qu’il n’était au courant que de trois de ces récents enlèvements ; deux des otages ont été libérés. Les craintes sont motivées par des souvenirs de l’époque pas si lointaine où enlèvements et séquestrations étaient une industrie criminelle majeure à Bagdad. Personne ne veut prendre de risques avec la sécurité de leurs enfants : je descendais le plus souvent dans un hôtel près de l’entrée de l’Université de Bagdad dans le district de Jadriyah, mais cette fois-ci j’ai dû aller ailleurs, car deux fois par jour, la route est impraticable pendant des heures, car les parents déposent et ramassent leurs enfants, de peur qu’ils ne soient enlevés s’ils se promènent seuls dans la rue.

L’État irakien se renforce et son autorité est de moins en moins fragmentée, mais la mentalité irakienne a été façonnée par quatre décennies d’instabilité chronique et il faudra du temps avant que les Irakiens considèrent qu’ils sont vraiment plus en sécurité qu’avant.

Les Irakiens ont de bonnes raisons d’être pessimistes. Tout au long de leur vie, de nombreuses personnes ont vu survenir une nouvelle crise dès que la précédente prenait fin. La guerre Iran-Irak, qui a duré huit ans, s’est terminée en liesse populaire en 1988, après la mort de 250 000 Irakiens. Mais deux ans plus tard, Saddam a envahi le Koweït. Après y avoir été défait en 1991, il a écrasé les soulèvements chiites et kurdes, alors que les sanctions de l’ONU – un blocus de 13 ans – ruinaient l’économie irakienne. L’invasion américaine de 2003 s’est débarrassée de Saddam, mais a déclenché une nouvelle série de guerres. Les violences ont chuté en 2008 pour reprendre en 2011 et atteindre un pic atroce avec les victoires de l’EI de 2014. L’EI a été défait, mais les Irakiens se demandent s’il ne s’agit pas, une fois de plus, d’un répit temporaire. Leur prudence est compréhensible, mais cette fois-ci, il y a de fortes chances que s’achève le cycle des guerres, tant civiles qu’internationales. Ceci parce que des gagnants et des perdants émergent maintenant en Irak et dans la région qui l’entoure. À l’intérieur de l’Irak, les chiites (60% de la population) ont battu des communautés rivales et, en Irak et en Syrie, la coalition sunnite d’Arabie saoudite, du Qatar, de la Turquie et de leurs alliés locaux a échoué dans ses objectifs et s’est effondrée. L’axe chiite – c’est certes une généralisation, mais elle est utile – s’est imposé. Le mois dernier, alors que les forces gouvernementales irakiennes prenaient Rawa dans l’ouest de l’Irak, l’armée syrienne a capturé Abu Kamal, dernière ville détenue par l’EI à l’est de la Syrie. Bachar al-Assad est ici pour rester.

On exagère souvent l’importance du fait que les dirigeants iraniens contrôlent aujourd’hui un « corridor » au milieu d’un territoire ami, depuis la frontière afghane jusqu’à la Méditerranée, en passant par l’Iran, l’Irak, la Syrie et le Liban (si le corridor était si important, comment ont-ils réussi à gagner des guerres sans lui ?), mais le verdict sur la question de savoir qui détiendra le pouvoir – question posée en Irak en 2003 et en Syrie en 2011 – est maintenant rendu.

La création du premier gouvernement chiite dans le monde arabe depuis que Saladin a vaincu les Fatimides en 1171 fut une conséquence involontaire du renversement de Saddam Hussein par les États-Unis et la Grande-Bretagne en 2003.

Mais les Sunnites (un cinquième de la population) ne l’ont jamais entièrement accepté, pas plus que les Kurdes (un autre cinquième), bien que très tôt un bloc de partage du pouvoir chiite-kurde se soit maintenu grâce à l’opposition à Saddam et à son régime.

Jusqu’au second semestre de cette année, l’Irak possédait une géographie politique particulière, puisque, en fait, trois États coexistaient dans un seul pays : un gouvernement dominé par les chiites au centre et au sud, avec des quasi-États au nord et à l’ouest, chacun ayant une armée plus nombreuse que la plupart des États membres de l’ONU.

Le quasi-État kurde étendait progressivement son autorité après que Saddam Hussein eut perdu son emprise sur le Kurdistan irakien au lendemain de la guerre du Golfe en 1991. Le califat EI fut créé beaucoup plus tard, après la prise de Mossoul en 2014 et, à son apogée, il représentait environ un quart de l’Irak, y compris toutes les régions à majorité sunnite, ainsi qu’une zone de taille similaire en Syrie. Au cours des cinq derniers mois, cette situation s’est transformée : les forces gouvernementales irakiennes soutenues par la puissance aérienne américaine ont définitivement battu l’EI en capturant Mossoul le 10 juillet et, lors d’une offensive séparée, ont réoccupé pacifiquement Kirkouk le 16 octobre.

Ils s’emparèrent, encore sans résistance, d’une bande de territoires longuement disputés entre Arabes et Kurdes, de la Syrie à la frontière iranienne. Le coût fut élevé : le siège a duré neuf mois au lieu des deux prévus par les conseillers américains et, selon une estimation, au moins 21 000 personnes ont perdu la vie. Le succès du gouvernement central contre les Kurdes a été, en revanche, tout à fait inattendu, mais s’est avéré presque aussi décisif.

Cela n’est arrivé qu’en raison d’une grossière erreur de calcul du président kurde, Massoud Barzani, un politicien qui était auparavant peu enclin à prendre des risques. Le référendum sur l’indépendance kurde qu’il a organisé le 25 septembre – en dépit des conseils des États-Unis, de la Turquie, de l’Iran et du reste du monde, à l’exception d’Israël – a provoqué Bagdad et laissé les Kurdes dans l’isolement. Ils s’étaient convaincus que Bagdad, la Turquie, l’Iran et les États-Unis bluffaient. C’était une erreur irréparable : Barzani et ses lieutenants n’avaient pas remarqué que l’équilibre du pouvoir dans le pays était déjà en train de changer et que, pour la première fois en un quart de siècle, le gouvernement irakien avait une grande armée victorieuse au nord de l’Irak. Lorsqu’il est entré à Kirkouk en l’espace de quelques heures, presque sans coup férir, Barzani et son parti démocratique du Kurdistan (KDP) ont blâmé la trahison d’inspiration iranienne de l’autre grand parti kurde, l’Union patriotique du Kurdistan (PUK).

Ils ont dépeint le chef des opérations étrangères du Corps des Gardes Révolutionnaires Islamiques, le général Qasim Soleimani, comme une sorte de « professeur iranien Moriarty », manipulant subtilement le gouvernement irakien, ainsi que le Hashd al-Shaabi – le groupe paramilitaire chiite – et les dirigeants du PUK. Mais la vérité est plus simple : le gouvernement central a une option militaire – pas les Kurdes. Le PUK et le KDP Peshmerga l’ont reconnu et, contrairement aux théories de conspiration sur la traîtrise du PUK, les deux groupes de combattants se sont retirés simultanément à la même vitesse et sans combat. J’ai demandé à Aso Mamand, dirigeant du PUK à Kirkouk, si les Kurdes auraient pu tenir la ville s’ils avaient été plus unis et déterminés. ‘Bien sûr que non’, a-t-il répondu. « Les forces irakiennes avaient des chars et des avions et nous n’avions aucune chance. Peut-être aurions-nous tenu une journée, si nous avions combattu, mais le seul résultat aurait été un bain de sang. » Le quasi État kurde, qui a joué un rôle important dans la politique irakienne et régionale, est soudainement tellement réduit géographiquement et politiquement que son influence future sera très limitée. Divisés, discrédités, en faillite et sans alliés forts, les dirigeants kurdes doivent maintenant tenter de négocier un nouvel accord avec Bagdad qui conserve au moins quelque chose du statut semi-indépendant dont ils jouissaient auparavant.

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Il n’y a pas si longtemps, lorsqu’on leur posait des questions sur l’avenir, les Baghdadis répondaient généralement, « l’Irak est fini ». Les politiciens américains ont fait valoir que le pays devrait soit être démantelé, soit demeurer la plus distendue des fédérations. L’idée que l’Irak est un État en déliquescence est aujourd’hui remplacée par une confiance en soi croissante de la part de la majorité chiite : l’État irakien renaît, insistent-t-ils, et leur appartient. On relève une quantité de célébrations nationalistes dans les médias irakiens, même si ce n’est pas nécessairement une indication précise de ce que les Irakiens pensent réellement. Significativement, beaucoup parmi les millions de pèlerins chiites qui participaient à la marche d’Arbaeen portaient le drapeau national irakien tricolore rouge, blanc et noir ainsi que leurs drapeaux religieux traditionnels vert, noir, rouge et blanc. L’identité religieuse chiite est de plus en plus étroitement liée à l’identité nationale irakienne. Autrefois, le nationalisme était le domaine des sunnites, qui dénigraient les chiites en les qualifiant de « Safavides » – terme péjoratif faisant référence à la dynastie régnante en Iran entre le XVIe et le XVIIIe siècle – taxés de ne pas être de vrais Irakiens.

Les défaites sunnite et kurde ont été si retentissantes que les chiites estiment avoir peu de raisons de partager le pouvoir avec eux. ‘Le problème avec les Irakiens, c’est qu’ils ont tous été victimes d’oppression à un moment ou à un autre’, a déclaré un haut fonctionnaire à Bagdad, vétéran de la lutte contre Saddam. « C’est pourquoi, quand ils obtiennent le pouvoir, ils ont le droit de traiter les autres aussi mal qu’ils l’ont été eux-mêmes ». Mais c’est une règle de la politique irakienne : aucune communauté n’est assez forte pour monopoliser le pouvoir pendant très longtemps. Saddam a massacré les Kurdes et les a chassés de leurs terres, mais ils ont survécu et il a été exécuté. Certains dirigeants irakiens sont conscients du danger : le Premier ministre, Haider al-Abadi, m’a dit qu’il faisait tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas s’aliéner définitivement les Kurdes : « J’ai donné l’ordre à nos forces de sécurité de ne pas faire couler le sang. Nous ne voulions pas combattre les Peshmergas ». D’autre part, Abadi exige des dirigeants kurdes qu’ils abandonnent le contrôle de leurs frontières, des exportations pétrolières et des vols internationaux ; les Peshmergas relèveront en grande partie du gouvernement central, et les employés de l’État du Kurdistan seront payés directement par Bagdad. Compte tenu de cette atmosphère triomphaliste, Abadi, qui fait face à des élections législatives en mai, ne pourrait rien faire d’autre, et ne le veut probablement pas.

Pourtant, le rejet des revendications nationales des Kurdes, pour lesquelles ils se sont battus et ont ensuite voté à une large majorité, commence à créer une contre-réaction. La tendance en politique irakienne est que les partis vaincus n’acceptent la défaite qu’aussi longtemps qu’ils le doivent, et ils restent à raffut d’une occasion de rebondir dès qu’ils trouvent un sponsor étranger disposé à leur fournir argent, armes et soutien. Saddam Hussein avait imaginé qu’il avait définitivement vaincu l’insurrection kurde en 1975, lorsque le shah – secrètement soutenu par les États-Unis – avait abandonné ses alliés kurdes en échange des concessions territoriales accordées dans l’accord d’Alger.

Mais, cinq ans plus tard, les nationalistes kurdes étaient de retour aux affaires après que Saddam Hussein eut envahi l’Iran et que les Iraniens eurent apporté tout leur soutien à une nouvelle rébellion kurde. Une fois de plus, les Kurdes ont été réprimés et massacrés, avant de revenir avec le soutien des États-Unis en 1991, suite à la défaite de Saddam Hussein au Koweït. Les quatre plus grands voisins de l’Irak – Syrie, Turquie, Iran et Arabie saoudite – considèrent tous que le pays est à la fois une menace et une opportunité.  Quoi qu’il en soit, ils n’osent pas l’ignorer. Le référendum de Barzani était dangereux pour la Turquie et l’Iran, vis-à-vis de leurs propres minorités kurdes indociles, et ces pays se sont immédiatement retournés contre lui.

Dans un exemple antérieur de ce processus, États-Unis et Grande-Bretagne auraient peut-être pu s’en tirer après avoir envahi l’Irak en 2003 – la plupart des Irakiens croyaient que Saddam Hussein était un dirigeant désastreux – si seulement ils étaient repartis immédiatement. Or, les voisins de l’Irak se sont sentis menacés par une occupation qui avait placé à leurs frontières une grande armée occidentale sous contrôle d’un État client irakien. La Syrie et l’Iran étaient tenus de lui résister en soutenant à la fois les forces sunnites et chiites luttant pour saper la présence américaine et britannique.

Gouvernements et médias occidentaux sont enclins à traiter les guerres en Irak et en Syrie comme si elles étaient poussés par des dynamiques différentes, alors qu’elles étaient similaires à bien des égards. Cette analyse biaisée tient en partie au fait que l’Occident s’est opposé au gouvernement syrien et a soutenu celui de l’Irak. En Irak, les rebelles ont été condamnés ; en Syrie, jusqu’à un stade avancé de la guerre, l’opposition armée a bénéficié de beaucoup de sympathie. Mais les deux insurrections ont été progressivement dominées par des organisations de type EI ou Al-Qaeda. Le bombardement syrien et russe de civils à l’Est d’Alep a été largement couvert à l’Ouest, tandis qu’était minimisée la destruction de plusieurs quartiers de Mossoul par l’artillerie irakienne et les avions américains. En réalité, la stratégie de ces deux pays était similaire et a été adoptée pour des raisons semblables : les forces gouvernementales syrienne et irakienne et les Kurdes syriens et irakiens déployaient tous un nombre limité de troupes de combat et n’ont pu avancer qu’avec le soutien de la puissance de feu massive fournie par les frappes aériennes américaines et russes. Cette façon de faire la guerre a été couronnée de succès, et l’EI a été vaincu ; mais elle a entraîné un niveau élevé de destruction et de lourdes pertes en vies humaines civiles.

Les guerres en Syrie et en Irak ont été liées dès le début. Nouri al-Maliki, premier ministre de l’Irak entre 2006 et 2014, fut fréquemment critiqué pour avoir supervisé la répression qui a poussé les sunnites en Irak à soutenir l’EI, mais il considère que le nouveau soulèvement sunnite est dû à la guerre syrienne. « Cela a commencé en Syrie », dit-il, « lorsque l’Arabie saoudite et certains autres pays » – en clair la Turquie et le Qatar – « en coordination avec les Américains et d’autres ont décidé de mettre fin au régime syrien par la force armée ».

La guerre en Syrie a alimenté partout le sectarisme, en particulier en Irak, où les dirigeants sunnites locaux étaient convaincus que le régime d’Assad à Damas allait bientôt tomber. Le changement de régime à Bagdad s’ensuivit. J’ai parlé à Obama, Petraeus, Biden et Clinton, raconte Maliki, mais tous pensaient que Bachar ne tiendrait que deux ou trois mois. Il rappelle qu’il a essayé de négocier avec les dirigeants sunnites à l’ouest de l’Irak, mais ils croyaient que c’était enfin leur moment. Les négociations ont échoué, dit-il. Leurs slogans étaient : « Nous arrivons à Bagdad ! Vous n’êtes pas musulmans ! Vous n’êtes pas Arabes ! Vous êtes des Persans ! Quittez Bagdad ! » Maliki a intérêt à minimiser sa propre responsabilité dans la montée de l’EI et la chute de Mossoul, mais il est vrai qu’à partir de 2011 les dirigeants irakiens disaient que si la guerre civile en Syrie se poursuivait, elle déstabiliserait l’Irak.

La rébellion a maintenant été vaincue dans les deux pays alors que l’EI est expulsé de ses derniers bastions. Les sunnites en Irak et en Syrie n’ont peut-être pas été responsables de l’ascension de l’EI, mais ils subiront les conséquences de leur défaite. Arabie saoudite, Qatar et Turquie ont apporté un soutien essentiel aux forces antigouvernementales en Syrie, sans beaucoup se soucier de savoir si elles étaient des clones d’Al-Qaeda.

Tous trois se sont maintenant retirés de la guerre : la Turquie pour s’occuper d’empêcher les Kurdes syriens d’obtenir leur propre État ; et l’Arabie saoudite – correctement mais hypocritement (puisque que les Saoudiens ont fait de même) – en accusant le Qatar de financer le terrorisme en Syrie et ailleurs. Et voilà que, soudain, les guerres en Irak et en Syrie prennent fin. L’Irak est en bons termes avec tous ses voisins. Les cycles de conflit qui ont déchiré l’Irak depuis si longtemps sont peut-être bientôt terminés.

Abadi estime que la plus grande menace pesant sur l’Irak est la confrontation entre l’Iran et les États-Unis, bien qu’il pense qu’elle pourrait rester rhétorique. Si un conflit devait éclater, l’Irak serait son champ de bataille politique ou militaire le plus probable. ‘Les Iraniens sont très intelligents’, dit Abadi. ‘Ils n’envoient pas leurs armées à l’étranger. Une fois qu’on fait cela, on est perdu. Ils le font par procuration, pour créer des fronts à l’extérieur de leurs frontières.’

Trump blâme l’Iran pour tous les problèmes du Moyen-Orient, tout comme l’Arabie saoudite ; mais aucun des deux États ne fait quoi que ce soit d’efficace pour repousser la prétendue menace. Les dirigeants saoudiens ont longtemps exhorté les États-Unis à entrer en guerre contre l’Iran et à « couper la tête du serpent », mais ils n’ont jamais eu l’intention de faire la guerre eux-mêmes.

La même rhétorique prévaut en Israël, où Netanyahou continue d’insister sur le fait qu’Israël ne peut guère s’abstenir de toute action militaire, en réponse aux graves provocations iraniennes. Le prince héritier saoudien, Mohammed ben Salmane, s’est fait une spécialité des tirades anti-iraniennes, mais ses actions, censément destinées à réduire l’influence iranienne dans la région, obtiennent le contraire de ce qui était prévu.

À peine devenu roi, en 2015, ben Salmane n’avait-il pas soutenu une offensive d’opposition en Syrie ? Elle avait provoqué l’intervention militaire russe, permis de sortir de l’impasse et assuré la victoire d’Assad. Il a commencé une guerre aérienne au Yémen, censée se débarrasser des rebelles Houthi, mais a dévasté le pays sans les vaincre, et les poussant encore plus loin dans le camp iranien. La querelle saoudienne avec le Qatar a brisé la solidarité des monarchies du Golfe, jusqu’alors unies dans leur politique de financement des mouvements d’opposition syrien, libyen et irakien. La drôle de détention, en octobre, du Premier ministre libanais, Saad Hariri, visait à affaiblir le Hezbollah au Liban, mais elle l’a renforcé.

La guerre a pris fin, mais n’en a pas moins changé les Irakiens. En Union soviétique, on disait que toute personne d’un certain âge ne pouvait qu’avoir eu une vie intéressante : elle avait connu révolutions, invasions, guerres civiles, purges et famines. Il en va de même des Irakiens de plus de quarante ans, qui, depuis 1979, sont passés par trois guerres étrangères et au moins une demi-douzaine de guerres civiles. Beaucoup, y compris les plus instruits, ont fui à l’étranger, rejoignant une diaspora irakienne qui s’est répandue dans le monde entier. Il y a des signes de régression : entre autres, la présentation au Parlement d’un projet de loi qui légaliserait le mariage des filles de plus de huit ans. Qasim Sabti, le propriétaire du Hewar, la dernière galerie d’art privée de Bagdad, m’a dit que la reconstruction matérielle ne suffirait pas. Il nous faudra un siècle pour récupérer, dit-il, quel que soit le nombre de centres commerciaux qu’ils construiront.

Par Patrick Cockburn | 1er décembre 2017

Patrick Cockburn est correspondant au Moyen-Orient pour The Independent et l’auteur de Chaos and Caliphate: Jihadis and the West in the Struggle for the Middle East.

Original: https://www.lrb.co.uk/v39/n24/patrick-cockburn/as-the-wars-end

Droits réservés: London Review of Books

Traduction Dominique Macabies / Arret sur info

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